Sherlock – The Abominable Bride (Special 2016)

Par , le 13 juillet 2016

Dans le but de faire patienter un tant soit peu son public souffrant de ces longues années de disette, Sherlock s’est dernièrement octroyé un épisode spécial. Intitulé The Abominable Bride, il fut diffusé sur BBC One le 1er janvier 2016 pendant quatre-vingt-dix minutes. Quant à la quatrième saison, elle ne sortira sûrement pas avant 2017. Aucun spoiler.

1895, Londres. Sherlock Homes élucide diverses enquêtes souvent mystérieuses pendant que son fidèle compère, le Dr Watson, chronique ces aventures tout en n’oubliant pas de les romancer au passage. Alors que le détective commence à s’ennuyer, il voit sa curiosité piquer en entendant parler d’une affaire encore irrésolue. Après s’être suicidée aux yeux de tous, une femme revient vraisemblablement d’entre les morts pour assassiner son mari. Il n’en faut pas plus pour que l’illustre Anglais décide de s’atteler à la tâche, mais rapidement, il botte en touche. Les mois défilent jusqu’à ce qu’une nouvelle demande provenant d’une épouse inquiète apporte des éléments inédits. Fantômes, voyages spatiotemporels et retour d’un ennemi immémorial finissent par composer le quotidien des habitants du 221B Baker Street.

Puisqu’il s’agit là d’un bonus, d’une sorte de cadeau de Noël une semaine après l’heure, il paraîtrait logique que The Abominable Bride s’apparente à une histoire n’abordant pas réellement la mythologie et se contente de proposer un récit certes bien ficelé, mais indépendant du reste. Malgré une première partie le laissant croire, ce n’est pas vraiment le cas. Le concept se révèle assez amusant, car les personnages évoluent au XIXè siècle, période les ayant justement vus naître dans le canon et ayant été modernisée dans cette version de Sherlock. Comme à son habitude, la série met les petits plats dans les grands et ne lésine pas sur les moindres détails. Tout est effectivement adapté afin de plonger l’audience à cette époque. Entre les costumes, décors et l’attitude bien plus formelle et guindée des protagonistes, rien ne semble avoir été oublié. Même les fameux messages insérés à l’écran sont transformés et télégraphiés. De toute manière, il paraît évident arrivé à ce stade que cette production ne décevra pas sur le plan esthétique. En revanche, son histoire emberlificotée laisse beaucoup plus perplexe et le retournement de situation en milieu de parcours ne change pas la donne, voire l’accentue.

À l’instar de la majorité des travaux de Steven Moffat, Sherlock joue souvent la carte de l’esbroufe, de l’écriture se voulant brillante et n’hésitant jamais à multiplier les pirouettes. L’idée est de perpétuellement innover et de surprendre les téléspectateurs, quitte à parfois les perdre au passage. Je l’ai déjà répété par le passé, cette approche narrative tend grandement à m’insupporter et m’a gâché plusieurs saisons de Doctor Who. Malheureusement, si The Abominable Bride est essentiellement scénarisé par Mark Gattis, il comporte tous les défauts propres au showrunner. Dès le départ, le public se doute que quelque chose ne tourne pas tout à fait rond. Les références ne manquent pas, les personnages transformés ne jurent pas dans cet univers victorien, mais une curieuse sensation persiste, comme si ce qui se déroulait sous nos yeux n’était qu’un écran de fumée. Et pour cause, le récit se joue ouvertement de nous et préfère offrir une plongée assez indigeste dans la psyché de son protagoniste. Elle oublie alors par la même occasion de s’accorder du temps pour résoudre convenablement son enquête non dépourvue d’un vent féministe peu naturel et retombant en prime comme un soufflé insultant. Les allers-retours dans les époques, le mélange des genres, le ton régulièrement bancal, la dichotomie entre réalité et subconscient ou encore l’irruption de fantasmes au sein d’un esprit en roue libre desservent le rythme et la cohérence globale. Finalement, cette histoire de femme suicidée cherchant à se venger s’apparente à un banal outil scénaristique et rien de plus. Certes, le cheminement garde un intérêt, mais tous ces niveaux de lecture et ce fameux palais mental se révélant bien trop abstrait rendent le visionnage laborieux. Ceux choyant cette surenchère stylistique apprécieront sûrement, les autres rêveront d’une série moins prétentieuse n’assimilant pas la simplicité à de la vulgaire facilité.

