Alors que la première moitié de la quatrième saison de Vikings se termine aux États-Unis et qu’une cinquième a déjà été annoncée, il est l’heure de discuter de la troisième. Celle-ci se compose de dix épisodes diffusés sur History entre février et avril 2015. Aucun spoiler.

Maintenant que Horik a été violemment déchu de son trône, Ragnar est devenu le nouveau roi. Il ne lui reste donc plus qu’à gouverner comme il se doit, ce qui ne l’enchante en réalité guère parce qu’il admet préférer s’occuper de sa ferme et des siens. Il n’a plus le choix, de toute manière, et pour ses premiers pas dans ce costume de souverain, l’idée est de retourner en Angleterre chercher les terres promises par son confrère, Ecbert. Après une première saison un peu trop didactique et une deuxième plus fluide et grandement épique, cette suite s’avère différente sur plusieurs registres. Elle laisse d’ailleurs assez perplexe, car si elle ne manque pas d’atouts, elle s’empêtre dans des intrigues secondaires à l’intérêt discutable ne menant pas à grand-chose de concret. De même, plusieurs personnages se placent en retrait et ne disposent que peu d’occasions de rayonner. Le constat se veut d’autant plus étonnant que le héros de la série, le fascinant Ragnar Lothbrok, ne détient pas beaucoup plus l’opportunité que d’autres d’être mis en avant. Si les premières années illustraient son ascension, celle-ci s’attarde surtout sur ses échecs autant intimes que sur un niveau plus global. La seconde moitié de la saison l’oublie totalement, l’isole de tous et laisse une étrange impression tant l’absence d’un vrai liant entre les évènements se fait sentir. Malgré ces inconstances narratives, un dénominateur commun prévaut toutefois au sein de ces épisodes : la religion.

Curieux de nature, intéressé par les différences culturelles et ce qui l’entoure, Ragnar ne répond clairement pas aux clichés de la brute sanguinaire viking. Il croit en ses dieux, mais apprécie discuter avec Athelstan du sien, de ses propres convictions. Le lien unissant les deux compagnons est encore une fois superbement retranscrit à l’écran, avec beaucoup de finesse, d’humanité et d’émotions. S’ils ne proviennent pas d’un même monde, ils n’en demeurent pas moins connectés et cette relation quasi fusionnelle provoque maintes incompréhensions parmi leur peuple respectif. Les congénères de Ragnar voient pour la plupart d’un mauvais œil que celui-ci accueille toujours à bras ouverts son camarade, lui laisse passer plusieurs particularités, voire affronts à leurs mythes, et va jusqu’à prendre quelques engagements inattendus. Les interrogations de ces amis sont pertinentes et reflètent des doutes plutôt fédérateurs transcendant les époques. En revanche, la saison se fourvoie en se contentant d’utiliser Floki comme un unique élément perturbateur et obsessionnel de cette dynamique. Il hait du plus profond de son être l’ancien moine, le juge coupable de tous les malheurs s’abattant sur les siens et ne fait que majorer le dilemme de son roi. Qui plus est, le revirement d’opinion d’Athelstan en bout de course s’avère très mal amené et brutal. Au bout du compte, Ragnar se demande quels seront les dieux à l’emporter dans le futur. Les siens ? Celui supposément tout puissant des chrétiens ? Tous ne peuvent-ils cohabiter en paix ? Cette opposition entre les deux camps n’est pas nouvelle et délivre une certaine ambiance mélancolique. Avec cet arc, ces épisodes ne manquent donc pas d’intérêt ou de richesse, mais la dimension plus mystique du début de parcours, à Kattegat, a de quoi surprendre.

Vikings a, depuis le départ, cultivé son ésotérisme, ses mystères brumeux et l’illustration des cultes païens. C’est justement ce qui fait en partie son charme surtout que la série n’hésite jamais à employer son esthétique envoûtante pour parfaire son fond. Sur ce point, la saison ne déçoit pas tant elle continue d’émerveiller, visuellement comme musicalement parlant. La scénographie n’est pas laissée au hasard et détient de sérieux atouts pour satisfaire les amateurs d’univers poétiques où le brouillard colle à la peau. Par conséquent, retrouver les personnages sacrifier des animaux ne choque pas particulièrement et participe à cette envie de dépeindre davantage les différences culturelles entre les Vikings et les Anglais, tout en complexifiant les relations connectant ces deux peuples. Tout ça n’est donc pas nouveau. En revanche, ce qui se déroule à Kattegat, une fois que la majorité des hommes est partie avec Ragnar et les autres, pose question. Un vagabond campé par Kevin Durand (Dark Angel) arrive, trouble plus que de raison Aslaug pour ses supposés pouvoirs divins et provoque un évènement fort malheureux, bien que superbement réalisé. Ces moments paraissent oniriques tant ils se détachent du reste et ne disposent d’aucune explication rationnelle. Le résultat à l’écran n’est pas désagréable, mais oui, subsiste de nouveau une impression d’étrangeté, à l’instar des phénomènes en cours où Odin semble prendre ses quartiers. Les visions et stigmates de certains personnages se rangent aussi dans ces éléments hallucinés ayant de quoi égarer plusieurs téléspectateurs. Heureusement, le reste demeure bien accroché sur terre.

