Tsumi to Batsu | 罪と罰

Par , le 21 juin 2017

Incroyable, mais vrai, je suis enfin arrivée au bout du stock de fictions japonaises sommeillant dans mes dossiers depuis parfois maintes années. Cela m’aura pris beaucoup de temps, mais maintenant, je peux repartir sur des bases un peu plus légères, à condition que je ne retombe pas dans mes travers. C’est d’ailleurs assez amusant de terminer avec Tsumi to Batsu, une production qui me faisait grandement envie depuis sa diffusion, mais que je n’ai donc regardée qu’il y a peu. Son titre, traduisible en crime et châtiment, ne laisse guère de doute sur la paternité de l’histoire puisqu’il s’agit d’une déclinaison d’un manga en dix tomes d’Ochiai Naoyuki adaptant et modernisant lui-même l’illustre roman de Fiodor Dostoïevski ; la bande dessinée est disponible en France chez Akata/Delcourt sous l’appellation Syndrome 1866. La série japonaise, elle, se constitue de six épisodes transmis sur WOWOW entre avril et juin 2012 ; à l’exception du dernier comportant vingt minutes additionnelles, les autres se contentent de cinquante. Aucun spoiler.

Est-ce réellement un crime que d’assassiner un individu entravant le bon fonctionnement de la société ? Le jeune étudiant sans le sou Tachi Miroku se pose nombre de questions existentialistes et commence à s’enfermer dans une spirale autodestructrice. Au lieu de se rendre en cours, il reste cloîtré dans sa chambre à réfléchir, écrire, tergiverser. Ses pensées souvent sordides l’incitent à passer à l’acte, mais il doute. Comment doit-il agir pour devenir le grand homme qu’il rêve de représenter ? Lors d’une de ses rares sorties, il entend les discussions de lycéennes exhortant l’une d’entre elles à se prostituer pour intégrer leur club fermé. N’est-ce pas là le signe qu’il attendait pour mener à bien ses fantasmes les plus profonds et se forger sa propre identité ? Ne risque-t-il pas plutôt de se condamner à jamais ?

Même si ce n’est pas l’envie qui m’en manque, je n’ai jamais pris le temps de me lancer dans le classique russe qu’est Crime et Châtiment. J’avoue que son caractère très imposant, autant sur sa forme que sur son fond, m’effraye beaucoup. De même, je ne connais pas le manga l’adaptant. Je serai par conséquent bien en peine de comparer quoi que ce soit et ce billet se contente du matériel proposé par la série. Si je rattrape un jour ce trou culturel béant, j’en profiterai pour ajouter par ici un petit aparté. Le synopsis annonce d’emblée la couleur et les premiers instants de la fiction confirment la lourdeur étouffante de l’ambiance. Car avant toute chose, Tsumi to Batsu sort du lot par sa tonalité très noire, glaçante et férocement pessimiste. Rares sont les productions télévisées japonaises à se montrer aussi sinistres et oppressantes, à jouer l’ambivalence morale et à oser aller jusqu’au bout de leurs idées. Les scènes de violence, à la dimension parfois sexuelle, ne sont d’ailleurs pas édulcorées, s’affranchissent d’un voyeurisme redouté et appuient plutôt la teneur psychopathologique de l’intrigue. Sans surprise, les épisodes sont passés sur la chaîne du câble WOWOW, habituée aux thématiques plus âpres et travaillées. La réalisation essaye de participer à cet effort et se distingue du style fadement classique. Elle privilégie les couleurs froides et désaturées, une musique d’Endô Kôji (Neko Zamurai) tantôt minimaliste tantôt cérémoniale, un rythme lancinant et une narration antichronologique. Les évènements se succèdent dans un ordre assez aléatoire, avec plusieurs allers et retours dans le temps. Les indices distillés au compte-gouttes favorisent cette atmosphère inquiétante, létale, mais également une confusion qui, bien qu’un peu maladroite, symbolise les troubles du protagoniste. Le téléspectateur sait dès le départ que cette plongée dans la psyché torturée de ce vingtenaire désabusé se terminera tragiquement. Dommage que la seconde moitié très désorganisée perde de sa force et s’embarrasse de longueurs verbeuses légèrement rébarbatives parce que les propos généraux dégagent une fine intelligence.

