Breaking Bad (saison 4)

Par , le 15 décembre 2015

Comme je m’en doutais, je n’ai pas laissé les Blu-ray de Breaking Bad se reposer trop longuement puisque quelques mois à peine après avoir terminé la troisième saison, j’ai enchaîné avec la quatrième. Constituée de treize épisodes d’une petite cinquantaine de minutes, elle fut diffusée sur AMC entre juillet et octobre 2011. Je l’admets, j’ai un peu peur des spoilers et d’apprendre par mégarde l’issue de cette série que j’affectionne tout particulièrement. Aucun spoiler.

La saison précédente s’orchestrait telle une partie d’échecs géante où la tension létale allait crescendo. Elle se concluait sur une terrible note où Jesse se trouvait face à Gale, l’arme au poing. L’écran noir s’abattait sur le téléspectateur qui n’entendait qu’un bruit tristement funeste. Ces aventures inédites démarrent sans surprise quelques millièmes de seconde après le meurtre du sympathique chimiste, alors que son assassin cherche à quitter sain et sauf les lieux. Contre toute attente, l’épisode du début se montre assez lent et prend à contre-pied l’audience qui s’attend à une explosion d’action et de violence. Le public ne le sait pas encore, mais ce faux rythme symbolise parfaitement l’intégralité de la saison qui, étonnamment, donne l’impression de ne jamais commencer et de manquer cruellement d’enjeux. La vérité est tout autre et Breaking Bad n’oublie pas subitement sa finesse et son intelligence, mais elle laisse régulièrement perplexe tant elle s’apparente à une transition avant l’épilogue qui devrait vraisemblablement s’annoncer dantesque. En y réfléchissant, elle illustre un peu trop à merveille l’immobilisme et la frustration dans lesquels se trouve son personnage majeur qui, peu à peu, plonge dans la paranoïa et la totale mégalomanie. Dans cette guerre des nerfs assez passéiste et très psychologique, les principales figures indiffèrent sensiblement et les épisodes s’enchaînent mécaniquement, étirent des scènes discutables, et n’injectent pas suffisamment d’étincelles, malgré de superbes moments comme le rire hystérique de Walt. Cette approche est à double tranchant parce qu’elle a beau s’avérer pertinente, elle provoque chez le téléspectateur des doutes et, sans ennuyer, elle souffre de sa torpeur volontaire.

Maintenant que Gale est hors course, Gus ne peut plus compter sur lui et doit continuer le trafic de drogue avec Walt et Jesse. Naturellement, cette situation ne lui plaît aucunement et l’ancien professeur sait que son sort est sur la sellette ; c’est pourquoi, dans une séquence transpirant toute l’identité de Breaking Bad, il achète une arme avec un vendeur sous le manteau campé par Jim Beaver (Supernatural). Dès qu’il en aura l’opportunité, Gus le liquidera sans état d’âme, mais dans l’attente, il faut se montrer patient. Le gérant de Los Pollos Hermanos est d’ailleurs envahi par les soucis parce que le cartel lui met la pression et, à l’arrivée, la loi semble le rattraper. Jusqu’à présent, le personnage insondable demeurait en retrait et ses rares apparitions se munissaient d’une violence sourde où tous les coups paraissaient permis. Malheureusement, cette saison ne réussit qu’un peu tardivement à lui offrir un minimum d’épaisseur et ce masque perpétuellement figé devient presque caricatural. Il se dote toujours de cette ombre menaçante, mais elle n’effraye férocement que peu. Quoi qu’il en soit, les flashbacks illustrant quelques moments de son parcours et son irruption dans le grand banditisme se veulent pertinents en plus d’être intrigants. Sinon, si le nouveau sbire ne pipant mot est totalement incolore, Mike prend son envol et représente l’une des valeurs sûres de ces épisodes inédits. Charismatique, complexe et bien plus fin que le tueur qu’il semble être, il gagne en temps de présence et en intérêt. Sa dynamique avec Walt qu’il parvient enfin à rendre muet – comme le montre le passage jouissif dans un bar – ou, mieux, celle l’unissant à un Jesse en roue libre sont solidement mises en scène. Effectivement, le jeune dealer plonge dans la dépression après avoir abattu Gale. À la dérive, il agit n’importe comment, laisse squatter sa maison par des junkies et ne tient plus à la vie. Son sort s’annonce tragique et ce n’est que l’astucieuse tentative manipulatrice de Gus pour l’écarter de Walt qui réussit à le faire sortir de sa léthargie. Un des arcs notables de la saison est encore une fois la relation liant les deux cuisiniers en herbe.

