Game of Thrones (saison 5)

Par , le 4 mai 2016

Chaque printemps, Game of Thrones est de retour au sein du petit écran étasunien. Mais si sa sixième saison est en cours de diffusion, nous allons discuter aujourd’hui sur Luminophore de la cinquième. Celle-ci se compose de dix épisodes passés sur HBO entre avril et juin 2015. Aucun spoiler.

Plus les années défilent et moins la série convainc de bout en bout. Les opinions divergentes se multiplient alors que les audiences, elles, s’affolent. Jusqu’à peu, Game of Thrones était vantée pour sa fidélité envers le cycle littéraire, mais de manière antithétique, elle en souffrait, car elle se coupait au passage d’une vraie identité. Pour des raisons diverses, elle ponctuait tout de même son récit de prises de liberté à l’intérêt contestable. Cette année inédite a pour elle de se détacher bien plus des livres et, de toute manière, elle commence à ne plus trop avoir le choix puisque la fiction télévisée a rattrapé la version papier. Nous savons désormais tous que la fin de Game of Thrones ne sera pas celle d’A Song of Ice and Fire et qu’en plus, elle sera connue bien avant. Ce décrochage obligatoire est, dans les faits, une excellente chose. D’une part, il permet de rompre une certaine monotonie pour les lecteurs tant tout peut arriver, mais aussi d’ouvrir de nouveaux enjeux et d’essayer de doter l’ensemble d’une essence digne de ce nom. En étant optimiste, c’est ce qui peut se passer. Malheureusement, la réalité diffère légèrement. Cette saison emploie bien sûr les éléments du cinquième roman qui lui restent encore à adapter, mais les transforme volontiers à sa manière. Pour plusieurs d’entre eux, le résultat satisfait parce que l’écriture cherche avant tout à resserrer l’action qui, jadis, s’éparpillait de trop. Les personnages défilaient les uns à la suite des autres, ne se rencontraient et n’interagissaient jamais. Ils finissent enfin par communiquer directement entre eux et ce sentiment de frustration devenu bien trop embarrassant disparaît donc simultanément. Cette simplification des intrigues apporte des raccourcis parfois un peu contrariants et des décès précipités, mais elle s’avère plutôt salvatrice. L’arc avec Tyrion ou l’exploration inattendue de Shôren avec le probe Davos en sont des exemples assez concrets. Si cette approche possède de sérieux atouts, il est tout de même toujours aussi curieux de voir des protagonistes être dénaturés, même si chaque lecteur le jugera différemment selon sa propre échelle. Bref, ce long paragraphe confus pour expliquer que je suis, encore une fois, assez mitigée en ce qui concerne cette transposition à l’écran. La saison a beau tenter plus que les autres de s’offrir une histoire plus indépendante des livres, une sorte de version parallèle en fait, elle souffre malgré tout de son aspect détaché, de sa surenchère constante et peine ainsi à impliquer émotionnellement.

Tywin est mort des mains de son enfant cadet, rompant alors l’équilibre très précaire des Lannister à Port-Réal. Une bonne partie des épisodes se déroule dans la capitale où, comme d’habitude, s’ourdissent maints complots. Les Tyrell savent pertinemment qu’ils peuvent avoir une carte à jouer avec le décès de la Main et l’influence de plus en plus pressante de Margaery sur le roi Tommen. Et Cersei en a tout à fait conscience et voit d’un mauvais œil son gentil et encore candide fils se faire manipuler. Les deux femmes se lancent dans une guerre froide et entraînent avec elles une succession d’évènements incontrôlables. Les fondements du pouvoir s’avèrent totalement chamboulés et la veuve Baratheon découvre qu’à force de fomenter dans son coin et se comporter en tyran auprès des siens, elle n’a en réalité personne sur qui compter. Les fêlures de Cersei sont correctement illustrées, humanisent le personnage et son calvaire de fin de parcours, volontairement appuyé, s’apparente à un vrai chemin de croix. En revanche, il est dommage que l’écriture ne cherche pas à dépeindre l’isolement diplomatique de Port-Réal et le déclin paraissant presque inexorable de cette cité alors que, justement, l’évolution éprouvante de la jumelle Lannister y est intrinsèquement liée. Son frère, lui, s’en va pour Dorne à la recherche de sa supposée nièce, Myrcella, en danger depuis l’assassinat d’Oberyn Martell. Enfin, la caméra se tourne vers ces régions ensoleillées ! Mais cet arc demeure limité et oublie d’explorer une dimension plus globale et socioculturelle. Jaime se contente de parader, rencontre un fade Doran Martell (Alexander Siddig – Star Trek: Deep Space Nine) et si sa collaboration avec Bronn apporte du piquant et de l’humour, elle ne suffit pas pour rendre ce voyage forcé aussi enthousiasmant qu’il aurait dû l’être. Le constat n’est pas beaucoup plus constant en ce qui concerne Tyrion, plus intrigant que jamais, contraint de quitter Port-Réal pour sauver sa vie, et partant vers Daenerys, avec l’aide de Varys. Le Lutin continue d’amuser et de fasciner par son intellect, ses répliques éclairées et sa capacité à toujours retomber sur ses pattes. Ce qui lui arrive donne grandement envie de voir plus tant son association à venir risque de bouleverser de nombreux fondements. Dans tous les cas, les Lannister n’ont jamais été autant en danger, mais de toute manière, l’ensemble des personnages paraît inlassablement sur la brèche.