Miroku a pour feu son père une grande estime et souhaite un jour lui ressembler et l’honorer. Tout du moins, c’est ce qu’il se répète. Il suit ses traces en écrivant des histoires, mais pour l’instant, la satisfaction ou le succès ne sont pas au rendez-vous. Il déménage à Tôkyô pour étudier dans une prestigieuse université, avec le soutien financier de sa sœur aînée, persuadée que son frère est promis à un brillant futur. Elle n’hésite donc pas à l’aider de son mieux, sans en devenir pour autant impérieuse, mais toujours bienveillante. Une fois à la capitale, la situation dérape, le monde lui paraissant à la dérive, envahi par des personnes nuisibles. Perdu dans ses pensées obsessionnelles, il ne sort alors guère plus de son minuscule studio, refuse presque toute communication avec sa famille, ne leur téléphone jamais et détourne la vérité pour éviter de révéler le pot aux roses. Pendant ces longues journées, il demeure tapi entre ces quatre murs, dans une obscurité tentaculaire, et nourrit ses propres tourments. Quelques années plus tôt, il fut récompensé par un prix littéraire grâce à un récit mettant en avant un criminel, mais à ses yeux, quelque chose manque pour le rendre convaincant. Puisqu’il n’a lui-même jamais tué, il estime ne pouvoir en parler avec authenticité et légitimité. Cette absence d’émotions devrait être comblée en s’y plongeant à corps perdu. Tandis qu’il se laisse envahir par ses envies de plus en plus pressantes, il remarque la lycéenne Baba Hikaru (Hashimoto Ai – Hard Nut!), une manipulatrice sans scrupules. Elle harcèle ses camarades pour son profit, les pousse à pratiquer l’enjo kôsai, une sorte de prostitution adolescente défrayant souvent la chronique au Japon, et œuvre de concert avec les yakuzas. Ce comportement dégoûte le mutique Miroku qui ne parvient plus à chasser cette pulsion meurtrière. Il doit assassiner cette fille cruelle dénuée de toute conscience. La société n’en sera ensuite que meilleure et lui se sentira mieux. Forcément, rien ne se passe comme prévu et il réalise trop tard les dommages de ses actes, sur sa propre vie comme sur celle d’autrui.

Comme son titre l’indique, Tsumi to Batsu aborde le crime. Découvrir si l’irascible Miroku va exécuter quelqu’un n’est en soi pas le fond du problème puisqu’il est manifeste qu’il le fera. La question est plutôt de savoir quelles en seront les conséquences, la série soignant son approche psychologique. Quand bien même le protagoniste se cherche des prétextes pour commettre cet homicide, s’arroger en justicier purificateur des maux rongeant le monde, sa fragilité mentale laisse dès le départ imaginer qu’il ne s’en sortira pas indemne. Dans son premier roman, il décrivait un assassin marmoréen, détaché, parfait, modèle qu’il aimerait atteindre. Il planifie ainsi le meurtre de la jeune fille méprisable et se retrouve confronté à un obstacle de taille, la présence du jouet de sa propre victime, la craintive Shimazu Risa (Ono Asuka). La personnalité de Miroku bénéficie d’un traitement ciselé, le scénario veillant à privilégier la carte de l’ambivalence et des contradictions. Envahi par une sourde colère catalysée par des secrets et des sacrifices familiaux, ne supportant plus cette dépendance financière et émotionnelle, il n’exprime jamais ses sentiments qu’il refoule au plus profond de lui-même, l’écriture s’apparentant à un exutoire. Il transfère sa haine de lui-même sur les autres et ne réalise pas que le problème vient finalement de lui, de tout ce qui le travaille depuis probablement maintes années. Ces mécanismes de défense et ces difficultés de communication le poussent vers des conduites discutables, voire condamnables. Kôra Kengo (Itsuka Kono Koi wo Omoidashite Kitto Naiteshimau) l’interprétant saisit parfaitement les paradoxes de ce garçon recroquevillé, mal à l’aise, souffrant d’un complexe d’infériorité et se permettant pourtant de juger tout le monde en aspirant quelque peu à une sensation de toute-puissance. Sudô Kai, l’ambigu personnage campé par Tanaka Tetsushi (Yamegoku), entretient ses troubles et ne souhaite en aucun cas que celui qu’il considère comme son poulain s’en sorte et se détache de lui. Au contraire, il le manipule à sa guise et le ramène encore et encore vers la noirceur et l’anarchie. Cette approche psychologique, voire psychanalytique, ne se limite nullement aux motivations de son protagoniste étant donné qu’elle illustre également son inéluctable déchéance, là où il se voit écrasé par le poids de ses péchés.

