Beaucoup doivent certainement ronger leur frein puisque pour une fois, Game of Thrones ne revient pas au printemps, mais seulement au cours de l’été prochain. En attendant la septième et vraisemblablement avant-dernière saison, discutons donc de la sixième. Celle-ci se compose de dix épisodes diffusés sur HBO entre avril et juin 2016. Aucun spoiler, sauf si l’on considère le sort prévisible de Jon Snow comme tel.

Jusqu’à présent, les lecteurs du cycle littéraire de George R. R. Martin pouvaient se targuer de ne pas craindre les spoilers puisqu’ils connaissaient justement en amont les principaux traits de l’intrigue. La série s’est certes progressivement dissociée des livres, mais l’ossature restait la même. Cette fois, la roue tourne bien que des éléments du futur sixième volume, The Winds of Winter, ont dû être utilisés. Je l’avoue, j’espérais énormément de ce cru. J’ai eu l’occasion de le répéter, cet univers me passionne et je demeure une inconditionnelle de la version papier. Les premiers pas de l’adaptation télévisée m’ont beaucoup plu sauf qu’au fur et à mesure, je me suis détachée de la suite. La faute à un récit éclaté peu homogène, une surenchère de violence contrastant avec la finesse de naguère et à un émoussement émotionnel. Je ne parvenais pas à savoir si le problème venait de la production en tant que telle, de mes expectatives assez hautes ou du fait que les rebondissements m’étaient familiers. Après le visionnage de cette saison inédite, je n’ai toujours pas de réponse claire, mais tout ce dont je suis certaine, c’est qu’elle a réussi à me réconcilier avec Game of Thrones, cela malgré plusieurs écueils dispensables. Étant donné que le matériel de l’auteur a été en grande partie transposé à l’écran lors des cinq années précédentes, celle-ci est bien obligée de s’affranchir des romans, ce qui s’avère simultanément positif et négatif. Les scénaristes ne possèdent effectivement pas la qualité de la plume originale, mais pour le non-profane, la comparaison n’existe plus et rien que pour ça, j’avoue avoir l’impression de respirer un grand bol d’air frais. Dans le meilleur des mondes, j’aurais préféré lire en intégralité l’histoire et non pas regarder une adaptation, qui plus est différente de celle sûrement escomptée initialement, sauf qu’au vu du rythme de publication actuel, ce serait ridicule de laisser de côté la série. Bref, comme d’habitude je ne peux m’empêcher d’évoquer mes pensées tourbillonnantes, car je me suis vraiment retourné la tête. Pour une fois, j’ai visionné l’ensemble au fur et à mesure de sa diffusion à l’antenne, terrorisée à l’idée que quelqu’un me gâche la surprise.

La saison cinq s’attelait enfin à concentrer ses intrigues et celle-ci poursuit cette route. Mieux, elle prend la peine de faire rencontrer de nombreux personnages principaux et n’hésite pas en fin de parcours à effectuer ce qui s’apparente à un ironique ménage de printemps. Les points de vue sont resserrés et les véritables enjeux du récit commencent à se concrétiser. Après des années passées à tourner autour, à s’éparpiller dans des détours dispensables et à multiplier le racolage, ce mode de fonctionnement provoque un certain enthousiasme. D’ailleurs, excellente nouvelle, les scènes de sexe et de violence gratuites demeurent en arrière-plan. Un à un, les pions se mettent donc en place et chaque individu s’approche de son chemin final, tous devant probablement finir par converger pour lutter contre les Marcheurs blancs. Ces derniers se contentent une fois de plus de rares séquences, mais elles suffisent pour insuffler une atmosphère suffocante magnifiée par la prépondérance de la glace et du froid électrisant. Bran, de retour après une absence peu remarquée, est le principal contact avec ces créatures vindicatives et subit durement les leçons parfois sibyllines de la corneille à trois yeux. Difficile de saisir exactement ce qui se trame autour du jeune Stark, mais ses dons particuliers, dont de vivides visions traumatisantes, permettent d’en apprendre davantage sur le passé, le présent et le futur. Son arc délivre aussi deux des moments les plus mémorables ; le premier au souffle émotionnel ravageur se déroule derrière une porte à retenir ; et le second divulgue à demi-mot l’origine d’un garçon méritant de la découvrir et d’embrasser son potentiel. Le retour d’un personnage espéré et attendu prouve que dans Game of Thrones, rien ni personne n’est jamais oublié. Pour l’instant, Bran n’a donc pas forcément l’occasion de briller pleinement et son rôle ne saute pas aux yeux, mais force est de constater que la suite s’annonce plus concrète. La situation s’avère similaire en ce qui concerne sa sœur, Arya. Désormais aveugle, elle poursuit son entraînement à Braavos avec Jaqen H’ghar. L’intérêt pour le téléspectateur est moindre en raison d’une redondance et d’incohérences diverses. Heureusement, la jeune fille reprend du poil de la bête vers la fin, mais ce n’est pas encore avec cette saison qu’elle soulève les foules. Les autres Stark toujours en vie, en revanche, impressionnent davantage.

