Quelques-uns d’entre vous se souviennent peut-être qu’il y a presque cinq ans, dans le cadre d’un billet pour Critictoo, je me suis occupée de regarder toutes les séries japonaises sorties au printemps 2011. Malheureusement, l’absence de sous-titres fut rédhibitoire pour la plupart, mais cela ne m’a pas empêchée d’en récupérer plusieurs, dans l’attente de les visionner une fois traduites en intégralité. Namae wo Nakushita Megami fait partie des retardataires et, j’avoue, j’aurais pu m’y mettre bien avant 2016. D’ailleurs, j’envisage encore de tester les autres productions de cette période. Celle nous concernant aujourd’hui, scénarisée par Watanabe Chiho (Papa to Musume no Nanokakan, Akai Ito), se constitue de onze épisodes diffusés sur Fuji TV entre avril et juin 2011 ; comme souvent, le premier dispose de quinze minutes supplémentaires. Son intitulé signifie approximativement la déesse ayant perdu son nom. Aucun spoiler.

Suite à leur déménagement dans un quartier assez aisé, les Akiyama essayent de se créer de nouvelles habitudes et connaissances. Yûko profite d’envoyer quotidiennement son fils à l’école pour intégrer un groupe de quatre mamans à première vue très affables. Avec leur sourire éclatant et leurs discours bienveillants, elles pourraient toutes devenir ses amies. Or, les apparences sont trompeuses, car ces femmes cachent derrière ce masque des secrets et de sérieux problèmes, voire une fieffée malveillance…

Honnêtement, sans l’objectif de regarder toutes les séries de cette saison télévisuelle, je n’aurais jamais jeté un œil sur Namae wo Nakushita Megami. Elle ne me tentait absolument pas et je craignais les crêpages de chignon ridicules, les leçons de morale assénées à coups de marteau et les héroïnes stéréotypées. Contre toute attente, elle ne sombre pas trop dans ces écueils et si elle n’évite pas une certaine mièvrerie, ses qualités rendent le visionnage satisfaisant. Pourtant, elle commence laborieusement avec cette scène de kidnapping multipliant les clichés sous fond de Mozart et sa Sonate pour piano n° 11. Dans un parc, un enfant est enlevé par une inconnue, provoquant immédiatement la panique de sa mère. Au lieu de poursuivre son récit, la fiction retourne en arrière. Cette approche narrative peu originale ne sert pas à grand-chose, mais essaye sûrement de créer une tension sidérante chez les spectateurs qui se doutent alors que dans ce microcosme normalement dénué d’animosité, tout peut arriver. Et c’est justement ce qui s’apprête à se dérouler devant nos yeux, car les personnages trébuchent, fautent, se perdent au passage et croient ne jamais pouvoir se relever dignement. La série délivre un regard pertinent sur la maternité, la féminité, l’amitié et plusieurs thématiques fédératrices apparentées. En dehors de son universalité, elle reflète aussi le fonctionnement de la société japonaise et de ses dérives comme cette compétitivité extrême, ces non-dits phagocytant les relations et ce sens du conformisme. Namae wo Nakushita Megami s’avère donc clairement ambitieuse. Si les bonnes idées ne manquent pas, l’écriture les désavantage avec son mélodrame permanent et sa volonté de finir par lisser les aspérités de ses principales figures. La réalisation accentue d’ailleurs cette caricature parfois gênante en raison d’effets de style au goût douteux et les envolées de violon d’Izutsu Akio (Bloody Monday). De manière à injecter du suspense et des catastrophes, le montage se veut nerveux, haché, et les filtres de couleurs pullulent, probablement pour offrir vainement une identité originale. Au contraire, cette forme amplifie l’artificialité de cet univers semblant par moments factice. L’héroïne bien trop parfaite le symbolise à merveille, elle qui se jette à corps perdu dans cette bande de mères au foyer presque désespérées.