La saison essaye avec un certain talent de pousser la réflexion sur le pouvoir, les moyens requis pour gouverner et, dans le cas de certains, sur le sens du devoir et du sacrifice ultime. Que ce soit à Port-Réal, sur le Mur, à Winterfell ou à Meereen, les mêmes embûches surviennent un jour ou l’autre et les principaux dirigeants se trouvent confrontés à des dilemmes analogues qu’ils résolvent, en revanche, à leur propre manière. Cersei, elle, préfère imposer sa dictature et son népotisme, quitte à étouffer ses proches. Daenerys opte pour une méthode qu’elle souhaite plus démocratique. Tandis qu’elle ne parvient plus à contrôler ses dragons se révélant chaque jour davantage bestiaux, elle doit répondre aux attaques d’une faction rebelle, les fils de la Harpie, qui assassinent des Immaculés et mettent la cité sens dessus dessous. La jeune héroïne peine encore une fois à fédérer en raison d’un manque criant de charisme et d’une vraie prestance. Il ne suffit pas de la voir clamer ses droits pour la rendre aussi indépendante et extraordinaire qu’elle est supposée l’être. Au bout du compte, elle n’existe qu’à travers autrui. Ses atermoiements amoureux ennuient plus que de raison et seuls les moments avec le plaisant Ser Barristan sortent du lot, bien que là également, la série s’octroie un changement funeste, mais compréhensible. À l’inverse, une autre femme montrée initialement comme faible et superficielle prend littéralement son envol au cours de ces épisodes : Sansa Stark. Tout ce qui lui arrive provient de l’imagination des scénaristes et non pas des livres publiés pour l’heure. Si les modifications sont totales, elles restent légitimes et permettent de retourner à Winterfell via son point de vue qui, normalement, touche plus que celui d’un individu lambda. L’idée est donc noble et pertinente, mais le traitement, lui, ne l’est pas. Game of Thrones n’apprend jamais de ses erreurs, n’hésite pas à volontairement humilier ses personnages, à en transformer certains en souffre-douleur et à dépeindre des scènes racoleuses, voire malsaines. Les producteurs ne comprendront-ils jamais que la violence suggestive est souvent plus effroyable que celle exposée de but en blanc ? À croire que non. Ramsay et ses perversités l’illustrent à merveille. Heureusement que Theon, ce Greyjoy si brisé qu’il préfère oublier son ancienne vie, est présent pour atténuer cette tendance à l’acharnement sadique. L’optimisme a totalement disparu des environs et il ressort de cette saison une ambiance assez terrible, fataliste, là où le froid glacial a anesthésié toute émotion positive.

Au Mur, la situation est peut-être encore plus désespérée qu’ailleurs. Jon Snow obtient de nouvelles responsabilités et doit à la fois gérer ses comparses de la Garde de Nuit, dont certains peu agréables, mais aussi composer avec le jusqu’au-boutiste Stannis Baratheon, toujours dans les parages avec Mélisandre. La question du futur des sauvageons se pose et ses choix finissent par diviser les siens. Hardhome, le 5×08, injecte un vent épique inattendu et bienvenu grâce à l’attaque-surprise des Marcheurs blancs. Leur ombre menaçante n’en devient que plus palpable et la tension létale coupe le souffle. Avouons d’ailleurs que la production s’impose sans doute le plus, visuellement parlant, avec ses paysages enneigés où aucune vie ne paraît pouvoir survivre. Le rythme des épisodes semble au final assez correct, mais plusieurs développements sont précipités et auraient mérité davantage d’exploration ou, tout du moins, se dérouler plus tard dans la série. Ce qui arrive à Jon dans le season finale en est un exemple parmi tant d’autres, car cela aurait pu être retardé ; non, le scénario préfère que le téléspectateur soit choqué et oublie certainement une conclusion assez moribonde. Cet écueil n’est pas inédit dans Games of Thrones et impacte encore et toujours l’empathie. Si l’intrigue ne prend pas le temps de s’installer et de permettre au public d’y réfléchir, celui-ci ne peut alors se sentir totalement concerné. Pour en revenir à Jon, la fiction choisit de le rendre irréprochable et laisse volontairement de côté des conduites moins glorieuses qui, pourtant, sont dans les romans. Quoi qu’il en soit, cette retranscription de l’univers n’est pas dénuée de défauts et épiloguer sur les réussites et les échecs se révélerait fastidieux, voire contreproductif. L’équilibre reste plutôt correct, bien que des passages soient moins divertissants que d’autres. L’enseignement de la désormais assez antipathique Arya à Braavos le reflète amplement, car les scènes où la jeune Stark apparaît à l’écran instaurent un climat redondant où rien n’avance. Les scénaristes auraient peut-être dû procéder comme avec Bran, autrement dit la pousser momentanément sur le côté.

Finalement, cette cinquième saison de Games of Thrones poursuit la route amorcée par la précédente, qu’il s’agisse des bons points comme des mauvais. Si elle a le mérite de concentrer ses intrigues, de simplifier assez astucieusement les livres et d’essayer de faire communiquer ses personnages principaux, elle continue de se perdre dans des développements inutiles, d’en précipiter d’autres en dépit d’un certain surplace, et de s’apparenter à un condensé parfois indigeste et brouillon. En prime, outre des passages quelque peu improbables et incohérents comme à Dorne, elle favorise trop régulièrement une violence gratuite totalement assumée. Cette surenchère plombe plusieurs épisodes et laisse un arrière-goût désagréable dans la bouche, car à l’origine, le récit se veut bien plus fin et intelligent que des scènes barbares de viol, de pédophilie et de torture. Certes, malgré des prises de liberté avec le matériel littéraire, le visionnage garde de son intérêt, mais le potentiel latent pousse à se montrer plus critique qu’à l’accoutumée et ne pas souhaiter se contenter d’un spectacle encourageant le sensationnel.
Bonus : une vidéo intéressante sur la sympathique chaîne Youtube Linguisticae discutant de la création de la langue dothraki


Laisser un commentaire