Entre terre et mer (mini-série)

Par , le 14 décembre 2016

Bien avant l’ouverture de Luminophore, je regardais évidemment déjà des séries. Enfant, j’étais amatrice des sagas françaises s’installant souvent au cours de la période estivale. Ça m’amuserait assez d’en revoir quelques-unes et de les passer à la moulinette sur ce blog, d’ailleurs. Dès décembre 1997, je me trouvais donc devant ma télévision pour tester sur France 2 Entre terre et mer. Hervé Baslé adapte ici son propre roman du même nom sorti un peu plus tôt et y ajoute le sous-titre Le grand banc. Depuis 2015, l’histoire est également transposée en BD dans un triptyque d’Erwan Le Saëc et Pascal Bresson. La mini-série nous concernant aujourd’hui se constitue de six épisodes durant chacun approximativement cent cinq minutes. Pour l’anecdote, notons que l’affiche annonce un film, probablement pour une question de prestige, car nous savons tous que le petit écran ne mérite pas ses lettres de noblesse… Aucun spoiler.

1920, les monts d’Arrée, en Bretagne. Pierre Abgrall vient d’inhumer sa mère et choisit de quitter sa campagne natale pour aller travailler comme saisonnier sur le littoral. Il se rapproche de Saint-Malo où il s’y fait embaucher par Jeanne, l’épouse du patron du bateau La Charmeuse, parti en mer depuis plusieurs mois y pêcher la morue. Le contact avec l’océan lui plaît, le fascine et le retour au pays de ces marins lui donne envie de voguer avec eux sur le grand banc, autour de Terre-Neuve. L’intérêt qu’il porte à Marie, la jolie lavandière, n’est pas étranger à cette décision susceptible de bouleverser son existence.

Malgré mon appétence pour les mini-séries et fictions en costumes, il paraît sûrement curieux de découvrir Entre terre et mer sur ces pages. L’explication s’avère toute simple. Mes parents ont acheté le DVD à l’époque et en triant leurs possessions, je me suis dit qu’avant de m’en débarrasser, pourquoi ne pas rafraîchir mes impressions ? J’en gardais effectivement des souvenirs positifs et, en prime, le contexte et le cadre me sont assez familiers. Je partais ainsi dans de bonnes conditions, sans préjugé aucun. Plus que l’histoire, c’était surtout la musique de fin qui m’avait marquée. Malheureusement, l’ensemble ne dispose pas d’arguments suffisants pour convaincre de bout en bout. En dépit de son âge maintenant très avancé, cette production réussit à s’en affranchir, peut-être aussi parce qu’elle se déroule à une période révolue depuis plusieurs décennies. La mise en scène n’a rien de fantastique et se contente du minimum syndical, les décors naturels aidant certainement à oublier les lacunes formelles. La reconstitution, avec les vêtements, accessoires, véhicules et autres, reste plutôt honnête compte tenu d’un budget probablement limité. La non-utilisation de la langue bretonne, ou plutôt son absence d’évocation, paraît logique au vu des circonstances et ne déplaira qu’aux puristes ; effectivement, si je ne m’abuse, elle n’était pas parlée à Saint-Malo, mais par le protagoniste venant des terres finistériennes, bien sûr que si. Par ailleurs, certains acteurs donnent l’impression d’avoir été doublés, ce qui en devient fort curieux, voire dérangeant. Le constat se révèle également peu probant en ce qui concerne les séquences maritimes, car il semble assez clair qu’elles n’ont pas été tournées sur un océan Atlantique tempétueux, mais dans un studio. Ce manque de naturel saute aux yeux et empêche de pleinement s’immerger dans ces moments dramatiques et imprévisibles, surtout que la fiction accuse un rythme laborieux. La bande originale composée par Jean-Paul Peron a beau plaire par ses sonorités folkloriques, magnifiées par le bagad de Lann-Bihoué, elle est presque phagocytée par les maintes chansons de marins répétées à outrance. Ce traitement rompt la dynamique d’une œuvre télévisée déjà entravée par des épisodes beaucoup trop longs. À la rigueur, que chacun dure presque deux heures pourrait se tolérer, mais Entre terre et mer étire à l’infini des scènes inutiles. Croquer le quotidien et montrer sa simplicité est une excellente chose, mais il importe de ne pas non plus oublier d’injecter un semblant d’allant. La production cherche une véritable authenticité, ce qui est tout à son honneur, sauf qu’elle s’empêtre dans un registre convenu, une effusion de bons sentiments et des clichés à ne plus savoir qu’en faire.

