Les plus fidèles lecteurs de Luminophore savent que dès qu’une fiction se déroule il y a plusieurs centaines d’années, je n’y résiste pas. Alors quand en plus elle semble vouloir favoriser la fantasy, genre cher à mes yeux, je saute sur l’occasion. C’est ainsi que la série Beowulf: Return to the Shieldlands est arrivée sur mon écran. Comme son titre l’indique d’emblée, elle s’inspire du fameux poème Beowulf dont l’époque de conception demeure encore débattue. Cette œuvre majeure de la littérature anglo-saxonne continue visiblement d’attirer puisque les Brittaniques s’y sont attaqués en ce début d’année. Toutefois, les critiques élogieuses ne furent pas au rendez-vous et cette nouvelle production fut annulée au terme de sa première saison de douze épisodes, diffusés sur ITV entre janvier et mars 2016. Aucun spoiler.

Scandinavie, dans les environs du Vè siècle. Après deux décennies passées à arpenter les Shieldlands en tant que mercenaire, Beowulf revient à Herot. Alors qu’il espère y retrouver le thane Hrothgar qu’il affectionne tout particulièrement, il apprend que celui-ci vient de décéder, laissant le pouvoir à sa veuve, Rheda. Son retour ne plaît guère et ranime le feu de vieilles rancœurs, mais il décide de s’installer au sein de cette région en proie à moult dissensions et à l’apparition de plus en plus fréquente de créatures surnaturelles.

Malgré mon appétence pour les mythes nordiques et germaniques, je n’ai jamais pris le temps de lire Beowulf, probablement parce qu’il me semble assez peu facile d’accès. Je ne connais donc que les grosses lignes de cette histoire et serais bien incapable de préciser si cette adaptation se veut fidèle. De toute manière, ce témoignage littéraire garde encore son mystère et apporte par la même occasion un champ plus vaste de libertés. C’est un fait, les fictions médiévales n’attirent pas plus que de raison, ce qui explique notamment pourquoi elles s’avèrent aussi peu nombreuses. Ne le nions pas, le coût des décors et autres costumes doit également peser dans la balance. Il paraît assez indiscutable que l’arrivée de Beowulf: Return to the Shieldlands est au moins en partie liée au succès sans commune mesure de Game of Thrones. Les analogies entre elles ne manquent pas, outre leur époque et l’association avec une subtile dimension fantastique. Que la production britannique s’inspire fortement de sa consœur pourrait ne pas trop gêner si elle détenait une véritable identité. Or, ce n’est pas du tout le cas. Cette série ne fait qu’employer des poncifs et, en prime, ne parvient jamais à choisir le public qu’elle vise. Quel est-il, finalement ? Elle souhaite sûrement se situer à mi-chemin de la violence de Westeros sur HBO et des aventures légères d’une fiction familiale, mais la recette ne fonctionne guère. Non, tout y sonne bancal et peu homogène, comme si personne n’avait réussi à se mettre d’accord en amont. Pourtant, du point de la cinématographie, elle ne manque pas d’atouts puisque les paysages verdoyants et montagneux apportent une dimension sauvage du plus bel effet. Le reste, en revanche, ne marque pas ou laisse assez circonspect. Par exemple, l’utilisation d’un filtre bleu gris ne suffit pas à insuffler une vraie ambiance, les musiques assez fades de Rob Lane (Merlin) tendent à trop appuyer les émotions, les mouvements de caméra rendent les scènes d’action illisibles, et les costumes des personnages – ou plutôt les coiffures ridicules – amusent au lieu d’immerger convenablement l’audience dans ce monde désespéré. Mais tout de même, Beowulf: Return to the Shieldlands paraît veiller à travailler son esthétique et si elle s’y adonne très maladroitement, l’effort demeure louable. D’ailleurs, les incrustations numériques assez honorables n’ajoutent heureusement pas une note risible supplémentaire à l’ensemble déjà ponctué de flashbacks mal insérés. La série réussit à se saborder toute seule, car en plus de ses figurants inexistants évoluant dans des décors se contentant eux aussi du strict minimum, elle cumule les platitudes, voire une certaine caricature. Son absence de fin en bonne et due forme n’attriste pas surtout que ses ultimes instants ne créent pas une forte attente.

