Black Sails (saison 1)

Par , le 24 novembre 2015

Hissez la grand-voile ! Après l’incolore et ennuyante Crossbones sortie plus ou moins à la même époque, il est l’heure de s’attarder sur sa concurrente directe, Black Sails. Cette série américaine ne connaît pas un destin analogue à celui de la première susnommée puisqu’elle est toujours d’actualité et continue tranquillement son chemin ; une quatrième saison a déjà été annoncée. Il s’agit d’une sorte de préquelle du roman Treasure Island (L’Île au trésor) de Robert Louis Stevenson. Pour l’heure, discutons de sa première année constituée de huit épisodes d’approximativement cinquante minutes diffusés sur Starz entre janvier et mars 2014. Aucun spoiler.

Début du XVIIIè siècle, Indes occidentales. Le capitaine Flint et ses compères de l’île de New Providence représentent l’une des principales menaces maritimes des environs. Prêts à tout pour parvenir à leurs fins, ils ne reculent devant aucun danger. Embruns, guerres intestines, courses au trésor chimérique, esclavages et jambes de bois rythment les journées de ces pirates vivant à l’âge d’or de leur histoire.

Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’évoquer, je suis une grande amatrice des récits de flibustiers et autres boucaniers. Malheureusement, la télévision ne les choie pas particulièrement et lorsqu’elle s’y met, le résultat n’est que rarement à la hauteur. Entre la médiocre L’Épervier ou plus récemment Crossbones manquant singulièrement de souffle et d’envergure, il ne semble pas y avoir grand-chose à quoi s’accrocher. C’est donc assez peu confiante que j’ai commencé Black Sails d’autant plus que le classique de Stevenson sur lequel elle se repose pour l’instant très vaguement ne m’a guère convaincue. La présence de Michael Bay à la production laisse des plus perplexe, d’ailleurs. L’action est-elle prédominante aux dépens d’une richesse scénaristique et d’une fidélité historique ? Le but n’est-il pas de multiplier les scènes racoleuses aux moult clichés ? Comme quoi, c’est souvent quand on s’y attend le moins que les surprises sont les plus jolies parce que, contre toute attente, j’ai grandement apprécié cette première saison malgré plusieurs défauts et diverses maladresses. Avouons déjà que l’esthétique plonge immédiatement dans l’ambiance. Les paysages et décors sont à couper le souffle et offrent ainsi une atmosphère exotique du plus bel effet. Entre les eaux turquoise, les couleurs chatoyantes sublimées par une photographie soignée, les superbes voiliers et, plus trivialement, les costumes et particularités des personnages au visage buriné et aux dents trop blanches – ainsi qu’aux yeux magnifiques pour la majorité ! –, il y a de quoi en prendre plein la vue. Cerise sur le gâteau, la musique composée par un Bear McCreary (Battlestar Galactica, Defiance) visiblement inspiré parachève le tout. La clé de voûte de l’ensemble se trouve peut-être au niveau du générique qui, probablement, est l’un des plus réussis de ces dernières années. Certes, quelques incrustations numériques se remarquent, mais elles ne gênent nullement et l’on se plaît à suivre ces aventures salées où les batailles de navires ne sont jamais oubliées.

Dès son premier épisode, Black Sails parvient sans mal à installer son cadre, ses protagonistes et à introduire solidement ce qui s’annonce. La caméra s’immerge dans l’univers de ces pirates aux ambitions parfois démesurées et où les coups de couteau dans le dos sont pléthores. La série ne possède pas réellement un personnage principal à proprement parler, mais l’illustre capitaine Flint est celui disposant le plus de temps d’antenne. Dirigeant le Walrus, il est peu aimé de son équipage qui ne comprend décidément rien à cet individu peu affable ne semblant servir que ses propres intérêts. Très ambigu, il multiplie les secrets pour des raisons au demeurant assez obscures bien qu’il cherche avidement le galion espagnol Urca de Lima détenant à son bord un fabuleux trésor. Cette quête symbolise justement le fil rouge majeur de cette année et n’est pas avare en rebondissements et en découvertes. Le fin stratège manipulateur Flint s’apparente sûrement à l’une des valeurs les plus charismatiques de la fiction. La solide interprétation de Toby Stephens (Robin Hood, Jane Eyre) maximise l’attention notable pour cet être au passé mystérieux, comme l’attestent ses accointances avec une femme pour l’instant fade, Miranda Barlow (Louise Barnes). L’ambivalence du personnage le rend difficile à cerner et, dès lors, à apprécier, mais il ne laisse pas indifférent et le voir naviguer de la sorte intrigue grandement. Mr. Gates (Mark Ryan), son fidèle et loyal camarade l’humanise en plus de se montrer lui-même fort sympathique. Toujours à leurs côtés, le droit et sérieux Billy Bones (Tom Hopper – Merlin) ou encore Dufresne (Jannes Eiselen), le comptable à l’évolution saisissante, se révèlent fort attachants. Pour mettre la main sur les caisses remplies d’or le faisant rêver, Flint cherche en premier lieu un ouvrage particulier officiant comme une sorte de carte au trésor. Et il se trouve que le nouveau supposé cuisinier, John Silver (Luke Arnold), sait un peu trop bien de quoi il en retourne. Ce dernier dont le nom n’est clairement pas inconnu injecte de l’humour, de la légèreté et une sacrée dose de malice par sa capacité à se sortir de n’importe quelle situation. Déjà en proie à leurs propres difficultés, ces boucaniers doivent également composer avec leurs comparses, mais aussi avec les autorités compétentes ainsi que les Guthrie gérant la contrebande à Nassau et dans les îles environnantes.

