Outlander (saison 1)

Par , le 15 juin 2016

Il y a plus de dix ans, je me souviens avoir eu envie de commencer le cycle littéraire Le Chardon et le Tartan de Diana Gabaldon qui me paraissait détenir des éléments susceptibles de m’intéresser. Comme souvent, de l’eau a coulé sous les ponts et je n’ai jamais pris le temps de m’y pencher. Quand Ronald D. Moore (Battlestar Galactica) annonça vouloir l’adapter en série télévisée, je me suis dit que l’heure avait sonné. C’est ainsi que courant 2014, j’ai lu les cinq premiers volumes de cette suite de romans toujours en cours de publication, et plus connue sous son titre original, Outlander. Discutons donc de la saison une de cette transposition américano-britannique, constituée de seize épisodes diffusés en deux parties sur Starz entre août 2014 et mai 2015, et utilisant le matériel intégral du premier livre. À noter que la deuxième devrait se conclure d’ici peu aux États-Unis. Aucun spoiler.

La Seconde Guerre mondiale vient enfin de se terminer et Claire Randall, une infirmière ayant travaillé sur le front, savoure son bonheur de retrouver son époux, Frank. Pour se redécouvrir après avoir vécu séparés durant de si longues années, ils décident de partir ensemble en vacances en Écosse, terre d’origine du jeune mari. Lovés dans le village d’Inverness aux figures assez truculentes, ils passent du bon temps et profitent de l’ambiance presque ésotérique des lieux. Un après-midi, en se promenant seule parmi des mégalithes monumentaux, Claire s’évanouit et se réveille au même endroit, mais à une époque différente. La voici propulsée en 1743, alors que la région s’apprête à subir de terribles soulèvements. Assimilée à une espionne anglaise, elle est enlevée par des Highlanders, dont le charmant James ‘Jaime’ Fraser. Comment va-t-elle survivre dans ce monde féroce ? Pourra-t-elle rejoindre son cher et tendre ?

Honnêtement, le cycle littéraire ne m’a pas du tout fait forte impression. Si les débuts de l’histoire ne manquent pas de panache, la suite perd de sa fraîcheur et s’apparente parfois à du pur remplissage. Le style ne s’avère pas foncièrement désagréable, mais cette propension à multiplier les rebondissements presque racoleurs, les excès de violence gratuite, le misérabilisme ambiant et le mélodrame préfabriqué ne figurent pas parmi mes ingrédients favoris. Étonnamment, les pavés de cette auteure se lisent aisément, même si l’on tique à de régulières reprises. Pour une fois, j’espérais que la série télévisée se détache grandement du matériel d’origine, oublie les lacunes intrinsèques tout en se dotant d’un souffle romanesque du plus bel effet et non pas uniquement sentimental. Contre toute attente, en dépit de ma réserve initiale, je partais plutôt confiante, peut-être parce que le potentiel m’avait sauté aux yeux et que la touche de Ronald D. Moore me faisait croire que tout était possible. J’avais bel et bien raison, car si la première saison d’Outlander s’emmêle avec des défauts, elle laisse un souvenir honorable. Déjà, elle ressemble à un magnifique spectacle visuel et sonore. En ayant pour cadre l’Écosse, elle s’apparente quasiment à une publicité touristique. Pour peu que ce pays ne figure pas à la base sur sa liste d’endroits à visiter, il y a de grandes chances pour qu’il finisse par y être rapidement inscrit. Les paysages sont tout simplement à couper le souffle. Le vert irradiant côtoie une brume poétique du plus bel effet alors que les musiques de Bear McCreary (Battlestar Galactica, Defiance) envoûtent par leurs mélodies folkloriques. La culture écossaise y est tout particulièrement choyée, qu’il s’agisse du décor naturel comme architectural, vestimentaire ou même idiomatique. Car effectivement, les accents sont authentiques et la présence de sous-titres se révèle plus que salvatrice ! Outlander démontre un véritable savoir-faire et un soin du détail avec sa forme léchée non dénuée d’ambition. Elle prouve aussi son désir d’adapter fidèlement l’esprit de l’histoire, réussissant de surcroît à injecter encore plus de passion et de férocité à un univers qui n’en manque originellement pas. Cependant, ne nions pas que la voix off tend à beaucoup trop alourdir le récit. La série souffre également d’un rythme parfois branlant nourri par des intrigues étirées, voire poussives en seconde partie.