Après le décès de sa mère l’ayant élevé seule, Pierre Abgrall (Didier Bienaimé) part sur le littoral malouin dans le but d’offrir ses services aux fermes environnantes. De mars à novembre, les côtes se vident chaque année de leur population masculine et manquent de bras vigoureux pour travailler dans les champs. Et pour cause, tous sont en mer, à braver le danger. Le campagnard aperçoit pour la première fois ces grandes étendues d’eau et commence à fantasmer sur ces maris voguant au loin que ces femmes attendent inlassablement. Il les voit toutes s’échiner, se serrer les coudes, souffrir de cette cruelle absence et prier jour et nuit pour ne pas découvrir sur le seuil de leur porte le maire accompagné de l’abbé, toujours annonciateurs d’une funeste nouvelle. Dès qu’il pose son regard sur Marie, la lavandière éprise d’un pêcheur, il tombe sous son charme et ne peut s’empêcher de rêver. Pourtant, dans les monts d’Arrée, une amie d’enfance, Léa (Marina Golovine – Le Cri), anticipe son retour normalement prévu à l’hiver et l’arrivée au port des marins. Pierre se prend d’affection pour sa patronne, Jeanne, l’épouse du capitaine de la goélette La Charmeuse, qui le lui rend bien. Calme, réservé, intelligent, réfléchi et poli, il plaît immédiatement à toutes ces femmes vaillantes et contraste avec les autres saisonniers souvent gouailleurs. Le personnage n’a rien de désagréable, mais il se montre surtout fade et presque niais. À l’instar de beaucoup, il est desservi par une caractérisation archétypale et des dialogues peu naturels donnant l’impression d’être récités. L’interprétation des acteurs s’avère d’ailleurs très fluctuante, seuls quelques-uns comme Bernard Fresson dans le rôle de l’attachant père Lebreton et Anne Jacquemin (Les Maîtres du pain) en tant que la paysanne Jeanne  s’en sortent avec les honneurs. Les enfants, dont les deux frères mousses, sont franchement mauvais. Sur une note bien triste, une grande majorité des comédiens est désormais décédée. La galerie des principales figures se contente ainsi d’une succession des poncifs habituels de ce type de récit. Le protagoniste naïf et affable a la chance d’être pris sous l’aile d’une gentille famille avec un capitaine bienveillant (Roland Blanche – Le Fils du cordonnier) ; il s’amourache d’une belle et douce lavandière (Florence Hebbelynck) se bornant à stationner face à la mer, le regard dans le vide ; un vieux couple avec un marin assez bourru et une femme au fort tempérament pimente le village ; la fille restée dans les montagnes se perd dans des délires passionnels et mélodramatiques ; l’armateur aime les gros sous et se moque de son épouse superficielle ; le grand méchant se montre justement très méchant, etc. En bref, la finesse psychologique ne caractérise pas Entre terre et mer dont le scénario vante les mérites de ces fidèles et braves héroïnes angoissant toujours pour leur mari exerçant une profession tout aussi enjolivée.

Pendant huit mois, les hommes partent loin de leurs proches, sur un modeste voilier. Seuls au milieu d’une nature régulièrement survoltée, ils jouent leur vie dans l’espoir de remplir les cales de morues. En plus de dépeindre les femmes demeurées à terre à grand renfort de qualités et de défauts s’apparentant presque à des attributs sympathiques, l’écriture veille à agir de même avec les conjoints. Le courage de ces individus se révèle évident, car pour s’en aller de la sorte, affronter le mauvais climat météorologique, l’incertitude et les démons déchaînés de l’océan, il faut le vouloir ou être désespéré. Mais transformer ces marins en figures héroïques tend à desservir la crédibilité et l’impact émotionnel. Au lieu de forcer le trait de la sorte, des aspérités les auraient humanisés. Il n’empêche que derrière cette peinture idéalisée de l’époque, la mini-série propose une représentation intéressante des conditions de travail. Malgré un ton trop didactique, grossièrement alimenté par l’apprentissage de Pierre et des mousses, elle apporte des éléments culturels plutôt riches. Le quotidien de ces protagonistes, à terre comme en mer, est rondement illustré avec la recherche de matelots, la réparation du bateau, les stocks de nourriture à prévoir, la préparation des appâts, les moments de félicité et de tranquillité au beau milieu de nulle part, les méthodes de pêche et de conservation du poisson, le prix évoluant selon le marché et les directives de l’armateur, les tragédies inévitables, les doutes sur la fidélité de leur femme, les envies d’accorder du bon temps sur l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon avec les prostituées, les difficultés liées à la vie en communauté aussi restreinte, les correspondances épistolaires, les périodes de longue attente… Les amateurs du genre apprécieront cette approche éclairée même si, une fois de plus, le traitement ingénu dessert l’ensemble.

Pour conclure, la mini-série Entre terre et mer tente de délivrer un double registre, à la fois intellectuel et affectif, à travers la peinture de ces forçats du large et de ces épouses s’angoissant huit mois de l’année sur le continent. Malgré son ambition de choyer l’authenticité et la sobriété, elle botte en touche, car en se contentant de rebondissements éculés, de dynamiques sentimentales convenues, d’une tonalité souvent mélodramatique et de personnages stéréotypés, elle tombe dans les travers caricaturaux qu’elle semble pourtant vouloir esquiver. L’absence de naturel des dialogues et le rythme languissant ne font alors que majorer les lacunes de cette écriture approximative béatifiant à l’extrême ces hommes et femmes vivant sur la côte malouine au début du XXè siècle. Le visionnage n’en devient pas foncièrement désagréable, mais il ne réussit jamais à fédérer ou émouvoir comme il essaye ouvertement de le faire.


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