Supernatural (saison 11)

Par , le 9 août 2017

Dites donc, cela fait un petit peu trop longtemps que nous n’avons pas discuté de Supernatural sur ces pages. Rattrapons cette erreur avec sa onzième saison, constituée de vingt-trois épisodes diffusés sur The CW entre octobre 2015 et mai 2016. Aucun spoiler.

Tristement, en soufflant sa dixième bougie, la série vivait aussi l’une de ses plus mauvaises périodes. Certes, la conclusion se montrait intrigante avec l’irruption d’un grand ennemi ténébreux, mais l’ensemble criait la paresse et l’ennui. Malgré mes doutes et une impression de finir par voir toujours un peu la même recette, j’ai lancé cette nouvelle salve d’aventures plutôt confiante, sûrement parce que je garde pour cet univers un incroyable attachement. Et une fois de plus, Supernatural prouve que ses réserves ne sont pas taries, que son âge presque canonique pour la télévision actuelle ne freine pas toutes ses ambitions, qu’elle peut à nouveau surprendre, divertir. Effectivement, la production réussit cette année à atténuer certains de ses défauts pourtant prépondérants et à rompre assez régulièrement une mécanique bien huilée, mais ronronnante. Ne le nions pas, cette saison souffre de longueurs, de tergiversations rébarbatives et perd de sa force en cours de route, sauf qu’elle laisse de bons souvenirs et la sensation que les frères Winchester ont encore des choses à vivre. Déjà, ils arrêtent de se cacher ce qui les ronge et communiquent enfin. La sérénité de leur relation apporte une certaine maturité et leur permet de cheminer, de ne pas retomber inlassablement dans leurs terribles travers. La série limite les non-dits, résout rapidement des problèmes qui jusque-là se seraient éternisés et, en dehors de quelques exceptions, utilise ses monstres de la semaine pour asseoir son intrigue générale. Sa narration gagne ainsi en force et en fluidité, ce qui atténue sensiblement le classicisme de ses récits. L’ambiance nostalgique et intimiste, à l’instar du très beau 4×04, Baby, à bord de l’Impala, ou du 11×16, Safe House, avec Bobby et Rufus, démontre une envie des scénaristes de rendre hommage à la fidélité des téléspectateurs et cela fait toujours drôlement plaisir. Car si l’on regarde Supernatural onze ans après son irruption à l’antenne, c’est justement parce que l’on affectionne son petit monde perpétuellement sur la brèche. D’ailleurs, un surpuissant antagoniste vient de surgir sur le devant de la scène.

En se débarrassant enfin de la marque de Caïn ayant failli annihiler son humanité, Dean a aussi libéré les Ténèbres, une entité enfermée par Dieu avant même la création de l’Univers. Les conséquences sont immédiates, avec une population humaine agissant tels des monstres sanguinaires au contact d’un mystérieux brouillard, mais également avec des démons craignant pour leur futur et des anges commençant à fomenter des plans d’anéantissement. L’inquiétude transpire à tous niveaux, surtout que les seuls individus ayant été capables d’emprisonner à l’époque cet ennemi ont disparu ou ne sont pas joignables. Dean est le premier à rencontrer ces Ténèbres qui, en dépit de leur nom, cachent seulement Amara, une femme semblant humaine, bienfaisante et calme. Qui est-elle ? Que veut-elle ? Quel lien entretient-elle avec l’aîné des Winchester ? L’intégralité de la saison s’attarde sur cette menace, sur cette guerre contre Amara, parce qu’il s’avère évident qu’elle doit être mise hors course. Incontrôlable, vindicative et impatiente, elle surprend par sa nature insaisissable et son caractère instable. Ses pouvoirs s’approchant du divin empêchent quiconque d’en venir à bout et conduisent les personnages à douter de l’issue. Et Dean ne peut contenir une attirance ambivalente… Supernatural joue beaucoup sur l’éventualité de décès immuables. Avec la disparition de Death, certaines choses ont bougé du côté des faucheurs et l’une d’entre eux, Billie (Lisa Berry), souhaite en finir une bonne fois pour toutes avec ces satanés frères Winchester. La durée de vie de la série brise toutefois une partie non négligeable de cette atmosphère létale. Amara (Emily Swallow) représente ainsi le fil rouge de ces épisodes inédits. Si au départ elle reste tapie dans l’ombre, son emprise grandit vite et induit un sentiment d’urgence absolue. N’est-ce pas l’occasion d’allier les forces de tous ? Après tout, les ennemis de nos ennemis ne sont-ils pas nos amis ?

