Qu’il est compliqué de commencer ce billet ! Je l’avoue, je le laisse traîner depuis maintes semaines tant je pressens le syndrome de la page blanche. Pourquoi ? Parce que d’une, cela signifie que Breaking Bad a bel et bien fini son parcours, et de deux, car il me semble toujours plus difficile de fustiger quelque chose que d’en vanter les mérites sans tomber dans du prosélytisme outrancier. Allez, discutons donc de la cinquième et dernière saison de cette série étasunienne constituée de seize épisodes ; ceux-ci furent diffusés en deux temps sur AMC, les huit premiers entre juillet et septembre 2012, et le reste un an plus tard, soit en août et septembre 2013. À noter l’existence de Better Call Saul, une production dérivée sur le personnage du même nom que j’envisage de regarder un jour ou l’autre. Aucun spoiler.

Voilà, Gustavo Fring est mort. Pulvérisé. Cet assassinat laisse ainsi le champ libre à Walt qui ne souhaitait que ça. Sauf qu’en tuant son patron, l’ancien professeur de chimie a aussi perdu toute l’infrastructure en place, qu’il s’agisse des locaux, de la distribution et des nombreux autres rouages nécessaires au marché de la drogue. Pour s’aider, il doit s’associer au placide Mike Ehrmantraut qui le méprise grandement. Avec Jesse, ils forment un trio peu conventionnel où la confiance a disparu du vocabulaire. La reprise commence tout d’abord par un aperçu du futur, dans un an. Walt s’y montre au bout du rouleau, physiquement comme psychologiquement parlant. Toujours en vie, seul, évoluant sous un nom d’emprunt, il s’apprête à perpétrer un terrible acte au vu de l’équipement dont il s’arme. Que s’est-il passé ? Qui sont ses ennemis ? Quelles sont ses intentions ? Les réponses à ces multiples interrogations ne sont données qu’au compte-gouttes et encore plus que jamais, la série joue la carte de l’imprévisibilité permanente. C’est bien simple, l’audience n’a aucune idée de ce qui l’attend. Si la conclusion en tant que telle s’avère plutôt classique, voire un peu trop scolaire, et suit une logique implacable, les épisodes précédents induisent une atmosphère létale irrespirable où tout semble pouvoir arriver. Et c’est d’ailleurs ce qui survient, car rien ne nous est épargné. Les personnages traversent une période cauchemardesque et y perdent pour certains tout futur. La lourdeur suffocante et le suspense haletant composent cette saison habitée. L’humour presque cocasse d’autrefois ressurgit par moments légèrement, mais restent toujours en arrière-plan cette angoisse sourde, cette dimension très glauque. Les derniers instants, eux, conduisent davantage à un registre mélancolique, lancinant et terriblement magnifique. Breaking Bad figure parmi ces œuvres capables de bouleverser au plus profond de son être et de créer un antagonisme tantôt troublant. À travers ce cycle de péripéties, elle laisse perplexe quant à ce que l’on souhaite pour Walt. Mérite-t-il de souffrir ? Doit-il survivre ? Se retrouver en prison ? Payer ses crimes ? Culpabiliser ? Détestable, haïssable même, il réussit pourtant à toucher et à attendrir. Le personnage en tant que tel provoque des sentiments antithétiques passant du malaise à la pitié.

