Tôkyô Love Story | 東京ラブストーリー

Par , le 19 juillet 2017

Maintenant que j’ai enfin terminé de vider tous mes dossiers de fictions japonaises, que regarder ? Le choix est tellement vaste ! Je n’ai pas tergiversé très longtemps et décidé de me lancer dans quelque chose qui me tentait depuis un moment : une exploration en bonne et due forme des travaux du scénariste Sakamoto Yûji (Soredemo, Ikite Yuku, Saikô no Rikon). Pour bien commencer, j’ai testé une de ses premières séries, la plus ancienne disponible sous-titrée, Tôkyô Love Story. À l’origine se trouve un seinen manga en quatre tomes de Saimon Fumi. Son adaptation télé se compose de onze épisodes de quarante-cinq minutes chacun passés sur Fuji TV entre janvier et mars 1991. Elle bénéficia lors de sa diffusion d’un succès plutôt considérable et doit encore demeurer dans les mémoires de plusieurs téléspectateurs. Aucun spoiler.

Nagao Kanji, vingt-quatre ans, quitte sa campagne pour Tôkyô afin d’intégrer un poste à responsabilités dans une entreprise d’équipements sportifs. En arrivant à la capitale, il retrouve avec bonheur deux grands camarades d’enfance et rencontre une de ses collègues, la sémillante Akana Rika tombant immédiatement sous son charme. Mais lui en aime une autre… Ce quatuor commençant alors à entrer réellement dans la vie active connaît ses bas, ses hauts, ses doutes et ses joies, mais toujours avec l’amitié et l’amour en toile de fond.

Tokyô Love Story représente ni plus ni moins que l’essence de la comédie romantique japonaise en vogue autour de la première moitié des années 1990. Elle a beau avoir avancé en âge, elle conserve des qualités formelles et son style suranné la rend plus attachante à sa manière. Car ne le nions pas, le kitsch ne l’épargne pas avec ses vestes à épaulettes, ses coiffures très structurées, sa musique de Hinata Toshifumi (Buzzer Beat) parfois riche en synthétiseurs et cette atmosphère d’antan si particulière – avec une propension à fumer partout et continuellement ! Malgré tout, cet aspect démodé ne gêne pas et participe au succès de cette recette transcendant facilement les générations. Si la scénographie accuse le poids des années, le scénario, lui, n’a pas pris une ride et se veut peut-être plus actuel que ceux présentement visibles dans le petit écran nippon. La série se montre effectivement assez libératrice sur certains points, notamment avec celui de la place de la femme dans la société, élément cher à Sakamoto Yûji. Le sexe n’est pas occulté ou diabolisé, mais traité de façon bien plus ouverte qu’avec les travaux d’aujourd’hui. L’ambiance alterne ainsi entre humour, drames, réflexions sur des thématiques universelles, et privilégie des histoires d’amour plutôt réalistes, sans trop verser dans le sentimentalisme ou les rebondissements capilotractés. Son rythme perd de son allant vers le dernier tiers et souffre de développements inconsistants, mais cela n’annule en rien les autres atouts. Au bout du compte, cette sorte de chronique sociale à l’atmosphère un peu nostalgique prouve qu’avec un récit finalement classique et une écriture parfois un peu inégale, il est encore possible de surprendre, de divertir, de toucher et de fédérer. Pour la petite anecdote, Last Christmas du même scénariste fourmille de références et clins d’œil à Tôkyô Love Story.

Le quotidien dans la préfecture d’Ehime, sur l’île de Shikoku, n’a rien à voir avec le tumulte tokyoïte. Forcément, à peine Kanji a-t-il mis les pieds hors de l’avion qu’il est soufflé par les vrombissements de cette ville ne s’arrêtant jamais. Il faut dire que la collègue l’accueillant à l’aéroport, Rika, ne lui laisse pas du tout l’opportunité de respirer. L’audience comprend très vite que l’histoire se focalisera autour de ces deux. La jeune femme est aussi boute-en-train et franche que son pendant masculin s’avère indécis et presque pleutre. Ayant passé plusieurs années aux États-Unis, elle ne ressemble pas totalement à ses compatriotes et se révèle bien plus directe. La perspicace Rika n’est autre que la lumière de Tôkyô Love Story, celle forçant les évènements et n’attendant pas que la roue tourne. Elle a tout de suite le coup de foudre pour Kanji, se permet de le surnommer Kanchi sans lui demander son avis, n’écoute pas les ragots la concernant au travail, trace sa route et secoue son amoureux pour qu’il réalise sa chance d’être aimé par une personne comme elle. Derrière cette assurance se cachent toutefois de nombreuses hésitations et fragilités. L’enthousiasme de Rika n’est qu’une façade pour mieux dissimuler ses faiblesses. Elle tend la main à ce naïf Kanji dans l’espoir qu’il la prenne, la soutienne, et qu’ils forment un véritable couple. L’interprétation enjouée de Suzuki Honami (Kono yo no Hate) apporte beaucoup à cette piquante et fidèle office lady. Oda Yûji (Mayonaka no Ame) campant le fameux campagnard n’est pas en reste et l’alchimie entre les deux acteurs constitue le sel de Tôkyô Love Story. Les deux héros se chamaillent et plaisent pour leur naturel, leurs petits codes truculents comme le téléphone imaginaire, et cette sensation qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Sauf que Kanji est entiché d’une amie de jeunesse depuis plus de cinq ans. Et maintenant qu’il est à Tôkyô, il meurt d’envie de la revoir… Dommage qu’il finisse par agacer un peu en raison de sa versatilité causant plus de mal que de bien. Certaines de ses réactions laissent perplexe et le rendent difficile à cerner. La conclusion totalement inattendue risque justement de décevoir beaucoup, bien qu’elle s’arme en même temps d’un message féministe assez émancipateur, surtout au vu de la date de création de cette production.

