Manhattan Love Story | マンハッタンラブストーリー

Par , le 6 janvier 2016

Si la majorité des séries traînant dans mes dossiers depuis des années le sont pour une raison assez évidente – autrement dit, elles ne m’attirent finalement que peu –, d’autres entrent dans une catégorie radicalement opposée. Manhattan Love Story en fait partie. Cette fiction scénarisée par Kudô Kankurô (Ikebukuro West Gate Park, Kisarazu Cat’s Eye) comporte onze épisodes de quarante-cinq minutes diffusés sur TBS entre octobre et décembre 2003. Aucun spoiler.

Juste à côté des bureaux d’un studio de télévision se trouve un modeste café nommé Manhattan. Son propriétaire est un grand amateur de ce breuvage noir et entend bien partager sa passion à ses fidèles clients. Sauf que, eux, semblent plutôt préoccupés par leur petite vie et leurs amours qui, étrangement, suivent une certaine logique alphabétique. Sans piper mot, il observe ce microcosme très haut en couleur et, parfois, se permet de bouleverser à sa manière les relations.

Je tourne autour de Manhattan Love Story depuis un moment maintenant, sans oser sauter le pas. Pour être honnête, j’avais peur de ne pas accrocher plus que ça. Les critiques enjouées de certains, les talents cachés derrière la production et la distribution me donnaient vraiment envie de me lancer, mais nous savons tous qu’à force de trop attendre quelque chose, la déception est d’autant plus possible. Heureusement, le doute n’a jamais eu le temps de s’installer, car dès le premier épisode, la magie a opéré. Ne le nions pas, cette série n’est pas dénuée de défauts et a de quoi laisser circonspect une grande partie des téléspectateurs, mais elle s’arme d’une telle identité et d’autres atouts tout aussi solides qu’elle s’avère en mesure de plaire à plusieurs. Avouons tout de même qu’en raison de son côté extrêmement décalé, il n’est sûrement pas le j-drama le plus aisé à appréhender. L’âge désormais assez avancé de Manhattan Love Story n’est en aucun cas un frein puisqu’il y a de fortes chances que lors de sa sortie, il fut tout autant kitsch et presque ridicule. Les musiques entraînantes de Satô Naoki (Ryôma-den, Orange Days), les chansons au charme suranné, la mise en scène excentrique ou encore les vêtements dépassés participent à cette atmosphère bon enfant, assez parodique, régulièrement absurde et, au bout du compte, délicieuse. L’histoire chemine énergiquement, les dialogues ciselés sont débités à toute vitesse, les références à la culture populaire s’y multiplient et les gimmicks composent le scénario qui, à première vue, n’a rien de trépidant surtout qu’il répète un schéma analogue au long cours. Les connaisseurs des travaux de Kudô Kankurô y retrouveront sans mal sa touche inimitable ainsi que ses acteurs fétiches, et ils remarqueront aussi de nombreux clins d’œil favorisant davantage l’enthousiasme.

Avec sa fausse fine moustache, son costume tiré à quatre épingles, son austérité et son mutisme, le patron du Manhattan paraît bien curieux. Ce tenchô rêvant d’être appelé master ne dit jamais rien et prend son affaire avec un grand sérieux. Le café, ça ne se prépare pas n’importe comment et chez lui, les règles de dégustation se doivent de conserver une rigidité digne de ce nom. Même devant ses clients, cet homme plutôt énigmatique n’ouvre pas la bouche et laisse son seul employé aux qualités presque surnaturelles, Shinobu (Tsukamoto Takashi – TEIÔ, Kisarazu Cat’s Eye), s’occuper des échanges avec autrui. Cela étant, s’il reste taiseux, il en profite pour mieux observer et écouter la faune locale. C’est bien simple, ce dirigeant est la véritable icône de Manhattan Love Story. En plus d’être strict et coincé, il se complaît dans des attitudes affectées hautement ridicules, mais diaboliquement savoureuses. Il semble n’avoir aucune vie ou contact avec qui que ce soit en dehors de son travail et c’est sûrement pour cette raison qu’il espionne de la sorte celle de ses consommateurs. Cette caractérisation sur le fil du rasoir pourrait irriter, mais l’écriture réussit sans mal à tirer bénéfice de tout ce qu’elle a à offrir. L’interprétation de haute volée du Johnny’s Matsuoka Masahiro (Kôkôsei Restaurant, Dôsôsei) n’est pas étrangère à ce succès, d’ailleurs. À chaque fois, le tenchô demeure donc derrière son comptoir, se tait, scrute les coutumiers de son entreprise et casse des tasses dans ses mains quand il est stressé. Sauf que le public, lui, est privilégié puisqu’il plonge dans les pensées de cet homme un peu lent à la détente, mais profondément affable. En fin d’épisode, il finit systématiquement par s’agacer de voir ses consommateurs se perdre dans les erreurs et décide de littéralement sauter dans le costume d’une personne assurément intrusive appréciant les métaphores sur le café. En d’autres termes, le regarder se mêler de tout, l’air de rien, est irrésistible. Pendant qu’il se fait des films, discute avec lui-même et s’angoisse pour ses clients, ces derniers jouent aux chaises musicales.