La saison précédente dépeignait la transformation inéluctable de Walt en Heisenberg. L’enseignant régulièrement humilié n’existe plus depuis bien longtemps. Bien que douze mois à peine se soient écoulés depuis les débuts de la série, son protagoniste a évolué en un individu coudoyant la monstruosité. Ces nouveaux épisodes l’illustrent tel le mégalomane qu’il est devenu. Avec sa suffisance, sa morgue et ses répliques emphatiques, il s’apparente à une bombe à retardement. Devant sa télévision, le spectateur sait que cet être s’apprête à exploser en plein vol et honnêtement, son comportement n’inspire guère une quelconque sympathie. Walt se cache derrière le prétexte de la famille pour agir à sa guise, en toute impunité. Ses proches lui servent de couverture pour ce qui lui reste de conscience. Manipuler et tuer rythment son quotidien. Tout glisse sur lui, tout lui est acceptable à condition qu’il poursuive son ascension vers les sommets de la puissance. Avide de pouvoir, galvanisé par la crainte qu’il instille, il se laisse dévorer par ses ambitions toujours plus démesurées. À la maison, Skyler ne reconnaît plus son mari et s’en effraye. Pétrifiée par cet homme partageant son domicile, elle essaye de s’en affranchir, mais trébuche et plonge, littéralement. Comment expliquer la situation à ses enfants et aux Schrader, sans pour autant tout dévoiler ? La première moitié de ces épisodes illustre le calvaire de cette femme à bout et le délire des grandeurs de Walt. Au bout du compte, l’ennemi de ce producteur de méthamphétamine est lui-même. À force de briser son entourage, de l’utiliser comme une vulgaire marionnette et de ne faire preuve d’aucun état d’âme, il se retrouve seul. Après l’avoir avili, l’ensemble finit par lui rendre un semblant de sensibilité bienvenue. Des scènes comme celle à double lecture de la conversation téléphonique et celle dans la cuisine du minuscule appartement plaisent pour leur naturel désarmant, l’interprétation des acteurs et la multidimensionnalité de ces personnages nuancés. La saison explore avec une superbe finesse la psychologie de son protagoniste en n’oubliant jamais ses dynamiques avec les autres. Outre Skyler, contaminée par l’égocentrisme de son mari, Jesse souffre aussi des conséquences de cette psychose délirante.

En dépit de la fortune qu’il a amassée, le jeune partenaire de Walt est traumatisé par la situation. Il n’aspire qu’à se retirer du marché de la drogue et s’offrir une vie plus équilibrée et, pourquoi pas, se rapprocher de sa petite amie ayant failli perdre son fils suite à un curieux empoisonnement. La mort de Gus pourrait justement lui permettre de tirer un trait sur ce passé, mais par loyauté, commisération et une certaine cupidité, il accepte de reprendre la fabrication de méthamphétamines qu’il maîtrise maintenant à merveille. Jesse doit patienter jusqu’aux épisodes de seconde partie pour profiter d’une véritable mise en avant. Tandis que son mentor se détourne de toute humanité, lui s’y accroche fermement et ne parvient pas à fermer les yeux sur des actes terribles, parfois gratuits. La tragédie dans le désert laisse une plaie béante et cristallise le début de la fin pour ce duo jadis fort amusant avec ses péripéties burlesques. Encore une fois, Breaking Bad plaît par la rigueur de ses propos, car la relation unissant ces deux individus se nourrit de sentiments divers aux frontières troubles. Le respect se mélange à de la condescendance, de l’admiration, du dédain, de l’amitié et, au bout du compte, de l’amour. Bien que Walt utilise Jesse, lui mente effrontément et provoque des abominations, il affectionne son ancien élève dorénavant rongé par la culpabilité. C’est pourquoi toute trahison le blesse dans son orgueil et le conduit à de fatales décisions prises sous le coup de la colère. Les épisodes de la deuxième partie apportent une puissance émotionnelle dévastatrice, shakespearienne même, en jouant autant aux montagnes russes. Malgré tous ses défauts, Jesse ne mérite pas la moitié de ce qu’il subit et, à l’instar de plusieurs, n’est qu’une victime collatérale de la mégalomanie du créateur de la drogue bleue. Il a conscience des manœuvres du prof de chimie sauf qu’il se montre plus intelligent et ne cherche pas l’affront direct. Tout du moins jusqu’à un certain point, car la vérité finit toujours par triompher… Après avoir délivré à l’exécrable Heisenberg une telle ascendance, la saison entend bien provoquer sa chute. Qui mettra un frein aux activités criminelles de Walt ? Jesse ? Le cancer ? Skyler ? Le cartel mexicain ? Des concurrents plus proches ? Ou bien son propre beau-frère, le pugnace agent de la DEA ?

