En ce qui concerne la télévision, le Japon est sûrement le roi des postulats de base totalement ubuesques. Il n’est pas nécessaire de réfléchir trop longuement pour citer maintes fictions au concept au demeurant improbable, voire inepte. Shika Otoko Aoniyoshi, dont le titre peut être traduit par le fantastique homme-cerf, fait justement partie de cette catégorie souvent raillée. Cette adaptation d’un roman de Makime Manabu se compose de dix épisodes diffusés sur Fuji TV entre janvier et mars 2008 ; seul le premier dure une heure, les autres se contentant des quarante-cinq minutes habituelles. Aucun spoiler.

Obligé par ses supérieurs de quitter son laboratoire de recherche en raison de sa supposée hypersensibilité, Ogawa Takanobu est transféré au sein d’un lycée féminin se trouvant dans la préfecture de Nara. Alors qu’il commence à peine cette carrière forcée d’enseignant, sa malchance perpétuelle consterne ou amuse déjà ses collègues et élèves. Peu de temps après son arrivée, en se promenant dans le fameux parc des environs, il est hélé par un cerf Sika parlant. L’animal en question lui explique sur un ton plutôt péremptoire qu’il l’a choisi pour devenir le libérateur, celui capable de sauver le Japon de l’anéantissement le plus total. Pour cela, il doit récupérer fissa un artefact spécifique. Effectivement, l’horloge tourne, car le cataclysme est prévu pour la fin du mois d’octobre. Il ne reste donc plus qu’à ce prof une petite trentaine de jours pour mener à bien sa mission fantasque qui, contre toute attente, paraît plausible : le pays est secoué par des séismes de plus plus en fréquents et le mont Fuji s’apprête à entrer en éruption !

Certes, ne le nions pas, le synopsis de Shika Otoko Aoniyoshi n’attire pas les foules. C’est d’ailleurs en partie pour cette raison que la série traînait dans mes dossiers depuis autant de temps, escomptant une histoire idiote et non divertissante. Je ne pouvais pas davantage me tromper ! En raclant mes fonds de tiroirs, j’ai un peu l’impression d’alterner les fictions pas forcément mauvaises, mais ne pouvant provoquer chez moi un quelconque enthousiasme. Celle nous concernant aujourd’hui m’a surprise au plus haut point, car si elle ne manque pas de défauts et s’avère incapable de plaire à la majorité, j’y ai retrouvé beaucoup d’éléments me rappelant pourquoi je continue de m’abreuver de potion japonaise. Fait suffisamment exceptionnel pour être mentionné, elle se dote d’une esthétique plutôt unique avec sa multiplication de filtres. Le ciel n’y est par exemple pratiquement jamais d’une couleur tout à fait naturelle et arbore notamment des teintes rosées alors que le soleil est à son zénith. Il n’est pas non plus rare que le violet ou le bleu prennent leurs aises. Cette approche stylistique laisse au départ assez perplexe et finit par séduire tant elle reflète l’extravagance de l’ensemble. La réalisation persévère avec ses particularités grâce à ses gros plans sur les visages des personnages et ceux plus symboliques employant les sanctuaires et édifices non urbains. Le générique avec la narration de Nakai Kiichi semble sortir tout droit d’un conte légendaire. Le petit budget ne nuit pas de trop à la crédibilité du cerf parlant. N’oublions pas d’évoquer l’excellente musique composée par Sahashi Toshihiko utilisant beaucoup de bois et jouant à la fois la carte des mélodies rapides et guillerettes ainsi que d’autres insufflant une ambiance héroïque. Parce que pour être épique, Shika Otoko Aoniyoshi l’est à sa manière, c’est-à-dire curieusement et absurdement.