Pendant que Flint tente de convaincre son équipage de l’intérêt de partir en quête de l’Urca de Lima, les luttes font tout autant rage sur New Providence. Afin d’écouler leurs marchandises et continuer de mener leurs exactions, les pirates se doivent d’entretenir des liens particuliers avec des personnes qui, techniquement, ne sont pas des hors-la-loi. Le gouverneur de Nassau, Richard Guthrie (Sean Michael), est le premier d’entre eux. Les épisodes ne le mettent pas franchement en évidence et se focalisent plutôt sur sa fille, Eleanor (Hannah New). Malgré son statut de femme, elle entend bien s’affranchir des hommes, de son père et de tout individu susceptible d’entraver ses ambitions de grandeur et de pouvoir. Seul Mr. Scott (Hakeem Kae-Kazim), son conseiller et ancien esclave, a ses faveurs. La saison illustre son cheminement au sein d’une bande de vautours où la brutalité bestiale et la misogynie prévalent plus que de raison. Si elle sait se montrer impitoyable, elle n’est pas dénuée de faiblesse et se laisse par moments porter par ses sentiments, dont ceux qu’elle a pour la prostituée Max (Jessica Parker Kennedy et son bizarre faux accent français), mais également ceux qui la liaient jadis au séduisant capitaine du Ranger, Charles Vane. Ce pirate violent et indomptable est d’une force magnétique assez troublante et le jeu nuancé de Zach McGowan prolonge cette dualité permanente. C’est d’ailleurs notamment là où Black Sails plaît, car la fiction ne s’embarrasse nullement de personnages unidimensionnels, préférant à chaque fois l’ambivalence. Les proches de Vane comme l’intelligent et sympathique Jack Rackham (Toby Schmitz) ou la taiseuse Anne Bonny (Clara Paget) ne sont pas en reste. Presque tous ont des secrets, fomentent dans leur coin, intriguent et provoquent chez le téléspectateur émotions positives comme négatives. Les dynamiques en place sont tout aussi riches, complexes et ne paraissent jamais figées dans la roche, bien au contraire. Tout au long de la saison, le pouvoir change de main et, systématiquement, les cartes sont redistribuées.

Quand bien même ses finances ne doivent pas être extraordinaires, la série n’hésite pas à dépeindre des batailles maritimes, d’abordages et de pillages, ce qui fait grandement plaisir. Mais même en dehors de ces séquences souvent plutôt exaltantes, elle détient une atmosphère létale susceptible d’attiser la curiosité. Ce qui importe se trouve sur le sable chaud, là où s’ourdissent les complots, les scènes de boisson, de sexe et tout bonnement de ce quotidien où la géopolitique se taille la part du lion. Cette approche plus terre-à-terre et moins spectaculaire s’avère pertinente d’autant plus qu’elle permet par la même occasion de s’affranchir des contraintes budgétaires. Certes, les protagonistes parlent beaucoup, s’embarrassent parfois de clichés et versent un tant soit peu trop dans le fantasme des pirates et non pas de la fidèle réalité, mais le but de Black Sails n’est absolument pas de s’attarder sur des faits véridiques. Non, l’idée est surtout de proposer un divertissement enlevé, plus intelligent qu’il n’en a l’air et, en l’occurrence, la production possède des atouts incontestables. Elle n’hésite pas non plus à se montrer authentique et presque didactique en dépeignant des tâches comme le carénage des bateaux, l’écoulement de marchandises, etc., activités qui, généralement, sont peu croquées à l’écran. Les enjeux sont posés dès le départ, restent limpides et ne se perdent pas en moult conjectures imbuvables ; les épisodes les suivent correctement en dépit d’un léger ventre mou en milieu de parcours, et progressivement, les principales figures s’étoffent pour mieux convaincre. La recherche est palpable avec l’insertion de véritables personnalités de l’univers des flibustiers ; ce mélange entre fiction et réalité fait mouche et le novice – comme moi – ne relève pas les éventuelles prises de liberté et erreurs apparentées.

Pour conclure, la première saison de Black Sails plonge son audience dans les vastes eaux troubles de la piraterie en donnant le ton dès son superbe générique. Loin de se cantonner aux écueils habituels de ce genre devenu presque moribond, elle multiplie les aventures exotiques dans des décors paradisiaques où les détails esthétiques sont soignés, tout en insufflant une ambiance sombre, lourde et âpre. Les épisodes ne piquent peut-être pas d’emblée l’intérêt de la majorité en choyant surtout les affres existentielles des antihéros, mais progressivement, une tension indicible s’instaure et le souffle épique va crescendo pour mieux intriguer et, clairement, divertir. Avec des personnages complexes à la dualité marquée, une atmosphère palpable et un récit tenant savamment la route, ces prometteurs débuts se révèlent donc crédibles et plutôt jouissifs. En tout cas, il s’agit pour ma part d’un petit coup de cœur.
Bonus : le magnifique générique


Laisser un commentaire