Akiyama Yûko apprécie de jongler entre sa vie professionnelle et personnelle. Elle commence à s’épuiser, mais s’accroche. Quand son époux, Takumi (Tsuruno Takeshi), est muté, elle est plus ou moins forcée de quitter son emploi. Plutôt que d’en chercher un nouveau, elle choisit de demeurer à la maison et de s’occuper de sa petite famille. Cette décision est mûrement réfléchie et prise conjointement, preuve de la modernité de ce couple pensant avant tout à leur bien-être et celui de leur fils unique, Kenta (Fujimoto Kanata). Yûko laisse place à une légère mélancolie tant ranger sa carrière au placard ne s’apparente pas à un acte anodin. Elle s’interroge sur son futur, craint de ne pas s’en accommoder, bien que l’attrait de l’apparente simplicité de ses tâches au sein du foyer gagne le dessus. En commençant cette vie dans cet appartement ensoleillé, l’optimisme prévaut et son tempérament positif l’aide à affronter ce qui l’attend. En déménageant, Kenta doit aussi changer d’école et Yûko a justement davantage de temps à lui consacrer et s’y adonne pleinement. Dans cette maternelle, quatre mères semblent former une sorte de société attirant les regards envieux. Par chance, elles s’intéressent rapidement à la nouvelle arrivée et lui proposent d’intégrer leur club très fermé. Lorsque la jeune femme est invitée chez Motomiya Reina à l’allure rigide, elle constate que ce groupe s’impose des règles tacites et un code de conduite bien spécifique. En réalité, chacune veille scrupuleusement à son image et utilise son bambin non pas comme un individu à part entière, mais plutôt comme s’il s’agissait d’un accessoire susceptible de la faire rayonner aux yeux de ses pairs. La sérénité dont Yûko rêvait n’est plus qu’un lointain souvenir, car sous leur façade, ces personnes se révèlent superficielles, condescendantes et malgré une apparente solidarité, celle-ci n’est qu’une notion abstraite. D’ailleurs, ces mères au foyer ne s’interpellent pas par leur patronyme tel que le veut l’usage, mais par un Mama suivi du prénom de l’enfant ; par exemple, Yûko devient Mama Kenta. Cette manière de discuter prouve qu’au bout du compte, elles ne sont que des mamans, pas des amies, et détiennent encore moins une identité distincte de leur douce progéniture. À force d’étouffer leur nature et d’arborer un bien-être permanent, elles souffrent en silence, sans jamais s’imaginer demander le soutien de qui que ce soit. L’arrivée de Yûko cristallise les difficultés ambiantes et pousse ce désormais quintet à commencer à accepter ses propres faiblesses.

Un excellent point de Namae wo Nakushita Megami est de chercher à déculpabiliser les mères de famille et de faire taire ce mythe d’épouse et maman parfaite. Cette approche se révèle d’autant plus agréable en se remémorant la nationalité de cette fiction. Nonobstant quelques changements, la société nippone préfère que les femmes quittent leur emploi dès le mariage et s’occupent jour et nuit de leur entourage. Est-ce mieux de satisfaire cette pression constante ou, au contraire, de favoriser également sa vie professionnelle ? Aucune réponse n’est ici donnée puisque, finalement, il n’en existe pas. Les avantages et les inconvénients ne manquent pas pour chacune de ces situations et l’idée n’est pas de juger l’une ou l’autre. Une piqûre de rappel répète que se comparer à sa voisine ne rime à rien surtout que personne ne sait jamais ce qui se déroule réellement lorsque les portes sont fermées. Pour son message bienveillant et totalement inattendu dans une série de cet acabit, elle fait oublier temporairement ses maladresses narratives, ses drames préfabriqués et cette succession horripilante de coups bas. La gentille Yûko a mis les pieds dans un nid de vipères et doit batailler pour ne pas être avalée. L’héroïne incarnée par une fade An (Gochisô-san) n’inspire pas grand-chose. Jolie, pondérée, intelligente et brillante, elle multiplie les qualités. Cette idéalisation du personnage le dessert, surtout que la voix off assénant un peu trop de lapalissades lui ajoute une dimension encore plus mièvre et naïve. Quoi qu’il en soit, Yûko décide de ne pas baisser les bras et d’aider de son mieux ses nouvelles camarades, tout en s’interrogeant sur l’éducation de son fils. La série en profite effectivement pour illustrer notamment ces terrifiants concours d’entrée dans les écoles. Même en maternelle, il importe de penser au primaire ! Les enfants sont instrumentalisés, doivent oublier leur insouciance et refléter la réussite envers et contre tout. Bien que le scénario force le trait, les principales idées s’avèrent crédibles puisqu’il n’est pas rare que des mères japonaises adoptent des comportements excessifs envers leur innocente progéniture et rentrent dans une spirale infernale. Les persécutions psychologiques de la trempe de l’ijime, les menaces déguisées, les rivalités inexprimées et les couteaux dans le dos alimentent la routine de ces mamans cachant bien leur jeu.

