Afin de changer d’air, direction le Danemark avec 1864, une mini-série constituée de huit épisodes d’un peu moins d’une heure chacun diffusés sur DR1 en octobre et novembre 2014. Elle est passée en France sur Arte courant 2015 sous le titre 1864 – Amour et trahisons en temps de guerre. Aucun spoiler.

1851, la Première guerre de Schleswig vient enfin de se terminer et permet au victorieux père de Peter et de Laust Jensen de rentrer à la maison. Les années défilent, 1864 approche, la colère gronde et le pays s’apprête une fois de plus à s’embraser. Cette fois, les frères sont suffisamment âgés pour partir batailler contre la Prusse. Tous deux s’avèrent aussi insouciants que leurs compatriotes et comptent sur le soutien de leur tendre amie d’enfance, Inge. Malheureusement, la situation dégénère rapidement, le gouvernement laxiste et rêveur conduit toute une génération au massacre et chacun voit sa vie bouleversée à jamais.

Comme probablement une grande majorité d’entre vous, le parcours du Danemark m’est totalement inconnu. Je l’avoue sans honte, je ne savais même pas que cette nation avait autant souffert lors du XIXè siècle. C’est pourquoi je serais bien en peine de spécifier la fidélité historique. Il semblerait qu’en raison de maintes erreurs, la mini-série ait été conspuée par la critique et les téléspectateurs. Avec un œil novice en la matière, elles ne sautent pas au visage. À travers ce billet, je me contenterai de discuter des qualités propres de cette production à gros budget, sans évoquer en détail les éventuelles prises de liberté et tentatives de réécriture. Le but de 1864 ne paraît de toute manière pas de se focaliser sur l’aspect factuel, mais plutôt humain. Si le contexte n’est évidemment pas occulté puisqu’il occupe une place maîtresse au sein du récit, ses fondements ne sont qu’explorés assez superficiellement. La guerre des Duchés suit la première de Schleswig et tient encore pour cause la succession des duchés. Le Danemark souhaite conserver un ascendant direct sur deux d’entre eux malgré un traité signé en 1852. Il se retrouve alors confronté à la Confédération germanique, puis à l’Empire d’Autriche et au Royaume de Prusse. Bien que 1864 n’hésite jamais à illustrer les coulisses du pouvoir, elle ne rentre donc pas dans les détails et n’attendez pas d’y saisir toutes les circonstances de ce conflit aux complexes ramifications. D’une certaine manière, cette approche s’avère un peu frustrante pour qui apprécie toujours de se cultiver, mais cela évite aussi un académisme rigide qui aurait probablement desservi l’ensemble. La fiction s’apparente à un joli devoir de mémoire grâce à sa narration à plusieurs niveaux. Le récit se développe au rythme de la lecture du journal d’Inge par une adolescente, Claudia, au milieu des années 2010. Les moments à notre époque demeurent en retrait, mais permettent notamment de créer un pont émotionnel plus fort avec une jeune audience souvent peu passionnée par l’Histoire. Ils s’insèrent d’ailleurs convenablement au reste malgré un didactisme évident et de grossières ficelles scénaristiques en toute fin de parcours, la mini-série ne lésinant effectivement pas sur les facilités à l’intérêt discutable et quelques éléments surréalistes incongrus. L’arc autour du soldat Johan Larsen (Søren Malling – Forbrydelsen) a de quoi laisser perplexe parce que si le personnage gagne en sympathie, ses pouvoirs s’approchant du surnaturel n’ont rien à faire dans une production de cet acabit. À condition de ne pas être effrayé par un aspect légèrement métaphorique, des enjeux prenant le temps de s’installer et des vignettes du quotidien, 1864 n’a guère l’opportunité d’ennuyer son public se préparant au pire.

Claudia (Sarah-Sofie Boussnina – Bron/Broen) sèche la plupart du temps les cours et passe la majeure partie de ses journées à errer dans les rues en compagnie d’un ami drogué. Elle n’a pas un mauvais fond, elle souffre seulement d’un climat familial peu étayant. Depuis le décès de son frère aîné, militaire en Afghanistan, ses parents ressemblent à de vrais fantômes. Chez elle, l’ambiance se veut moribonde et personne ne lui accorde de l’importance. Il semble quasiment logique qu’elle parte à la dérive. Une conseillère de son lycée l’exhorte à s’occuper du baron Severin, un vieux monsieur vivant dans l’incurie la plus totale dans un ancien manoir. Grabataire, malvoyant et acariâtre, il ne tolère personne autour de lui. D’une façon certes un peu caricaturale, mais savamment croquée, les deux marginaux se rapprochent et finissent par se supporter, voire s’apprécier. Severin (Bent Mejding – Forbrydelsen) n’attend finalement que la mort et se consume dans les souvenirs de feu sa femme et de ses aïeuls, dont sa grand-mère, Inge. Il possède son journal intime et demande à Claudia de lui en faire la lecture. L’adolescente se prend rapidement au jeu et se laisse porter par les émotions que ce retour dans le temps induit, quitte à ce qu’il bouleverse son propre quotidien. Les moments contemporains ne manquent pas d’allure et de qualités grâce au caractère attachant des protagonistes et leur relation atypique, mais ce sont vraiment les séquences deux siècles auparavant qui fédèrent par leur humanité et férocité. La forme de 1864 participe d’ailleurs à l’ambiance pudique contrastant parfaitement avec la richesse sentimentale. Les nombreux figurants se fondent à merveille dans les décors naturels et la reconstitution d’ensemble. De même, la musique plutôt minimaliste de Marco Beltrami, principalement connu pour ses travaux au cinéma, sublime cette fresque poétique, violente et déchirante. Outre le soin accordé à la mise en scène à travers des passages tantôt intimistes tantôt meurtriers, la photographie se dote volontairement de teintes assez ternes, presque lugubres, prolongeant la mélancolie lancinante et l’impression que l’existence innocente des personnages se prépare à basculer dans l’horreur et les traumatismes. Car la candeur et la naïveté disparaissent rapidement au profit de la tristesse et des larmes, cette guerre se transformant en un véritable carnage.