Au Nord, Sansa et Theon tentent d’échapper aux griffes du vicieux Ramsay Bolton. Stannis Baratheon ayant été vaincu aux portes de Winterfell, la voie semble toute tracée pour le psychopathe obsédé par ses chiens n’hésitant de toute manière jamais à forcer le destin. Ce personnage se veut presque caricatural et risible, mais la solide interprétation d’Iwan Rheon lui sauve la mise. L’intrigue se déroulant dans les environs occupe une grande partie de l’ensemble et représente l’un de ses atouts les plus remarquables. Pour cela, remercions un souffle épique vertigineux, des séances de bravoure, une leçon d’humilité et de courage assénée par la fabuleuse et féroce enfant Lyanna Mormont (Bella Ramsey), un massacre canin jouissif ou bien une scène de retrouvailles émouvante. Sansa embrasse son nouveau costume et la découvrir si déterminée, ardente et presque amère laisse parfois pantois. À force de subir des atrocités innommables, l’écervelée de naguère a été tuée dans l’œuf. L’éprouvé et brisé Theon bénéficie également d’un joli cheminement psychologique. Au sujet de sa famille, les Greyjoy, ils ne sont pas oubliés et bien qu’ils donnent légèrement l’impression de se borner à des pièces rapportées, l’écriture veille à les associer aux enjeux plus généraux. C’est d’ailleurs l’occasion d’y revoir la toujours aussi sympathique Asha Yara et d’y rencontrer son oncle, le cruel Euron (Pilou Asbæk – 1864). Sansa et Winterfell se rapprochent vite de Châteaunoir où règne désormais Alliser Thorne puisque Jon Snow est mort. Pendant que Sam s’envole pour Villevieille et en profite pour s’arrêter chez lui, à Corcolline, son grand ami se fait assassiner par les membres de la Garde de Nuit. Feu le commandant est-il condamné à perdre définitivement toute chaleur ? La réponse à cette interrogation ne laisse aucun doute et si la manœuvre n’induit pas une quelconque surprise, ses conséquences plaisent tant elles poussent le personnage vers une direction moins timorée. Jon Snow s’affranchit partiellement de ses démons avec le soutien de plusieurs camarades, dont l’exceptionnel et fidèle Ser Davos, mais également le fougueux et flamboyant chef du peuple libre, Tormund. Ce dernier provoque quelques scènes drolatiques avec ses regards en coin pour Brienne se trouvant dans les parages. La situation bouge donc au nord de Westeros, les batailles s’y multiplient, les têtes tombent et derrière sa télévision, l’audience retient son souffle, subjuguée par la force dramatique et l’esthétique soignée à l’extrême. Bien sûr, plus au sud, à Port-Réal, le contexte se révèle tout autant tendu, voire littéralement explosif.