Outre Yûko dont l’intérêt se veut limité, le récit s’attarde avec soin sur les autres membres de ce club fermé dont la chef de file est la reine du culte de l’apparence, Motomiya Reina (Kimura Yoshino – Hatsukoi). S’il ne fallait qu’un adjectif pour la qualifier, la majorité utiliserait sûrement celui de parfait. Toujours tirée à quatre épingles, préparant des bentô exceptionnels à sa fille, polie en toutes circonstances et jouissant d’une activité de mannequin à ses heures perdues, elle resplendit. Une fois chez elle, elle laisse parfois tomber le masque, après s’être assurée que personne ne la regardait. Sa volonté de tout contrôler cache une grande anxiété et un incroyable manque de confiance en elle. Sa voisine, Shindô Mao, se montre beaucoup plus pétillante et enjouée, mais elle cherche surtout l’aval de Reina qu’elle admire. Elle vit totalement au-dessus de ses moyens et ment sur la profession de son mari qui, en réalité, n’est qu’un banal chauffeur routier. Cette femme est sûrement la plus désagréable de la série, probablement parce que sa personnalité omet la finesse et frise la caricature outrancière. La minauderie de son interprète, Kurashina Kana (dinner), ne joue pas non plus en sa faveur. Yûko se lie davantage avec les deux autres, l’effacée Anno Chihiro (Ono Machiko – Carnation) et la dynamique Sawada Rikako (Ryô – Bitter Sugar). Ces dernières se révèlent d’ailleurs de prime abord moins hypocrites, mais l’audience se doute qu’elles savent surtout mieux cacher leurs intentions… Avec ces portraits évoluant progressivement et sortant alors de leur archétype initial, Namae wo Nakushita Megami développe divers thèmes plutôt originaux à la télévision japonaise comme l’adultère, le chômage, le harcèlement sexuel ou encore le viol conjugal. Malheureusement, le traitement aseptise grandement le contenu légèrement subversif et ne tient pas assez ses promesses sur la longueur. L’innovation aurait justement été d’exploiter totalement cette dimension et de ne pas faire machine arrière en fin de parcours, comme si tout se finissait parfaitement. Au fait, que dire des hommes dans tout ça ? Ils sont presque oubliés. En dehors du mari de Yûko, ils se contentent de toute manière d’une place menaçante ou indifférente. Notons tout de même des visages connus, dont le compétent Takahashi Issei (Fûrin Kazan). Cette absence pèse assez et n’attire certainement pas un quelconque public masculin. Dans tous les cas, l’interprétation demeure honorable pour la majorité de la distribution, enfants compris.

Pour résumer, sous couvert d’un récit à première vue banal illustrant le quotidien d’un groupe de mamans, Namae wo Nakushita Megami choisit de choyer la réflexion tout en injectant une atmosphère électrique. Avec son registre tantôt désillusionné, tantôt décomplexant, cette série aborde le statut de la femme au foyer et veille à démontrer l’importance de s’accepter soi-même, avec ses forces et ses faiblesses. Son inattendu message bienveillant apporte beaucoup de baume au cœur, surtout dans un pays vantant les mérites du dévouement familial et de la réussite sociale. Chacune de ses héroïnes tait ses souffrances et participe à ce cruel jeu vaniteux des faux-semblants, miroir d’une culture assez rigide imposant une constante pression. Cependant, malgré une ambition et un potentiel évidents, les épisodes se perdent un peu au passage en atténuant le caractère mordant et critique de leurs propos ainsi qu’en se dotant d’une tension narrative discutable et de rebondissements excessifs. Finalement, les écueils ne manquent pas, à commencer par ces mouvements de caméra brutaux et autres effets de style handicapants, mais la volonté de sortir des poncifs habituels et de bouleverser quelque peu l’ordre établi inspire une certaine tolérance.