1945 se conclut, laissant des plaies béantes dans le monde entier. Claire Randall souhaite oublier les horreurs de la guerre en Écosse avec son époux, Frank. Il ne fait aucun doute que les deux s’aiment et tentent de rattraper à leur manière les années perdues. Malheureusement, l’héroïne est catapultée deux siècles dans le passé. Les réfractaires aux thématiques fantastiques et de science-fiction ne devraient pas réellement tiquer, car le voyage inattendu de l’infirmière n’est qu’un prétexte, un ressort scénaristique pour asseoir l’arc général. Il est bien l’un des rares éléments à ne pas bénéficier d’une explication en bonne et due forme. D’ailleurs, ce bond temporel ajoute une dimension magique participant à l’atmosphère tantôt mystique de cette Écosse décidément bien mystérieuse. À partir de l’instant où Claire réalise qu’elle se trouve en 1743, elle n’a de cesse que d’essayer de retourner du côté des menhirs de Craigh na Dun qui, vraisemblablement, servent de portail. Or, en raison de son statut de femme, de ses vêtements peu communs et de sa nationalité, elle cumule les tares. Après une confrontation traumatisante avec le troublant sosie de son époux se révélant être l’un de ses ancêtres, le capitaine Jack Randall, elle est kidnappée par des Highlanders. Le charme de cette première saison repose en partie sur les épaules de son héroïne. Grâce à ses capacités d’adaptation et son intelligence, elle réussit à se sortir avec brio de cette situation pourtant inextricable. Ses compétences d’infirmière lui permettent en plus de s’apparenter à une guérisseuse plutôt incroyable. Le chef du clan MacKenzie, Colum (Gary Lewis), et son frère acariâtre, Dougal (Graham McTavish), ne sont pas dupes et se doutent que ce joli visage cache bien son jeu, sauf qu’ils ne parviennent pas à saisir les motivations animant leur captive. Et pour cause, elle se fiche royalement de ces histoires de rébellion, de lutte contre les Anglais ou de quoi que ce soit d’autre, elle espère simplement retourner près de son mari. En attendant, elle est bien obligée de se fondre au maximum dans le décor et d’intégrer le mode de vie sans grand confort de cette période. Comme si son issue n’était pas déjà assez pessimiste, le charme naturel de Jaime Fraser, un jeune Highlander, commence à troubler son jugement, voire ses désirs…

Le postulat de base d’Outlander donne l’impression de devoir se limiter à une énième romance, avec les clichés habituels. Claire est unie à Frank qu’elle aime, mais en arrivant en 1743, des sentiments pour un autre homme finissent par atteindre son cœur. La saison illustre les doutes de l’héroïne sur sa fidélité et ses envies. Elle sait pertinemment qu’elle devra un jour ou l’autre faire un choix, mais pour l’heure, elle se contente de vivre le moment présent et de profiter de ce que ce voyage temporel lui offre. Ce serait mensonger d’écrire que la série sort des sentiers battus avec son histoire passionnelle. Le couple que forment Claire et Jaime ne révolutionne pas le genre, mais il s’avère malgré tout plus qu’attachant et enthousiasmant. L’indéniable alchimie dégagée par leurs interprètes, Caitriona Balfe (H+ The Digital Series) et Sam Heughan, n’y est d’ailleurs pas totalement étrangère tant ils semblent animés par une force magnétique. Les deux protagonistes se découvrent progressivement, s’amusent de leurs différences culturelles, se disputent et finissent par s’apprivoiser. La réalité tente toujours de les rattraper et de leur infliger de nombreuses embûches, mais leur amour triomphe envers et contre tout. Jaime représente l’archétype de l’amant idéal. Fougueux, intelligent, doux, pondéré et instruit, il a en plus la chance d’être physiquement attirant, qu’il porte un kilt ou se retrouve sans vêtements. Afin de l’humaniser, le scénario lui ajoute un passé difficile et des fêlures parfois inscrites dans la chair. À noter que les scènes de sexe ne manquent pas, sans toutefois se révéler racoleuses ou totalement gratuites. Malgré une caractérisation à première vue caricaturale, la magie opère et cet individu détient de solides arguments pour faire fantasmer dans les chaumières. Oui, tout ceci sonne donc terriblement sirupeux, voire mélodramatique à souhait. C’est en partie le cas, sauf que l’attrait des personnages associé à quelques autres éléments moins sentimentaux contrebalance généralement ces failles. La saison profite effectivement de son cadre pour y injecter avec subtilité une véritable dimension sociohistorique via les rébellions jacobites et un choc de cultures, l’exploration du folklore local et, en prime, une retranscription plaisante des relations hommes/femmes.