Bien sûr, l’insondable Ragnar ne fait pas que réfléchir dans son coin sur la religion tout au long de la saison. Puisque la situation politique est désormais équilibrée chez lui, il décide d’aller récupérer les territoires promis par le roi Ecbert. Avec ses compatriotes, ils partent donc tous sur leurs bateaux et rejoignent Wessex. C’est encore une fois l’occasion de retrouver ce souverain anglais très ambigu et fort charismatique. Dommage que cette intrigue ne se développe pas plus dans la durée, car elle représente l’un des points culminants de l’année. S’y entremêlent des dissensions avec les multiples chefs de la région et le retour de la calculatrice princesse Kwenthrith. Avec Ecbert la courtisant outrageusement, Lagertha s’y montre aussi plus à son avantage parce que les luttes intestines pour lui dérober son siège de jarl ne provoquent pas un franc enthousiasme. Le reste du temps, elle doit se contenter d’une place assez accessoire, quelque peu instrumentalisée, ce qui est fort malheureux et contrecarre son évolution. Cela ne l’empêche pas de s’avérer encore une fois majestueuse, implacable et définitivement indépendante dans ce monde brutal dominé par des hommes. Si les caméras quittent donc un peu trop rapidement l’Angleterre, c’est pour se diriger vers un endroit plus familier pour nous, public français. Les Vikings s’attaquent effectivement à Paris !

La saison n’hésite pas à diversifier ses points de vue personnels comme géographiques, ce qui est un atout comme un écueil. L’ambition de la série se ressent, mais il faut pour cela que l’écriture se montre plus consistante et ne se résume pas à une succession d’idées et de péripéties, oubliant au passage de raconter l’instant présent. Car c’est un peu ce qui se passe ici. Les épisodes introduisent des concepts, en jettent quelques autres sur la route et ne voient que le futur des protagonistes. Même des scènes d’action pourtant normalement propices à un souffle épique ne parviennent pas totalement à atténuer ces difficultés narratives. Ne boudons tout de même pas notre plaisir parce que ce serait mensonger de dire que l’assaut parisien est raté. Bien au contraire. Ragnar arrive donc en France et, pour la première fois, se trouve bien en peine. Qu’il trébuche divertit, illustre ses fêlures et l’humanise. Cet arc insère par la même occasion de nouvelles figures et des enjeux inédits malgré un cheminement légèrement prévisible. Rollo est celui s’en sortant le mieux et finit enfin par embrasser ses envies longtemps tues. Mais là aussi, le plus captivant, autrement dit sa confrontation avec son frère, sera sûrement à venir puisque tout reste ici encore à l’état d’ébauche émotionnelle. En tout cas, la reconstitution des Carolingiens convainc et démontre le soin que la production apporte aux détails.

En définitive, la troisième saison donne de Vikings s’apparente presque à une période de transition et montre quelques signes de faiblesse malgré une atmosphère toujours hypnotique. Au lieu de faire preuve d’homogénéité et de développer à bon escient ses héros, elle préfère proposer maintes intrigues secondaires à l’intérêt parfois limité et instrumentaliser ses personnages. L’orientation religieuse prédominante ne symbolise pas forcément son principal défaut, mais son angle mystique et allégorique se veut, lui, plutôt ambivalent. La série a su par le passé se révéler plus adroite et si le visionnage demeure agréable, ne serait-ce que parce que les figures majeures sont devenues attachantes, il importe que l’écriture retrouve sa finesse et sa régularité qualitative. Mais tout de même, Vikings représente pour moi l’une de mes favorites, l’une des valeurs sûres actuelles du petit écran, et c’est peut-être pour cela que je ne peux m’empêcher d’en attendre beaucoup. En tout cas, le terrain est désormais préparé pour délivrer une épopée flamboyante.
Bonus : la bande-annonce