Malgré ce que je serine, comme quoi je me contente des séries japonaises traînant dans mes dossiers depuis trop longtemps, j’avoue en avoir récupéré quelques-unes en douce. Neko Zamurai fait partie du lot. Cette fiction comporte deux saisons télévisées, chacune étant suivie d’un film. Pour l’heure, discutons uniquement de la première, constituée de douze épisodes de vingt minutes diffusés entre octobre et décembre 2013 sur STV. À noter que neko signifie chat en japonais. Aucun spoiler.

Avec sa mine sinistre, Madarame Kyûtarô effraye tout le monde, ce qui s’avère finalement souhaitable compte tenu de son statut de samouraï. Pour autant, il n’est plus qu’un rônin, un de ces guerriers sans maître cherchant vainement une nouvelle maison à laquelle se rattacher. En attendant, il accepte par désespoir les rares contrats susceptibles de lui être proposés, quitte à blesser son amour-propre. Sa mission du jour consiste cette fois à tuer le chat d’un puissant seigneur qui, aux dires de son fidèle serviteur, serait démoniaque et aurait corrompu l’esprit de son employeur. Bien que cette tâche répugne Kyûtarô, il se laisse attirer par son aspect financier. Sauf que le soir du supposé crime, il préfère maquiller la scène et prendre l’animal sous son aile. Ce choix totalement impulsif et surprenant de sa part annonce maints changements dans l’existence de cet individu au demeurant fort rigide.

Comment pouvais-je ne pas craquer devant cette histoire totalement farfelue ? Un jidaigeki avec un chat ? Franchement ! Une fois de plus, la créativité des scénaristes japonais transpire à travers ce synopsis improbable, mais délicieusement intrigant. Révélons-le immédiatement, cette première saison de Neko Zamurai ressemble à un réel festin. Malgré son titre, il importe de ne pas s’attendre à une fiction virevoltante truffée de moult duels et d’une tension létale à couper le souffle. D’aucuns à l’imagination débordante penseraient à un félin combattant à sa manière de vils sacripants. Ce n’est rien de tout ça. Les épisodes se contentent d’un rythme lent, paisible et très reposant, magnifié par une photographie léchée et des paysages très verts et assez montagneux. Le récit en tant que tel ne comporte pas de véritable rebondissement, se limite à des tranches de vie, et quand bien même le héros est confronté à quelques obstacles, le sang n’éclabousse jamais quoi que ce soit. Tout y demeure simple, visuellement acceptable à tout âge. Cela ne signifie nullement que la série en devienne aseptisée ou multiplie le sentimentalisme à outrance. En réalité, elle se dote d’une douce atmosphère jouant à la fois la carte de la comédie absurde et celle plus intimiste grâce à un registre dramatique reflétant les tourments de ce samouraï malheureux commençant enfin à s’ouvrir aux autres. L’humour loufoque et très fin se révèle délicieux et gentiment idiot. Le scénario se permet aussi plusieurs références actuelles comme les bars à chats et prouve par la même occasion son intemporalité. Ce n’est pas parce que Neko Zamurai se déroule à l’époque féodale qu’elle en perd de sa modernité et, de surcroît, la reconstitution de cette période reste tout à fait honorable en dehors de postiches en latex un peu trop visibles. Certes, ce subtil mélange ne peut plaire à tout le monde pour, justement, son aspect atypique, mais il a toutes les chances de subjuguer les amateurs d’originalités employant à bon escient leur richesse culturelle, l’empathie et la dimension humaine. D’ailleurs, la musique composée par un Endô Kôji inspiré participe sans conteste au succès avec cette utilisation d’instruments traditionnels, ces notes souvent cocasses et ces chansons hilarantes vantant les mérites du guerrier Kyûtarô. Difficile d’oublier l’énergique Waga Michi yo de NOAH, entendue dans le générique du début, qui annonce la couleur à travers des sonorités inattendues symbolisant à merveille l’incongruité permanente de cette série frôlant la parodie.