La série commence par une séquence dramatique. Les hautes sphères politiques nippones assistent à une réunion d’urgence. Le pays va mal et risque de définitivement disparaître. Comment faire pour éviter que le mont Fuji n’entre en éruption et ravage les environs ? Les tremblements de terre annoncent le cataclysme à venir et chaque épisode illustre des secousses de plus en plus rapprochées et violentes. Après cet interlude sorti de nulle part, mais donnant déjà le ton, la production démarre à proprement parler. Résumer Shika Otoko Aoniyoshi se révèle finalement assez complexe tant elle ne se contente pas d’un unique genre et s’amuse de nombreuses caractéristiques. La seule dominante réside dans son surréalisme permanent. Le protagoniste, Ogawa Takanobu, arrive à Nara malgré lui et entreprend une carrière de professeur. Depuis sa naissance, il est tel un chat noir et attire tout ce qu’il ne faut pas. Il ne s’en agace même plus et se cache presque derrière une attitude blasée. Il sait que si quelque chose de négatif doit survenir, il figurera en première ligne. Pour autant, ses proches le trouvent hypersensible et croient qu’il est toujours à deux doigts de craquer. Comme il s’attend au pire, il se montre perpétuellement pessimiste, irritable, égocentrique et ne tolère guère la frustration. Bien qu’il finisse par amuser, le personnage en lui-même aurait gagné à être plus attachant et l’interprétation par moments outrancière de Tamaki Hiroshi (Nodame Cantabile) nuit d’ailleurs un peu à l’appréciation générale. Bref, Ogawa est sommé par un cerf Sika de sauver le Japon. Rien que ça ! Mais pourquoi lui et comment doit-il procéder ? Que se passe-t-il réellement, au fait ? Et puis franchement, un animal qui parle ?!

Peu s’en doutent, mais le Japon abrite dans ses entrailles un gigantesque poisson-chat. Si cette créature a le malheur de bouger, elle provoque une série de séismes. Sans le savoir, le dieu Kashima bloque ses mouvements en s’appuyant sur sa tête et un trio se charge, consciemment cette fois, de la queue. Or, les sortes de verrous retenant le monstre à l’arrière se dégradent au fil et du temps et tous les soixante ans, il importe de les resserrer afin de préserver la tranquillité du pays. Dans les faits, la méthode se veut très simple puisqu’il suffit de réaliser une petite cérémonie de transmission d’un artefact spécifique nommé l’œil. Trois individus s’en occupent depuis mille huit cents ans : le cerf Sika de Nara, le renard de Kyôto et le rat d’Ôsaka. Sauf que l’objet en question semble avoir disparu et que le rongeur décide comme souvent de faire bande à part, manigançant dans son coin divers plans plus ou moins machiavéliques. D’ailleurs, son attitude hostile n’est pas nouvelle et a provoqué trois siècles plus tôt l’éruption du mont Fuji. Cette fois, il ne doit pas atteindre son but ! Le grand hic, c’est que ces bêtes ont beau être douées d’un vif esprit, elles ne peuvent agir comme elles le souhaitent et doivent compter sur l’aide d’un représentant humain de leur choix. Le cerf Sika, lui, opte bizarrement pour le farfelu Ogawa. Un jour, il se met à lui parler, lui explique très sérieusement la situation et l’oblige à chercher envers et contre tout ce fameux œil. Comme si les embûches ne suffisaient pas, il n’est pas en mesure de lui préciser de quoi se rapproche l’objet et tient des propos assez sibyllins. Le professeur croit dans un premier temps halluciner et mériter vraiment un passage en psychiatrie surtout que rapidement, l’animal lui inflige une punition improbable lui faisant radicalement changer de visage. Sûrement parce qu’il n’a plus rien à perdre, Ogawa se lance dans cette quête et a la chance d’être soutenu par sa collègue, la loquace et lunaire Fujiwara Michiko.

Shika Otoko Aoniyoshi s’apparente ainsi à une course contre la montre, mais le rythme reste tranquille, serein. Le scientifique devenu enseignant essaye coûte que coûte de sauver le Japon en mettant la main sur un artefact sans disposer d’un seul indice. Cela avant de le donner à un cerf Sika qui concoctera une cérémonie en compagnie d’un renard et d’un rat. Tout va très bien. Tout paraît logique. En dépit de la puérilité de la querelle du trio bestial, la série ne fait jamais douter de la santé mentale de son protagoniste et énonce ses faits d’une manière simultanément sérieuse et désopilante. Ogawa n’invente et ne s’imagine rien du tout. L’animal de Nara parle vraiment et le pays nécessite effectivement d’être secouru. Malgré le ridicule de ce contexte, la fiction ne l’est absolument pas. Avec son humour souvent pince-sans-rire et riche en non-sens, elle s’amuse beaucoup de ses évènements inénarrables et en profite pour grossir les traits sans jamais se départir d’une subtile et délicieuse absurdité. Les premiers épisodes manquent peut-être de vigueur pour certains. Ils paraissent en sus ne rien raconter de probant, mais une fois le cadre bien posé, les rouages s’imbriquent les uns dans les autres et dévoilent une intrigue rondement menée divulguant peu à peu les pièces de son puzzle. Le scénario insère un grand nombre de références à la culture japonaise avec des apports mythologiques, historiques, archéologiques et traditionnels. Les dialogues enlevés pétris de jeux de mots fusent dans tous les sens avec un discours s’approchant parfois quasiment de l’amphigouri. Nul besoin de s’y connaître au préalable, car les propos s’avèrent suffisamment éclairés et pédagogiques pour ne pas perdre quiconque au passage, à condition d’accepter de ne pas tout comprendre dans l’immédiat. Ogawa cherche donc le fameux œil tout en veillant à dissimuler son périple à son entourage et draguer à sa manière la calme Nagaoka Yoshie, une prof d’un lycée de Kyôto surnommée à juste titre Madonna-sensei et interprétée par la toujours aussi distinguée Shibamoto Yuki (Fûrin Kazan). Il cumule les gaffes, sombre dans le ridicule à maintes reprises et réussit même à se faire une ennemie dès ses premières minutes de classe en la personne de Hotta Ito (Tabe Mikako – Deka Wanko), une énigmatique élève au visage impassible à l’origine de chouettes moments. Aventure, quête mythique, tournoi de kendô, soirées alcoolisées et dégustation de nourriture pour cerfs Sika rythment désormais son quotidien.