A aime B qui aime C qui aime D qui aime E, etc. Sur le papier, Manhattan Love Story s’apparente à une comédie romantique. Si l’amour est le moteur du récit, c’est plus l’humour qui prédomine, bien qu’il soit régulièrement contrebalancé par des séquences touchantes, voire assez dramatiques. Le pathos ou le misérabilisme sont toutefois totalement occultés tant, malgré ce qui s’y trame, la bonne humeur et l’énergie prévalent. Les acteurs cabotinent presque perpétuellement, ils gesticulent un peu trop pour être naturels, et les épisodes suivent un format très structuré, mais non ennuyant. Cette redondance scénaristique ainsi que les préoccupations tournant en boucle des personnages pourraient gêner ; or, grâce à une recette savamment dosée, ce n’est pas le cas. Certes, le rythme est par moments trop rapide et des scènes ont à peine le temps d’être digérées que la roue a déjà fait deux tours sur elle-même, mais là aussi, rien ne paraît pouvoir entraver le plaisir d’assister à ses pérégrinations dignes d’un véritable vaudeville. Le récit comporte plusieurs arcs narratifs ne semblant posséder parfois aucun point commun, finit par les assembler, secoue le tout, redistribue les cartes et ainsi de suite. Les portes claquent, les révélations sont fracassantes, les quiproquos se succèdent, les clients du Manhattan changent d’avis comme de chemise, les cœurs d’artichaut pullulent, les dynamiques se font comme se défont et chacun cherche l’âme sœur. Rien ne traîne en dehors d’un léger essoufflement en milieu de parcours. Malgré ce comique de répétition, la série s’avère loin d’être prévisible. Les rebondissements sortent de nulle part et ôtent tout réalisme, mais l’on s’en fiche royalement, car ce qui prime, c’est tout bonnement l’humour brillamment injecté, l’autodérision permanente, l’amitié et les sentiments traités avec plus de finesse qu’au premier abord. Bien sûr, il ne faut pas non plus oublier la galerie de protagonistes qui forment sans conteste le sel de cette fiction trop méconnue.

Le tenchô du Manhattan est le liant du j-drama, celui sans qui toutes ces personnes n’auraient jamais pu se rencontrer. Les principales figures sont assez nombreuses, mais elles disposent toutes d’une vraie psychologie farfelue et de moments bien à elles. La conductrice de taxi Akabane Nobuko (Koizumi Kyôko – Saigo Kara Nibanme no Koi) râle toute la journée, fait la tête et houspille les passagers de son véhicule. Pire, elle commande un café qu’elle ne boit jamais. De quoi horripiler celui qui l’a concocté, mais il ne peut s’empêcher d’avoir un faible pour elle. Cependant, cette presque quarantenaire tombe vite sous la coupe d’un danseur multipliant les conquêtes, le fort sympathique Beshii (Oikawa Mitsuhiro – Nobunaga no Chef), tandis que son collègue, le déjanté Ibori (Omi Toshinori) en pince pour elle. À leurs côtés gravitent plusieurs visages récurrents dont le nom suit scrupuleusement l’alphabet comme un comédien de doublage, une présentatrice, un acteur, etc. Le Manhattan se situe juste à côté des studios d’une chaîne de télévision et ce n’est donc guère étonnant que plusieurs employés s’y réunissent. La production en profite pour se moquer ouvertement des comédies romantiques ou encore de la course au taux d’audience et autres idoles en illustrant sa propre histoire. Car, oui, dans Manhattan Love Story, une des héroïnes (Morishita Aiko – Sora Kara Furu Ichioku no Hoshi) est une scénariste en train de plancher sur son mélodrame sirupeux alors diffusé à l’antenne. Une série dans la série ! Ajoutons-y aussi des réminiscences des personnages sous la forme d’hilarants flashbacks campés par Nekoze Tsubaki. Kudô Kankurô prouve encore une fois sa capacité à naviguer à contre-courant et à ne pas caresser dans le sens du poil la bonne morale et le monde du divertissement. Bien sûr, la critique demeure en filigrane et plutôt gentillette, mais le résultat n’en reste pas moins pétillant à souhait.

Pour conclure, Manhattan Love Story n’est autre qu’une comédie romantique réinventée n’hésitant pas à se jouer des caricatures et moult stéréotypes pour asseoir son intrigue au demeurant plutôt classique, bien qu’alimentée par maints ingrédients absurdes et kitsch. Avec des protagonistes bigarrés interprétés avec talent, l’alchimie les liant, un héros stoïque à la voix intérieure savoureuse, des répliques impeccables et des relations en éternel mouvement, cette série unique en son genre plonge ses téléspectateurs dans une sorte de mise en abyme perpétuellement cocasse. Entre les zygomatiques rudoyés et le cœur ragaillardi par tant de tendresse et de chaleur humaine, cette petite pépite créative aux récits imbriqués mérite clairement d’être regardée si l’on apprécie les curiosités télévisuelles provenant du pays du Soleil-Levant.


2 Comments

  1. Caroline
    Katzina• 20 janvier 2016 at 11:22

    Quel plaisir de voir que ce drama a su de conquérir ! Après revisionnage il reste clairement un de mes drama préférés toutes catégories confondues. Si je ne devais faire qu’un top 10 il y serait certainement ! (mais qui demanderait de faire un truc aussi impossible ?! ^^)? Tu me diras si comme moi tu t’imagines Oikawa Mitshiro en train de danser en Besshi la prochaine fois que tu le croises dans un drama :D.

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    • Caroline
      Caroline• 22 janvier 2016 at 22:56

      N’empêche, c’est quand même fou que cette série soit aussi méconnue alors que d’autres du même scénariste le sont autant. Je ne comprends pas très bien, car elle le mérite. Contrairement à toi, je ne pense pas qu’elle figure dans mes favorites, mais j’ai vraiment passé un très chouette moment devant.
      (Et je ne manquerai pas de te préciser ça pour Besshi, enfin, je veux dire Oikawa Mitsuhiro ;D.)

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