Au sein d’un récit utilisant les faux-semblants et une certaine approche sociétale, The Abominable Bride essaye surtout d’approfondir son héros décidément détestable, ce qui l’anime et le tourmente. Un pont est effectué avec les dernières minutes de la troisième saison montrant l’hypothétique retour du terrible Moriarty. Ne se trouve-t-il pas six pieds sous terre, d’ailleurs ? Quoi qu’il en soit, le spécial apporte une épaisseur bienvenue à l’ambigu Mycroft qui, en arrivant au XIXè siècle, a pris un poids considérable. Obsédé par la nourriture, il s’empiffre à longueur de journée et demeure vissé dans son fauteuil. Cette transformation physique notable, accessoirement très moche à l’écran, et son comportement lors de cet unitaire fourmillent de détails intéressants sur sa relation avec son détective de frère. Les deux partagent bien plus de points communs qu’ils ne le pensent, à commencer par leur solitude et ces brillantes capacités intellectuelles. Dommage que l’aîné des Holmes soit régulièrement occulté par le cabotin Moriarty, car lui aussi pourrait faire office de jumeau maléfique. Notons que le traitement méprisant de l’obésité n’est pas ici des plus heureux. La complexité des personnages de Sherlock ne fait aucun doute et cet amuse-bouche ne le dément pas, mais l’empathie, elle, reste à la peine. Les autres figures s’adaptent astucieusement dans cette peinture d’un ancien temps et sans forcément mériter un concert de louanges, elles participent à l’atmosphère générale. L’indépendante Mary sort peut-être un peu du lot et démontre qu’elle a réussi à se faire une place dans cet univers.

Au bout du compte, sous couvert d’une histoire plutôt classique se permettant une incartade dans le passé, The Abominable Bride ne s’avère pas si innocent et ressemble presque à une séance de psychanalyse. En lançant plusieurs indices sur le futur de Moriarty et ce qui nous attend dans la quatrième saison de Sherlock, cet épisode essaye de troubler son audience et, simultanément, de lui en mettre plein la vue. Ainsi, la série prouve encore une fois sa volonté de ne jamais se reposer sur ses lauriers, de prendre des risques et de faire confiance à l’intelligence de ses amateurs de récits tarabiscotés. Sauf qu’à force de vouloir trop en faire, elle finit par fatiguer et oublier que si les artifices sont bien jolis, ils ne font pas tout. Ne nions tout de même pas que ce spécial plaît avec ses références, son ambiance victorienne, son ton faussement décalé et l’exploration de la relation unissant Mycroft à son frère, mais ces atouts ne suffisent pas à rectifier les écueils de ce spectacle nombriliste.


2 Comments

  1. Caroline
    Shermane• 13 juillet 2016 at 21:22

    Au début aussi, j’ai cru que cet épisode allait etre indépendant mais non, il prépare bien le terrain. Malgré tout, je l’ai trouvé indigeste et accumulant les clichés que tu as cités. Pour autant, la plongée dans le XIXe siècle est plaisante. Mais clairement, on est passé à coté de quelque chose.

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    • Caroline
      Caroline• 13 juillet 2016 at 23:58

      Je suis bien d’accord et c’est d’autant plus dommage que les bonnes idées ne manquent pas, mais encore une fois, le traitement patine. De ce que j’ai rapidement lu, j’ai l’impression que cet épisode a pas mal divisé l’audience, une moitié l’adorant et l’autre se montrant beaucoup plus réservée. Pour ma part, si j’ai compris depuis le temps ne probablement jamais être capable de m’enthousiasmer face à Sherlock, j’attends tout de même un peu plus que ce qu’ils nous ont proposé là.

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