Si l’arc sur les Ténèbres occupe la quasi-totalité de la saison, cela n’empêche nullement les récits indépendants d’exister, avec les luttes traditionnelles contre les créatures malfaisantes tout aussi habituelles. Vampires, fantômes, loups-garous, etc., bref, la routine suit son cours. Bien sûr, ils servent à délayer l’histoire, à jouer l’attente, mais pour cette fois, ces moments d’apparent banal remplissage sont mis en relief par Sam et Dean qui, de leur aveu, expliquent devoir se changer les esprits alors qu’ils stagnent dans la bataille contre Amara. Et de temps à autre, comme dans le sympathique 11×08 sur les amis imaginaires, Just my Imagination, une connexion insoupçonnée s’établit avec la mythologie en tant que telle. En vérité, les frères épluchent leurs livres, grimoires et autres manuscrits cachés sans jamais parvenir à trouver un maigre élément susceptible de leur délivrer un semblant de solution. En existe-t-il une ? Pour ne pas devenir fous et parce que des innocents se transforment en victimes, ils entrecoupent leurs recherches avec ces affaires. C’est parfois en plus l’occasion d’injecter un peu d’humour, un zeste horrifique décalé, de ramener à l’écran les rares figures récurrentes encore en vie, et d’amuser comme Supernatural sait si bien le faire. Le 11×07, Plush, avec un lapin tueur, le résume parfaitement et rappelle le ton des débuts de la production. La saison ne s’éparpille pas trop et fait monter correctement la pression en élargissant les enjeux. Amara n’est pas une banale ennemie. Non, elle possède des liens inimaginables avec un être tout aussi surprenant ; quelqu’un dont on entend parler depuis tellement longtemps et qui finit enfin par apparaître, même si l’on se doutait déjà de sa présence. Anges, démons, sorcières, tous œuvrent de concert, mais ils n’oublient jamais de suivre leur propre agenda si le cœur leur en dit.

Dean se sent coupable d’avoir libéré les Ténèbres et s’interroge sur sa place, sur sa légitimité. Sam, lui, refuse de plus en plus de continuer le cercle infernal dans lequel ils se trouvent. Au lieu de tuer et de réfléchir après, il choisit l’inverse, de retourner aux sources de leur travail : sauver tout le monde. Secourir son frère en risquant d’anéantir le reste de la planète n’est pas tolérable. Le plus jeune des deux mûrit et tempère de son mieux les ardeurs de martyr de son aîné. Les voir plus posés et soudés, moins dans le conflit, plaît. Crowley reprend aussi de ses couleurs en redevenant un vrai roi de l’Enfer. Cruel et perfide, il ne fait plus de cadeau à qui que ce soit, et encore moins à sa mère, la grandiloquente Rowena, qui vient d’essayer de l’assassiner de sang-froid. Cette dernière a toujours plus d’un tour dans son sac et finit presque par tirer son épingle du jeu, bien qu’elle continue simultanément d’agacer pour son maniérisme affecté. Castiel reste peut-être une fois de plus l’éternel perdant de la saison, mais la série joue la carte de l’autodérision en se moquant du statut de l’ange malmené et en délivrant un petit retournement de situation séduisant. C’est d’ailleurs l’occasion de revoir un visage très familier ayant à juste titre marqué son époque et le pauvre Sam. Les frontières entre les camps se floutent, avec de toute manière une galerie s’étant réduite au fil du temps, la faute à maints décès dans le passé. Cela sans occulter la morgue de Metatron, la quête d’artefacts touchés de la main de Dieu, une imagerie religieuse délicieusement raillée, un voyage dans la France du début des années 1940, la naissance d’un nouveau prophète, une chouette bande-son, des références à culture populaire à foison, etc.

En conclusion, après une mauvaise période, Supernatural propose avec sa onzième saison un léger rafraîchissement. Bien que celle-ci ne soit nullement dénuée de défauts et qu’elle finisse par s’étioler en bout de route, elle tient correctement la barre et réserve de jolis moments parfois teintés d’une nostalgie appréciable. Elle démarre ainsi tambour battant et installe d’emblée ses objectifs qu’elle ne néglige jamais. Malgré un parcours pourtant rudement compliqué, les Winchester n’ont encore jamais été confrontés à une menace d’une telle envergure et bataillent ferme pour ne pas perdre pied. Les Ténèbres sont là, charismatiques et bien décidées à déchaîner un souffle mortel sur l’intégralité de la planète, à fomenter l’Apocalypse. Au fond, rien ne change vraiment dans ces épisodes à la mécanique classique, si ce n’est que les protagonistes oublient enfin leur routine relationnelle alimentée par la rancœur et les tentatives de culpabilisation réciproque. Avec une dynamique maîtresse plus saine, une construction davantage feuilletonnante et des ingrédients ayant fait leurs preuves, le divertissement se révèle alors payant, à défaut d’estomaquer. Ce qui n’est déjà pas si mal, non ?


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