Dans cet univers misogyne et hyperviolent, les femmes prennent progressivement le pouvoir. Des changements s’annoncent et prouvent que le meilleur ou le pire restent encore à venir. Daenerys est portée disparue après s’être envolée à dos de dragon, laissant Tyrion, Varys, Missandei et Ver Gris gérer Mereen et ses guerres intestines. Là-bas, la conjoncture se montre toujours aussi fade et voir le cadet Lannister se borner à des répliques humoristiques attriste sensiblement. Sa cote de sympathie permet de ne pas lui en tenir rigueur surtout que le dernier épisode lui offre de jolies scènes, mais le nain a connu des moments plus pertinents. Varys se limite également à une sorte de faire-valoir capable de traverser les quatre coins du monde à vitesse supersonique, ce qui se révèle ridicule. De toute manière, cette saison de Game of Thrones ne se soucie pas d’une véritable crédibilité et multiplie les ficelles assez grossières, comme tout ce passage insipide à Dorne. Décidément, cette région ne bénéficie jamais d’une exploration satisfaisante. Quoi qu’il en soit, Tyrion et les autres bataillent pour préserver la paix en attendant le retour de leur meneuse devant dans un premier temps frayer avec les Dothrakis. Cet arc se suit non désagréablement, mais comme souvent avec cette héroïne, il laisse surtout un sourire poli sur le visage. À vrai dire, c’est surtout l’épilogue qui, comme pour beaucoup de personnages, induit un vent rafraîchissant et proprement exaltant. Cersei Lannister ne viendra pas le démentir avec ses manigances et ses ambitions démesurées susceptibles de lui faire perdre le peu d’humanité lui restant. Humiliée par la Marche de la honte, secouée par l’assassinat de sa fille, elle ne peut compter que sur le mestre Qyburn et ce qui subsiste de la Montagne. Là également, le développement autour du Grand Moineau finit par user quelque peu en raison d’une certaine répétition, de délires fanatiques et d’une constante impression de faire du surplace. Les Tyrell essayent de s’en sortir en enfonçant davantage Cersei, Tommen ne sait plus où donner de la tête et finalement, rien ne change. Les moments s’y consacrant n’en deviennent absolument pas désagréables si ce n’est qu’ils manquent de vigueur et de subtilité. Sans surprise une fois de plus, le dernier épisode lance les hostilités et fascine par sa parfaite mise en scène. D’ailleurs, la musique de Ramin Djawadi, en mesure de se taire pour contraster avec ce qui se déroule devant nos yeux, n’a peut-être jamais été aussi envoûtante que cette année ; pensons à la magnifique Light of the Seven ! Ces aventures inédites ne sont pas avares en rebondissements et points de vue, car en sus de tous ces personnages, d’autres disposent de séquences à eux presque déconnectées du reste. Le retour du Limier s’avère justement assez anecdotique, bien que très appréciable surtout qu’il offre un petit rôle à Ian McShane (Kings, Deadwood). En tout cas, malgré un sentiment aléatoire de surplace, l’histoire avance rapidement et ne laisse guère le temps de s’ennuyer. Le pouvoir se ressert autour des trois maisons maîtresses que sont les Stark, les Lannister et les Targaryen, les familles voisines cherchant à se rapprocher de celle répondant le plus à leurs besoins. Si les révélations se multiplient dans la première moitié, la seconde possède moins d’éléments surprenants et veille plutôt à suivre une logique implacable n’en devenant pas pour autant soporifique.

Pour résumer, la sixième saison de Game of Thrones parvient enfin à enrayer quelques-uns des défauts handicapant les précédentes et donne l’impression de souhaiter aller de l’avant en concluant les récits annexes. En resserrant son action sur plusieurs points chauds où se rejoignent des protagonistes, elle atténue grandement son absence autrefois criante de liant. De même, ses enjeux commencent à se dessiner concrètement et sa toute fin de parcours laisse augurer des périodes majeures définitivement riches. Si elle ne manque pas de facilités, de développements discutables, d’intrigues à l’intérêt variable selon les personnages et d’incohérences narratives, son souffle émotionnel et épique lui permet de passer outre et de taire brièvement son esprit critique. Plus intenses et intimistes, moins sensationnels et toujours visuellement extraordinaires, ces derniers épisodes mettent en branle la suite avec talent et délivrent un spectacle galvanisant. Leurs qualités d’ensemble plaisent, mais avouons que c’est aussi tout ce qui s’annonce qui créé un tel enthousiasme tant l’imprévisibilité caractérise cette sanglante partie d’échecs.