Inséparables depuis l’enfance, Laust (Jakob Oftebro) et Peter (Jens Sætter-Lassen) mènent un quotidien assez paisible à la campagne rythmé par les bêtises dignes de leur âge, les péripéties avec la petite fille du coin et l’aide aux champs. Cette alchimie plaît évidemment à leurs parents aimants, dont leur père (Lars Mikkelsen – Sherlock) revenu du front avec une bien vilaine blessure à la jambe. Autant l’aîné s’avère assez fougueux et terre-à-terre, autant le cadet se montre plus sensible et cultivé. Les années passent, ils grandissent, vivent quelques adversités et se préparent à devenir adultes. Fiers de leur patrie, ils décident de s’engager immédiatement dans l’armée quand les besoins se font sentir. Leurs voisins et amis suivent le mouvement, tout le monde souhaitant se lancer dans l’aventure. Malgré leur tempérament distinct, les frères sont gouvernés par l’amour vraisemblablement platonique qu’ils portent à Inge et qui le leur rend bien. Le trio reste toujours soudé et partage tout. Le scénario joue la carte du mélodrame en instillant une préférence plus marquée pour un des jeunes hommes, des sentiments de jalousie et de trahison, des révélations impromptues et les poncifs habituels des récits de cette trempe. Cet aspect caricatural pourrait profondément gêner et irriter, mais le charme de la distribution d’ensemble atténue suffisamment ces éléments éculés, à condition d’accepter ce parti pris. Effectivement, Laust comme Peter s’avèrent hautement agréables et leur évolution tout aussi joliment illustrée. Leurs interprètes ne sont pas étrangers à ce résultat positif, qu’il s’agisse de leur version adulte comme enfantine ; d’ailleurs, la ressemblance entre les acteurs incarnant le même personnage se veut presque troublante. 1864 s’attarde donc sur ces frères prêts à tout l’un pour l’autre, quitte à se sacrifier. Seule une femme reste susceptible de temporairement les écarter, en l’occurrence Inge. Cette dernière officie comme narratrice grâce à son journal intime empreint d’une grande nostalgie d’une époque révolue. Les téléspectateurs comprennent rapidement que sa vie n’a pas progressé de la façon qu’elle souhaitait, la faute à des malentendus, des décisions peu heureuses, des mensonges éhontés et un conflit ouvert ravageant tout sur son passage. Cette héroïne n’a rien de désagréable, mais le jeu moyennement convaincant de Fanny Bornedal ne permet pas cette fois de totalement s’affranchir des clichés. La mini-série se nourrit d’un souffle sentimental à travers ses amours, sans pour autant phagocyter le récit. Elle préfère mélanger les genres et favoriser envers et contre tout la sobriété et l’humanité dans tous ses travers comme le prouve le personnage de Didrich revenant de la Première guerre de Schleswig psychologiquement brisé.