Ogawa connaît sa mission, mais ne sait pas qui sont les autres messagers. Il essaye de découvrir l’identité du renard de Kyôto, à l’instar du téléspectateur. Les mystères ne manquent pas et le scénario se permet quelques détours amusants. De même, qui est le rat, l’empêcheur de tourner en rond ? Les bonnes réponses se trouvent rapidement, mais un doute subsiste toujours tant certains personnages se complaisent dans des attitudes ambivalentes. Le vice-principal affable (feu Kodama Kiyoshi) appelé Richard pour sa supposée ressemblance avec Richard Gere, le savoureux et perspicace prof d’arts plastiques campé par un génial Sasaki Kuranosuke (Hanchô), le responsable pointilleux (Sasai Eisuke), le sportif jaloux d’Ôsaka (Takuma Takayuki) et plusieurs autres composent cette galerie de figures truculentes apportant beaucoup de charme à cette série se déroulant en vase clos. La caméra sort effectivement assez rarement de ses décors et donne l’impression de faire évoluer ses héros dans un monde à part, presque atemporel. Outre son souffle épique, son registre tarabiscoté et ses notes écolières, elle délivre aussi un vent de camaraderie, d’entraide, d’amitié et plus subtilement d’amour. Les romances demeurent à chaque fois à l’état embryonnaire et ne contenteront pas les passionnés du genre, mais là n’est pas du tout le propre de cette fiction, de toute manière. Fujiwara Michiko jouée par Ayase Haruka officie comme partenaire de choc d’Ogawa dans sa quête et alimente les épisodes par son attitude déconnectée. Lente à la détente, naïve, presque logorrhéique, elle n’écoute jamais les autres et se lance dans des monologues bien plus fins que ce qu’ils laissent paraître. Ce duo se chamaillant souvent fonctionne correctement et représente l’approche cocasse de l’ensemble. Et bien sûr, impossible d’occulter le fameux cerf Sika, véritable héros. Fier, plutôt grandiloquent et convaincu de sa supériorité sur les humains, il se montre génial, définitivement cool, et étonnamment fort touchant. Car derrière cette histoire ressemblant à une vaste blague, le script nourrit l’audience d’émotions et d’une grande vague de tendresse.

Pour conclure, admettons-le, l’intrigante Shika Otoko Aoniyoshi figure sur les rangs de ces séries nippones excentriques ne payant pas de mine avec un concept improbable et idiot au possible. Effectivement, ce récit illustrant un individu malchanceux devant sauver son pays avec l’aide d’un cerf parlant ne détient pas sur le papier de solides arguments pour attirer les téléspectateurs. Pire, il doit en faire fuir plus d’un ! Et pourtant, derrière ces apparentes inepties, le scénario multiplie les apports mythologiques et se confectionne son propre univers foisonnant, extrêmement stimulant et définitivement légendaire. En se montrant aussi amusante, décalée, loufoque, mystérieuse et créative, cette production teintée de beaucoup de malice atteint son but et plaît pour sa générosité et sa chaleur. Bien que demeurent quelques longueurs et que le protagoniste soit l’un des personnages les moins mémorables, il ressort de ces épisodes un sentiment de logique implacable et, contre toute attente, la sensation que, pourquoi pas, à Nara, tout paraît possible. Parions d’ailleurs que si jamais vous avez un jour la chance d’aller dans cette région du Japon, vous ne verrez plus ces animaux de la même manière !