Avec l’aide de Mike, Walt et Jesse instaurent un redoutable empire des stupéfiants et utilisent pour cela une couverture efficace, mais les forçant à composer avec d’autres personnes. Grâce ou à cause de Gus, les fabricants de ces fameuses pilules n’avaient pas la nécessité de s’afficher et de tout décider en amont. Cette liberté inédite plaît à Heisenberg qui n’accepte aucun compromis. Bien qu’ils soient talentueux, il leur devient impossible de poursuivre leur trafic de la sorte, ne serait-ce qu’en raison des stocks périclitants de méthylamine amenant à l’incroyable séquence ferroviaire. Ils s’associent donc avec la mystérieuse Lydia Rodarte-Quayle (Laura Fraser), une femme d’affaires travaillant dans une compagnie allemande et paraissant fragile, mais cachant son jeu. Todd (Jesse Plemons – Friday Night Lights), un employé d’une société de fumigation, réussit à se forger une place au sein de ce marché et s’il arbore un visage avenant, il glace par son sens moral totalement dysfonctionnel. Son oncle et ses sbires malveillants ressemblent aussi à une montagne d’ennuis en prévision. Le danger pour Jesse et Walt provient peut-être également des retombées directes de l’assassinat de Gus Fring. La DEA se félicite de cette disparition et maintenant que le patron n’existe plus, espère bien venir définitivement à bout de ce commerce illégal lucratif. Les enquêteurs arrêtent une grande partie des pions de cette vaste entreprise, dont des hommes de main grassement payés pour ne piper mot, ce qui ne plaît pas du tout à Walt. La police met tout en œuvre pour faire parler ces éléments remplaçables et sait que Mike, le bras droit de Gus, représente la clé de voûte de ce trafic. Comme toujours, cet individu calme, posé et intelligent méduse par son sang froid. Il est bien l’un des rares à tenir tête à Walt, ce qui délivre quelques moments jubilatoires, puis déchirants. L’avocat Saul Goodman continue bien sûr de frayer avec ces requins et injecte un minimum de comédie. Pendant ce temps, Hank se rapproche dangereusement de la vérité. Le public attend depuis presque le début de la série que l’agent de la DEA démasque les activités de son beau-frère. La principale question s’avère de découvrir de quelle manière il le fera et ce qui en découlera. Breaking Bad ne déçoit pas du tout. L’interprétation de Dean Norris confère à plusieurs scènes une dimension dramatique étourdissante. Betsy Brandt jouant sa femme, Marie, mérite moult louanges. Le couple représente l’un des maillons forts de la deuxième moitié des épisodes et ne fait qu’accentuer ce tourbillon affectif.

Pour résumer, l’ultime saison de Breaking Bad ne brise pas ses promesses et délivre un chant du cygne grandiose avoisinant la précellence. Après avoir propulsé son ancien prof de chimie en baron de la drogue dépourvu d’humanité, elle choisit tout aussi naturellement d’illustrer sa chute inéluctable. Par son détachement, son arrogance et son absence de sens moral, cet individu inspire un profond dégoût, mais une fois les masques tombés, il réussit à ébranler. Cette ambivalence psychologique caractérise cette série s’apparentant à un maelström émotionnel. Jamais cette fiction ne laisse quoi que ce soit au hasard. Entre le soin apporté à sa forme souvent hypnotique, la finesse de ses personnages ou des relations les unissant, et son atmosphère tantôt mélancolique, cocasse et glaçante, elle offre de superbes moments télévisuels. Ces seize derniers épisodes tétanisent tant l’angoisse létale et l’imprévisibilité assomment avant de se voir relayer par ces terribles coups de poignard en plein cœur. Rares sont les productions capables de tenir une telle qualité sur le long terme et Breaking Bad aura prouvé au cours de ses cinq années sa virtuosité. À l’instar de son protagoniste, elle tire sa révérence en léguant sur son passage une grande satisfaction entremêlée à une vague de tristesse nostalgique. Indispensable, mémorable, intemporelle, les superlatifs ne manquent pas pour qualifier cette œuvre non dénuée d’imperfections, mais hautement stupéfiante.