Quand son père est tué par un monstre, Beowulf est adopté par le thane de Herot, Hrothgar. Alors âgé d’une petite dizaine d’années, il se fait rapidement remarquer par son courage et ses talents à l’épée, ce qui lui vaut la jalousie du fils du souverain des lieux, Slean. La mère de ce dernier, Rheda, prend le parti de son enfant et finit par chasser l’orphelin. Bien qu’il n’ait passé qu’un temps très limité auprès de Hrothgar, Beowulf garde pour lui de profonds sentiments et le considère comme un père de substitution. Durant une longue période, il erre dans les Shieldlands et offre ses services au plus offrant. Suite à certaines circonstances, il décide de retourner vers ceux l’ayant banni, mais y apprend brutalement que Hrothgar vient de mourir. Beowulf souhaite uniquement voir le corps du défunt pour lui porter hommage et repartir, mais Rheda et Slean lui refusent ce droit. Afin d’asseoir son intrigue, la série emploie un artifice pour faire rester son protagoniste au centre du cadre, méthode qu’elle n’hésite pas à répéter à maintes reprises de manière tout aussi peu subtile. Disons que l’ensemble n’évite jamais les incohérences et autres facilités. En fait, la fiction se contente des récurrences scénaristiques habituelles des histoires du genre. Sur le papier, le héros se veut brave, vaillant, intelligent, juste et puissant ; comme par hasard, son passé difficile lui apporte un semblant d’épaisseur ; il adule une figure paternelle fantomatique étonnamment incarnée par William Hurt ; la jolie jeune femme aux talents de guérisseuse ne le laisse pas indifférent, mais comble de malchance, elle entretient une relation avec Slean, celui ayant bouleversé son existence vingt ans plus tôt. Les stéréotypes émaillent grandement le récit qui ne cherche guère à injecter un minimum d’originalité. Pire que tout, ce Beowulf est d’une incroyable fadeur et l’interprétation presque monolithique de Kieran Bew (Da Vinci’s Demons) n’arrange pas la situation. Bien sûr, il lui faut un acolyte, Breca (Gísli Örn Garðarsson), non dénué d’humour et aux motivations souvent cupides, bien qu’il ne réponde pour une fois pas au cahier des charges du grand ami fidèle depuis Mathusalem. Quoi qu’il en soit, Beowulf choisit de demeurer à Herot et y s’occupe dorénavant de la sécurité des environs, tout en frayant avec les autochtones à la caractérisation changeante. Slean (Ed Speleers, qui a bien changé depuis le médiocre film Eragon) a la chance d’éviter l’écueil de l’antagoniste primaire puisqu’il démontre plus de nuances qu’au premier abord, mais lui aussi s’empêtre dans des actions parfois peu crédibles. Dans tous les cas, avec ses fêlures et sa nature contrastée, il se montre beaucoup plus sympathique que cet insipide Beowulf. Les tentatives de blagues et les relents amoureux restent en arrière-plan ; heureusement parce qu’ils ne se fondent pas du tout dans le paysage. À l’instar de Game of Thrones, les luttes intestines cherchent vainement à pimenter le scénario tandis qu’une menace se tapit dans l’ombre, prête à anéantir l’humanité entière.

Avant de mourir, Hrothgar prend le soin de donner les pouvoirs à son épouse, Rheda. À elle de veiller maintenant sur Herot. Cette décision provoque une succession d’évènements devenant rapidement incontrôlables. Effectivement, pourquoi le défunt n’a-t-il pas jeté son dévolu sur son fils, Slean, plutôt que sur une femme ? En voilà une drôle d’idée. Pour l’heure, les reproches sont tus, mais une colère sous-jacente s’installe et va crescendo. Rheda, de son côté, commence à s’affirmer et rappelle que du temps de son mari, elle l’aidait déjà dans sa tâche. Son ambition ne s’arrête pas là puisqu’elle souhaite également occuper le poste de jarl, gouvernant ainsi tous les thanes des Shieldlands. Il s’agit d’un des principaux enjeux de la série. Les épisodes mettent en avant les complots ourdis dans la cour de Herot et les régions environnantes. C’est l’occasion d’y découvrir d’autres chefs de clan sauf que leur représentation s’avère aussi peu élaborée que le reste. Ils semblent administrer deux ou trois cabanes et vivre dans une vraie misère. Abrecan (Elliot Cowan – Da Vinci’s Demons), le frère de Rheda à la longue chevelure et dirigeant de Bregan, dispose de davantage d’exploitation, mais sa caractérisation se révèle totalement improbable et incohérente. Le spectateur comprend vite que son discours mielleux s’apparente à une façade prévisible, ce qui n’est dans les faits pas trop dérangeant. Transformer l’individu en mégalomaniaque, si. Son épouse, Saray (Sarah MacRae), apporte un léger vent de fraîcheur à l’aide de rebondissements inattendus et une certaine classe. À vrai dire, quelques femmes sont assez bien traitées dans Beowulf: Return to the Shieldlands. Elvina (Laura Donnelly – Outlander), la guérisseuse à la nature insoupçonnée, et la veuve de Hrothgar plaisent par leurs envies de libre arbitre. La nouvelle responsable de Herot ne manque pas de panache et gagne des points grâce à l’interprétation de Joanne Whalley (The Borgias). Les autres, dont l’horripilante pièce rapportée Kela (Holly Earl), doivent être oubliées. La production a d’ailleurs beaucoup trop de personnages secondaires inutiles, comme les húskarls, ces hommes à cape rouge faisant office de garde personnelle de Herot, ou l’entourage de la forgeronne. D’aucuns pourraient même préciser qu’en réalité, le récit s’embourbe dans une multitude d’idées disparates sans fil conducteur suffisamment fort. L’irruption en filigrane d’une dominante fantastique avec des monstres divers vivant apparemment depuis des millénaires ne change pas la donne. Pourtant, c’était l’occasion de créer une véritable dimension épique et intrigante. Sans surprise, l’empathie n’existe pas et le devenir de ces figures bien falotes n’importe que peu alors qu’elles évoluent dans un climat normalement favorable à une tension létale.

Pour résumer, Beowulf: Return to the Shieldlands passe probablement à côté de son sujet en oubliant de se montrer un tant soit peu enlevée, originale ou tout simplement divertissante. Si le visionnage reste tolérable à partir de l’instant où l’on apprécie les cadres médiévaux mâtinés de fantasy, il ne laisse guère une impression positive. La série a beau vouloir s’inspirer d’une illustre légende au potentiel évident, elle préfère se contenter de copier quelques éléments déjà vus dans des fictions apparentées avec cette succession d’archétypes et autres artifices dispensables. Pour sa défense, elle met de côté la surenchère tristement habituelle de violence et de sexe afin d’attirer davantage le grand public, sauf que ses maigres velléités d’humour et de légèreté s’avèrent aussi mortifères que la personnalité de son héros dépourvu d’un quelconque charisme. Au bout du compte, cette production se prend peut-être trop au sérieux et son manque de rythme, cela malgré maints évènements jetés à la sauvette, ne fait qu’accentuer le sentiment d’assister à un spectacle indigent. Qu’elle ait été annulée n’étonne finalement pas.