Gus comprenant qu’il n’arrivera jamais à ses fins en menaçant directement les principaux concernés, il décide de s’y employer de manière plus retorse. Pour cela, quoi de mieux que de jouer sur les inimitiés ayant de toujours parasité Walt et Jesse et, surtout, sur l’arrogance du premier ? Les épisodes montrent les deux protagonistes se serrer les coudes, se détester, se blesser physiquement comme psychologiquement et, chaque fois, la rupture semble consommée. Ils ne peuvent pourtant compter que l’un sur l’autre. C’est d’ailleurs à croire qu’eux seuls sont capables de s’autoanéantir. Au sein de cet ensemble, les forces s’inversent. Alors que le chimiste fait du surplace et s’isole, Jesse, lui, monte en puissance. Avec une nouvelle mission, il fréquente Gus et les hautes sphères du cartel. Cette position est jalousée par l’ex-professeur qui se sent exclu, touché dans son orgueil, et qui imagine que tous cherchent à l’évincer. Voir Jesse s’affranchir de ce dernier et prendre le dessus se révèle rafraîchissant et agréable. Tandis qu’il parcourt la région avec Mike, Walt reste travailler, suivre une routine plus ou moins monotone et se rapproche de nouveau de Skyler. Il est assez étonnant que les deux se retrouvent de la sorte après les disputes passées, mais qu’importe. L’épouse White se lance désormais dans les affaires et veille à blanchir ces montagnes d’argent sale. Qu’elle agisse de façon intelligente et réfléchie est une excellente chose, mais lui ramener une ancienne conquête ne représente pas l’idée du siècle, c’est certain. En œuvrant de concert avec Walt, elle croit récupérer son mari sauf qu’elle découvre qu’il n’est plus. Celui qu’elle aimait a disparu et, maintenant, l’homme métamorphosé devant elle est un individu égocentrique, vaniteux et sûr de sa toute-puissance. La saison pousse à penser à plusieurs moments que, non, le prof de chimie est toujours présent, mais c’est systématiquement pour mieux prouver que, non, les dés sont jetés et qu’il ne s’embarrasse plus d’un quelconque code moral. Les derniers épisodes le reflètent cruellement à travers un acte atroce ne laissant aucun doute via une ultime scène un tant soit peu trop didactique. L’antihéros perd pied avec la réalité, plonge dans la paranoïa et toute échappatoire paraît inexistante. Reste à savoir s’il entraînera ses proches dans sa chute inéluctable.

Une autre intrigue de la saison est celle liée à Hank. Cloué au lit en raison de ses graves blessures, il broie du noir, envoie sa femme sur les roses et s’adonne uniquement à la collection de minéraux. Ses séances de rééducation étant payées par les White suite à un mensonge éclairé de Skyler, il les suit, mais voit son avenir morose. Son salut, il le doit à un collègue policier lui apportant sur un plateau le dossier du meurtre d’un chimiste aux penchants curieux : Gale Boetticher. Minutieusement et avec toute la pugnacité lui appartenant, Hank commence à rassembler les pièces du puzzle et comprendre que le fameux Heisenberg est à deux pas. En apprenant que son beau-frère essaye de lever le voile sur ses activités secrètes, Walt est pris entre plusieurs feux. Il doit à la fois sauver sa peau, les intérêts de Gus qui risque à tout moment de torpiller tout le monde, mais également la vie de sa famille. Cette situation amplifie d’autant plus son impression grandissante de complot, comme s’il était le centre de l’Univers. Le méthodique scientifique est loin et il se révèle souvent brouillon, désorganisé, à l’instar d’une saison étouffée. Alors que l’écriture oublie donc momentanément son personnage principal, elle se focalise sur les plus secondaires, ce qui est une excellente chose. Il semble uniquement dommage que Saul reste en retrait parce qu’il mérite certainement davantage d’exploitation. Qui plus est, il est sûrement le seul à désormais injecter un minimum d’humour. Avouons-le, les scènes cocasses de jadis sont minimes et la série ne s’est jamais montrée aussi désespérée qu’actuellement. À vrai dire, beaucoup d’ingrédients sont volontairement occultés, probablement afin d’accentuer l’isolement de Walt. Les coups d’éclat sont rares et l’audience n’a que peu l’opportunité de s’accrocher aux accoudoirs de son canapé, terrifiée par ce qui se trame. Tout y demeure plus ténu, plus insidieux. Ce n’est qu’une fois le clap de fin que l’on réalise toute la subtilité d’ensemble.

En résumé, la quatrième saison de Breaking Bad symbolise la transition, la mue de Walt qui, progressivement, s’échappe de son état de stase immobile pour embrasser en fin de parcours sa nouvelle identité : Heisenberg. Les épisodes se révèlent posés, presque adynamiques et parfois émotionnellement détachés, rendant dès lors le visionnage presque frustrant – à l’instar de ce qui anime son antihéros. Bien sûr, la confiance que l’on a en la série ainsi que la scénographie et le soin du détail permettent de toujours intéresser, voire de fasciner ; car l’on se doute qu’il ne s’agit là que d’une étape avant le feu d’artifice. Quitte à prendre le risque d’ennuyer ses téléspectateurs devant cette apparente absence d’enjeux, cette année amorce pourtant en arrière-plan tous ses pions pour la suite. Le résultat final manque alors d’une véritable tension funeste ou d’un suspense à couper le souffle, mais cela ne signifie clairement pas que l’ensemble soit raté. Au contraire, la fiction en profite pour montrer son audace scénaristique et sa capacité à régulièrement surprendre. Toutes les cartes sont redistribuées et, pour l’heure, il est impossible de prédire le futur des personnages, ce qui rend l’attente de la conclusion encore plus insoutenable.


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