Les jours défilent et le maigre pécule de Madarame Kyûtarô se raréfie. Le propriétaire de son modeste logement vient encore une fois réclamer son dû et le menace d’expulsion. Cette situation inconfortable humilie le samouraï qui refuse d’effectuer un quelconque travail n’employant pas ses talents. Or, le Japon traverse une période assez stable et plus personne n’a envie d’embaucher qui que ce soit pour un assassinat. Il a beau toquer aux portes, il se fait systématiquement rejeter par d’éventuels futurs maîtres. Avec quelques répliques et attitudes, Neko Zamurai reflète parfaitement le statut difficile des rônin, leur marginalité et leur honte presque perpétuelle. Souvent sans le sou, méprisés par les leurs et mis au ban de la société, ils errent, parfois englués dans un vague à l’âme. Kyûtarô excelle dans son domaine, mais il a été renvoyé de son clan quelque temps plus tôt. C’est pourquoi il a laissé dans sa région sa femme et leur fille pour déménager à Edo, cela dans l’espoir de raviver sa gloire d’antan. Malheureusement, les mois défilent et sa condition dégénère. Pour toutes ces raisons, quand Sakichi (Mizusawa Shingo), le peureux serviteur d’un grand seigneur, l’aborde pour lui proposer un contrat ridicule, il ne parvient pas à refuser. Tuer un félin ? Et puis quoi encore ?! Certes, cet animal serait démoniaque, mais tout de même. Kyûtarô s’y résout et part trucider la fameuse Tamanojô. En la voyant avec ses beaux yeux verts, il ne résiste pas et décide de l’adopter, tout en cachant le pot aux roses à Sakichi. Après tout, il a besoin de cet argent ! Tout au long des épisodes, le rônin découvre les joies et mineurs désagréments de ces boules de poils, car c’est bien connu, elles ont leur caractère. À l’écran, trois chattes sont utilisées pour incarner Tamanojô et la différence est parfois flagrante, mais heureusement, surtout celle de quatorze ans, Anago, est mise en avant. Le chat ne semble pas toujours très à l’aise, bien que la production s’en accommode assez bien et de toute manière, le public n’a de cesse que de s’esclaffer devant cette bouille mignonne comme tout. Par chance, Kyûtarô peut compter sur le soutien d’Oshichi (Takahashi Kaori), une femme tenant une boutique fort curieuse où elle y soigne les félins, donne des conseils et fournit des remèdes. Alors qu’il commence assez malgré lui à familiariser avec son petit compagnon et essaye surtout de trouver un travail digne de ce nom, sa pétillante voisine vendeuse de donuts (Hirata Kaoru) cherche à le dérider un peu. Et en parallèle, l’ancien propriétaire du chat croyant sa bien-aimée morte embauche deux samouraïs pour retrouver le vil assassin. Le protagoniste n’a donc pas fini d’en voir de toutes les couleurs.

Les épisodes se déroulent généralement selon un même schéma. Le crispé Kyûtarô arbore son visage de tueur, démarre son entraînement quotidien et est perturbé par la jolie Tamanojô. Il part en direction d’Oshichi quémander des conseils, bougonne en apprenant les tarifs pratiqués par cette commerçante rusée, craque face à sa chatte, laisse transparaître quelques signes de tendresse et se remémore des moments vécus avec sa famille qui, décidément, se méprenait toujours sur ses pensées. Avec des flashbacks, le passé du guerrier se dévoile ainsi au fur et à mesure. La courte durée de ces vignettes scénaristiques permet d’atténuer les éventuels soucis de cette structure narrative assez codifiée bien qu’en y réfléchissant, celle-ci participe aussi au charme d’ensemble où chaque semaine se conclut par une leçon de vie sous forme de haïku. Neko Zamurai illustre le cheminement personnel de Kyûtarô qui, au contact de son animal, s’ouvre sur les autres. L’interprétation de Kitamura Kazuki (Tenchijin) offre ses lettres de noblesse à cet homme très attachant. Taciturne et ténébreux, il inspire la crainte partout où il va. Autrement dit, Kyûtarô est le stéréotype du samouraï fier, vertueux, droit et suivant à la lettre le code des principaux moraux des siens. La série s’amuse beaucoup de ce portrait qu’elle n’hésite pas à pasticher avec beaucoup de piquant. La personnalité du rônin n’a rien à voir avec son aspect physique et du fait de son incapacité à sourire et transmettre ses sentiments, il passe pour quelqu’un de froid, cela même auprès des siens. En vérité, sous cette rigidité, il abrite un cœur tout mou, ne sait jamais comment réagir et se sent régulièrement mal à l’aise devant les autres. Pour pallier l’introversion et le tempérament taiseux de son épéiste, la fiction plonge directement dans ses pensées qu’elle partage avec l’audience. C’est l’occasion d’y découvrir un homme sensible, un peu ridicule et totalement faible dès qu’il est question de son chat ou de ceux qu’il aime. L’écriture ne manque jamais de chaleur et induit un ravissant climat où évoluent des figures bigarrées aux diverses facettes. Derrière cet aspect proche du vaudeville se cachent aussi toujours de discrètes notes plus dramatiques comme le prouve le passé de la joviale Wakana aux cheveux courts. En sus de sa prédominance humoristique, la production ne cherche pas à créer artificiellement de la misère, conserve au long cours une sobriété appréciable et densifie l’air de rien ses héros, preuve de son talent.

Pour conclure, l’adorable première saison de Neko Zamurai se place sur les rangs de ces histoires capables de toucher en plein dans le mille et d’enchanter par leur générosité et leur bonne humeur. En mettant en avant un morose samouraï sans maître, véritable parodie du genre, et du chat qu’il devait tuer de sang-froid, elle illustre un truculent quotidien pétri de joie et de tendresse. Son protagoniste à la mine patibulaire se déride enfin au contact de sa boule de poils, s’ouvre sur le monde et gagne en maturité. Malgré l’ineptie sur le papier de son postulat de départ, elle charme par son naturel désarmant, ses personnages récurrents, la tranquillité relaxante de son rythme, son ton burlesque et ses musiques enthousiasmantes. Drôle, pétillante, pleine de malice et non dénuée d’une légère mélancolie, cette série atypique détient là de solides arguments pour amuser autant que faire rire, fédérer, émouvoir et coller un sourire niais le restant de la journée. Il s’agit pour ma part d’un petit coup de cœur qu’il me tarde de poursuivre, en espérant que la suite garde de cette fraîcheur et de cette sincère authenticité.