À son époque, Claire est déjà une personne moderne. Grâce à son enfance passée auprès d’un oncle archéologue, elle a beaucoup voyagé, côtoyé plusieurs civilisations et s’est forgé sa propre opinion sur le monde et ce qui le compose. Ce n’est pas parce qu’elle atterrit en 1743 qu’elle change de tempérament et entre dans le moule de la société. Sa condition ne l’empêche pas de tenir tête à quiconque, surtout lorsqu’elle est persuadée d’avoir raison. Outlander se dote d’une galerie d’individus forts, avec leurs défauts et qualités, indépendamment de leur genre. Claire n’est pas la seule à se montrer autant contemporaine et plusieurs de ses consœurs, dont l’énigmatique Geillis Duncan (Lotte Verbeek – The Borgias), le démontrent. Ce message féministe se veut rafraîchissant surtout que ces femmes existent par elles-mêmes, assument pleinement leur sexualité et ne se définissent pas qu’à travers le prisme de leurs amours. Aussi trivial que cela puisse paraître, cette pratique n’est pas si fréquente que ça, malheureusement. Comme quoi, en dépit des stéréotypes initiaux et de procédés scénaristiques sensiblement éculés, le récit parvient à s’en détacher et se densifier. Certes, il ne peut occulter des rebondissements du livre plus que discutables, comme cette interminable fin masochiste à la violence crue avec le détestable Black Jack, mais il s’affranchit d’écueils inhérents aux romans et ajoute quelques surprises. D’ailleurs, le jeu de Tobias Menzies (Rome), campant à la fois Frank et son ancêtre, mérite plusieurs louanges tant il semble être deux personnes plus que distinctes. Cet affreux individu prend en grippe Claire, la jalouse et jouit de la voir souffrir, surtout si cela lui permet de se rapprocher de Jaime pour qui il entretient une étrange fascination. Le mépris et la haine des Anglais envers les Écossais transpirent tout au long des épisodes, la réciproque étant en vigueur. Si Claire est déchirée par ses sentiments, le pays qu’elle foule l’est peut-être encore plus. Les complots, allégeances et manipulations ne manquent pas au sein de ce microcosme en perpétuel mouvement.

Dès la moitié du XVIIIè siècle, l’Écosse étouffe ; dans l’ombre s’ourdit une insurrection pour ramener Jacques Stuart sur le trône, cela dans l’espoir de chasser les vils Anglais. L’air de rien, la saison dresse un constat de la situation et évite un ton trop didactique qui aurait pu phagocyter l’ensemble. La série ne se satisfait jamais d’une seule approche et multiplie les genres, se montrant ainsi bien plus riche qu’à première vue. En sus de sa romance, Outlander se dote en effet d’une ambiance dramatique, car Claire le sait, les rebelles seront massacrés et le peuple entier subira famine et maladies. Cette épée de Damoclès lui pèse et transforme finalement le visionnage en course contre la montre et la fatalité. Par chance, la morosité à venir est régulièrement atténuée par un soupçon d’humour bienvenu, des répliques souvent mordantes et enlevées, et l’authenticité de ces Highlanders fiers de leur patrie, de leur culture, de leurs particularités. Ceux-ci s’avèrent frustes, mais jamais idiots ou arriérés. Le scénario les croque avec beaucoup de tendresse pour certains, avec férocité implacable pour d’autres. L’écriture s’arme d’une demi-mesure appréciable avec les différentes facettes de ces personnages. Des hommes comme Dougal paraissent difficiles à cerner et à réellement détester malgré des actes condamnables. Seul l’Anglais Jack Randall cumule les tares et vices. Sinon, les figures truculentes telles qu’Angus (Stephen Walters) et Murtagh (Duncan Lacroix) égayent maintes scènes. Les relations évoluent au gré des épisodes, apportent de jolis moments riches en amitié, en émotions, voire en tension. L’ensemble injecte un suspense haletant donnant envie d’enchaîner le parcours de cette femme sensuelle surnommée sassenach, terme écossais qualifiant les étrangers.

Pour résumer, la première saison d’Outlander a le mérite de réussir à adapter plus que fidèlement le roman dont elle s’inspire, mais aussi d’atténuer certaines des lacunes initiales. Si la romance centrale de cette série dispose de solides atouts pour faire rêver, notamment grâce à une stupéfiante alchimie, elle ne se borne pas à retracer les aventures amoureuses de son héroïne propulsée à une période trouble de l’Écosse. Au contraire, en sus de sa peinture de ces terres sauvages où la musique fait régulièrement corps avec la nature tempétueuse de ses habitants, elle se révèle historiquement habile ainsi que sociologiquement pertinente et plutôt progressiste. Sa liberté de ton, son approche féministe et la teneur de nombre de ses personnages à la caractérisation bien affirmée provoquent un grand plaisir. Certes, l’étirement de plusieurs intrigues, la lourdeur narrative et les rebondissements excessivement mélodramatiques s’avèrent beaucoup moins heureux, mais pour l’heure, les qualités supplantent encore le reste. Il va de soi que les amateurs de récit enlevé au souffle émotionnel ravageur devraient au moins tester ce tortueux voyage mêlant adroitement différents genres.


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