Les épisodes du début dépeignent un Danemark insouciant, presque fanfaron et galvanisé par les victoires encore récentes sur le front. La menace latente d’une lutte contre la Prusse ne fait pas réellement peur aux jeunes qui se perdent dans une vision romantique alimentée par des élites pédantes et vaniteuses. Ce conflit partage de funestes similarités avec la Première Guerre mondiale. L’espoir et l’orgueil laissent rapidement leur place à une génération sacrifiée pour des raisons totalement ridicules. 1864 propose une critique franche de ces batailles et n’hésite pas à représenter l’horreur et la barbarie de ces boucheries. Pour accentuer le poids de ce qu’elle illustre à l’écran, elle se munit d’une galerie de personnages attachants, non dépourvus de défauts et d’archétypes, mais émouvants par leur sensibilité propre. L’inexpérimenté Alfred (Jens Christian Buskov Lund), le déterminé lieutenant Dinesen (Johannes Lassen) ou bien le fruste attendrissant Erasmus (Esben Dalgaard Andersen) figurent au rang des membres de l’unité des frères réussissant immédiatement à toucher. Le camp adverse n’est pas non plus oublié avec ces Allemands condamnés eux aussi à répondre aux directives arbitraires de leurs supérieurs hiérarchiques. Le scénario dépeint la futilité et la monstruosité de la guerre, entraînant toujours des dommages collatéraux. La caméra montre la barbarie environnante sans demi-mesure ou surenchère, seulement à travers une terrible et désarmante simplicité. Les morts s’entassent, les cris déchirent les entrailles, le sang carmin coule à flots dans des paysages souvent enneigés, et ces jeunes hommes ressemblent à une vraie chair à canon remplaçable. Les scènes de bataille ne manquent pas et injectent une dimension authentique et infernale grâce à une réalisation de qualité et une bande-son immersive. Le spectaculaire compose ainsi 1864, mais la mini-série ne se borne pas à une succession de luttes directes. Elle joue aussi la carte plus fine de la psychologie, avec notamment Didrich (Pilou Asbæk – Borgen), le fils unique du noble du village de Peter et Laust. Méprisé par son père pour sa couardise, il est obsédé par Inge et prêt à tout pour obtenir ses faveurs. Le récit essaye de ne pas juger ses actes pourtant régulièrement condamnables et trouble les frontières, accusant plutôt la guerre et les traumatismes qu’elle provoque ainsi que les gouvernements déconnectés de tout.

Les épisodes disposent par conséquent de plusieurs points de vue. En sus de Claudia au XXIè siècle et de Laust et Peter sur le front, elle s’attarde au sein des arcanes du pouvoir. Ditlev Gothard Monrad (Nicolas Bro – Forbrydelsen) possède plusieurs casquettes et monte progressivement les échelons pour représenter l’instigateur de cette future débâcle. Homme d’Église, politicien averti, obnubilé par sa foi, romantique, passionné et à la limite du fanatisme, il n’a de cesse que de chercher le contentieux avec la Confédération germanique, persuadé du bienfait de sa démarche. Ses discours enfiévrés caractérisent cet individu conservant au long cours ses œillères, quitte à anéantir son propre peuple. L’incompétence des hautes instances et l’aveuglement des stratèges face à la réalité du terrain transpirent tout au long de cette mini-série se révoltant de ce gâchis humain. Il en devient difficile d’apprécier un minimum Monrad, car il préfère se perdre dans ses illusions plutôt que d’affronter ce qui se trame devant lui. Le détachement des adversaires, dont l’implacable Otto von Bismarck (Rainer Bock) et d’une ribambelle de généraux, fait tout autant froid dans le dos. Sur une note technique, dommage que les sous-titres n’apparaissent pas d’une manière différente selon l’origine des interlocuteurs puisque l’allemand et le danois partagent quelques sonorités. Dans tous les cas, comme toujours, ce sont ceux devant risquer leur vie qui en payent le prix fort et qui veillent à préserver au maximum les puissances encore en place. Pendant que les riches écoutent les contes de Hans Christian Andersen et vont au théâtre, la nation endure en silence et n’a pas le droit de se révolter. De toute manière, que peut-elle y faire ? L’écriture souffre sûrement d’un ton quelque peu manichéen en clivant de la sorte la population et aurait mérité davantage de finesse. La populaire actrice Johanne Luise Heiberg (Sidse Babett Knudsen – Borgen) symbolise à merveille ce qui ressemble presque à de l’opportunisme et à un détestable émoussement affectif. Elle pousse Monrad dans ses idées patriotiques et lorsque la roue tourne, elle change de fusil d’épaule et passe à autre chose comme si de rien n’était. Pourtant, les stigmates s’affichent telles des plaies béantes et n’empêchent pas de répéter les mêmes erreurs quelques décennies plus tard.

Au final, l’intimiste et sobre mini-série 1864 illustre à travers la lecture d’un journal l’humiliante débâcle du Danemark au cours de la deuxième moitié du XIXè siècle. Alors que le pays s’enflamme dans des rêves nationalistes de grandeur et de décadence, la réalité finit par le rattraper de façon dramatique. L’ambition démesurée de son gouvernement conduit sa jeunesse au désastre et la dépouille définitivement de l’insouciance supposée la caractériser. Plutôt que de favoriser l’approfondissement historique, sans pour autant se priver de dépeindre la vacuité de toute guerre et d’une réflexion politique, ces épisodes présentent surtout une peinture humaine et fédératrice. Avec le portrait sensible de deux frères et de leur entourage, elle s’offre une ambiance poétique et mélancolique troublante magnifiée par une superbe musique minimaliste et une scénographie parfois symbolique. En dépit d’éléments sensiblement mélodramatiques, de stéréotypes et de rebondissements prévisibles, cette production habitée propose une fresque vivante terrible et émotionnellement intense. La tendresse, l’amour, l’amitié et le courage tentent de surmonter les obstacles dans un univers rappelant inlassablement sa féroce cruauté. Ambitieuse avec ses différents niveaux de narration et son budget conséquent, elle ne manque clairement pas de défauts, mais se révèle malgré tout recommandée même si le voyage s’annonce éprouvant.
Bonus : la bande-annonce