Rapidement, la série aborde sa deuxième phase, celle du châtiment. Une fois le pire perpétré, Miroku s’effondre. En dehors de la police et d’un procureur sagace au goût pour la philosophie (Ibu Masatô – Warui Yatsura), il se retrouve surtout rattrapé par ses remords qui ne font que s’amplifier et le tétaniser. Qu’a-t-il commis ? Pourquoi se sent-il aussi mal ? Sa conscience le ronge et il n’arrive pas à la pulvériser, car ses actes ne trouvent plus de véritable justification. La question pertinente à laquelle le scénario ne répond à juste titre pas, c’est de savoir si Miroku se juge coupable pour ses crimes ou parce qu’il n’est pas l’individu qu’il désirait être. Effectivement, voir ses faiblesses le hante et le blesse dans sa vanité, lui qui n’a rien de ce froid tueur détaché tant fantasmé. Une fois de plus, le personnage est confronté à ses contradictions, à un narcissisme nécessitant d’être éliminé s’il souhaite se reconstruire. Son nihilisme n’était au bout du compte qu’une façade, une carapace. Sa rencontre avec l’intègre Ameya Echika (Mizukawa Asami – Yume wo Kanaeru Zô), une jeune femme vulnérable, le dirige vers un temps d’acceptation, d’expiation. Les scènes n’en demeurent pas moins difficiles à observer en raison d’une charge émotionnelle à fleur de peau. La relation qu’entretiennent ces deux êtres à la sensibilité extrême prolonge cette dualité permanente, ces questionnements sur des sujets transpirant d’une humanité cherchant à prendre ses quartiers. Tsumi to Batsu profite de son histoire principale pour dresser un état des lieux assez éprouvant, la société japonaise engendrant ses défauts et transformant parfois ses habitants en monstres dépravés. La prostitution des adolescentes, le harcèlement tel que l’ijime, les accointances avec un milieu mafieux insidieux et diverses autres dérives sont dénoncés plutôt subtilement, l’écriture veillant toujours à laisser le téléspectateur se forger son opinion. L’amour, le sentiment d’interdépendance, le sens du sacrifice proche d’un martyr christique et la violence ne sont que quelques-unes des amorces de réflexion de cette peinture désabusée exagérant volontairement ses propos.

Pour résumer, avec cette plongée dans la tête d’un assassin désillusionné tiraillé par ses propres contradictions, Tsumi to Batsu s’apparente à un voyage d’une rare intensité où chaque étape est savamment menée. Alors qu’il se persuadait de sauver le monde d’une partie de ses tares, ce jeune homme égoïste étouffé par son orgueil se voit pris à son piège et dans l’obligation de se confronter à ses démons qu’il préférait jusque-là nier. Il n’est pas l’être différent, supérieur qu’il croyait représenter, seulement un énième individu semblable aux autres. Outre ses thématiques majeures de culpabilité, de repentir et ses questions assez existentialistes, cette série plutôt atypique pour le petit écran nippon s’arme d’une ambiance noire, funeste, bien que non dénuée d’une certaine lueur d’espoir en fin de parcours, comme si la rédemption était envisageable. Son ambition finit par la desservir vers sa conclusion du fait d’inégalités et de maladresses, mais pour sa richesse psychologique et son absence de complaisance, elle mérite un visionnage si l’on apprécie le genre.


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