Quelques autres personnages détiennent un rôle primordial au sein de cette série dynamique. D’Ehime viennent aussi Mikami Kenichi, le séducteur étudiant en médecine, et Sekiguchi Satomi (Arimori Narimi), la douce institutrice Satomi. Avec Kanji, ils formaient à l’époque un trio plutôt inséparable et puisqu’ils sont maintenant réunis, ils décident de se retrouver et de discuter du bon vieux temps. En vérité, ils se taisent les uns les autres leurs propres sentiments. Kanji aime Satomi qui elle aime Kenichi qui lui, eh bien, ne paraît pas trop savoir ce qu’il souhaite. Comme toute romance qui se respecte, celle-ci n’hésite pas à jouer les triangles, voire carrés amoureux. S’y ajoutent en filigrane une collègue de Kenichi, la sérieuse et pragmatique Nagasaki Naoko (Sendô Akiho), semblant condamnée à devoir suivre les directives de sa famille fortunée. Tôkyô Love Story ne bouscule absolument pas les codes du genre avec les incompréhensions, les mensonges, les trahisons et les coups du sort. Les épisodes se perdent d’ailleurs un peu en fin de parcours et auraient mérité moins de délayement. Pour autant, en dépit d’une mécanique traditionnelle, le charme des acteurs, les diverses permutations des duos et le travail apporté à une caractérisation au départ légèrement stéréotypée permettent de passer outre – du moins, si les longs cheveux d’Eguchi Yôsuke (Shiroi Kyotô) dans le rôle du fieffé don Juan n’effrayent pas ! À force de se mentir à eux-mêmes et à leurs proches, les protagonistes patinent, se retrouvent dans des situations inconfortables et nourrissent des conflits nécessitant d’éclater. Quelques figures comme Satomi et ses yeux de chien battu manquent de relief, mais Rika éclipse à merveille ces moments plus rébarbatifs, même si cela ne l’empêche pas elle aussi d’agir curieusement. Le scénario traite avec beaucoup d’émotions, de sincérité et de tact les dynamiques unissant ces héros encore en pleine maturation, eux qui viennent quasiment de quitter l’impulsivité du bel âge pour pénétrer dans les difficultés adultes. Elle aborde également des questions intéressantes sur l’amour, l’impératif ou non d’occulter ses sentiments pour quelqu’un d’autre lorsque l’on est en couple, sur la pression involontaire d’un conjoint visiblement plus infatué. Son message général privilégie le réalisme et oublie l’idéalisme souvent en vigueur au début des relations amoureuses. Somme toute, la fiction en dit long sur la jeunesse nippone de la fin des années 1980, celle jouissant de cette période dorée et insouciante, avant que le pays n’entre dans une zone de turbulences socioéconomiques.

Pour résumer, Tôkyô Love Story ne trompe pas sur ses intentions puisqu’elle dépeint avant toute chose des romances se déroulant en milieu urbain et qu’elle permet en plus de ne pas se révéler totalement prévisible. Bien qu’elle ne sorte pas vraiment des sentiers battus avec ses ingrédients déjà éprouvés ailleurs, elle les développe avec un certain talent, s’arme d’audace pour l’époque et propose une jolie comédie sentimentale conjuguant des séquences légères à d’autres plus chargées en émotions. L’énergie communicative de son héroïne moderne et fière de l’être apporte beaucoup de coffre à l’ensemble. Les amateurs du genre devraient donner sa chance à ce classique du petit écran japonais surtout que son visuel daté lui confère un charme authentique du plus bel effet. Et les hésitants pourraient aussi se laisser tenter, car malgré un cheminement approximatif et un étirement de l’intrigue, l’universalité des sujets risque bien de faire mouche, voire de séduire.


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