Saikô no Rikon | 最高の離婚

Par , le 8 novembre 2017

Deux cents. Voilà la deux centième série hebdomadaire japonaise à apparaître sur Luminophore depuis 2007. Déjà ! Je me souviens encore comme si c’était hier de mes débuts dans ce nouvel univers. Ce n’est qu’après avoir terminé Saikô no Rikon, soit le meilleur divorce en français, que j’ai réalisé sa place particulière et je suis bien contente d’être tombée sur elle pour marquer cette occasion. Scénarisée par Sakamoto Yûji (Mother) que l’on ne présente plus, elle se compose de onze épisodes diffusés sur Fuji TV entre janvier et mars 2013 ; le premier et le dernier disposent d’une douzaine de minutes additionnelles. Le bonus datant de 2014 sera traité plus tard. Aucun spoiler.

Mitsuo et Yuka se sont mariés il y a presque deux ans, mais depuis, ils passent leurs journées à se disputer, souvent pour des broutilles. Sur un coup de tête, ils décident un soir d’imprimer les papiers de divorce et de les signer. Voilà, ils sont libres. Du moins, en apparence, car en vérité, ce n’est que le début d’un long parcours. Ils sont pour un temps obligés de cohabiter et de mentir à leur propre famille. Et quand s’y ajoute l’irruption d’une ancienne camarade de classe pour qui Mitsuo semble avoir un faible et de son époux, la situation devient encore plus explosive…

Grâce à Saikô no Rikon, Sakamoto Yûji montre une fois de plus son appétence pour les sujets un peu controversés allant à contre-courant d’une société toujours trop patriarcale et misogyne. En évoquant le meilleur divorce, le titre de sa fiction donne déjà le ton et laisse supposer qu’une séparation pourrait être préférable. L’idée n’est pas du tout d’affirmer que rompre son mariage est la solution, mais une parmi d’autres, le but étant de favoriser le bonheur des deux parties concernées. Tout au long de ces épisodes, le scénariste en profite pour y injecter un message dont il est coutumier, quelques petites réflexions susceptibles de faire progresser les mentalités nippones. Il matérialise par exemple d’emblée les différences de traitement entre les hommes et les femmes, les secondes passant trop régulièrement en arrière-plan et subissant une pression parfois insupportable. Il admet avec un léger cynisme que la roue commence heureusement à tourner puisqu’il n’y a pas si longtemps, un époux pouvait très bien demander le divorce parce que sa conjointe ne cuisinait pas assez bien à son goût ! Si l’objectif de la série est plutôt de dessiner la fin d’une relation et de plonger avec facétie dans les pensées de ses protagonistes, elle se ne limite donc pas uniquement à cette approche. Elle apporte un éclairage intéressant sur l’évolution socioculturelle du Japon, souvent de façon très subtile ou de manière plus frontale à travers le parallèle avec la grand-mère de Mitsuo (Yachigusa Kaoru – Byakuyakô) ayant divorcé avec fracas plusieurs décennies plus tôt. Ainsi, résumer Saikô no Rikon a une énième comédie romantique serait plus que réducteur d’autant qu’en plus de s’approprier les codes du genre et d’en jouer, elle s’arme d’une tonalité émotionnelle d’une grande finesse.

C’est en essayant de fuir la région de Tôhoku après le séisme meurtrier de mars 2011 que Mitsuo et Yuka se sont rencontrés. Ils se sont rassurés, rapprochés, puis mariés quasiment dans la foulée. Au premier regard, ils n’ont rien en commun. Il est aussi rigide et intrusif qu’elle est simple et désordonnée. Leurs différences les amusaient au départ, mais elles ont rapidement fini par les agacer, voire les exaspérer. Arrivés en 2013, ils en sont au stade où ils ne se supportent plus, la moindre action la plus triviale de l’un provoquant moult soupirs et énervements de la part de l’autre. C’est pourquoi ils décident un soir, suite à une nouvelle discorde au demeurant plutôt ridicule, de divorcer. Mais si le processus est très facile au Japon d’un point de vue administratif, il implique comme partout des conséquences plus larges. Quitter son conjoint signifie potentiellement devoir changer ses habitudes, se séparer de ses animaux, déménager, couper parfois les ponts avec certains amis et son ex-belle-famille, etc. Pour ne pas brusquer qui que ce soit et en attendant de trouver des solutions, Yuka et Mitsuo choisissent alors de ne rien révéler et de rester sous le même toit. Bien sûr, rien ne se passe comme prévu, les deux continuant de se chamailler et rivalisant pour savoir qui s’en sortira le mieux – ou le montrera le mieux ! D’ailleurs, doivent-ils rebondir de suite ? Profiter de leur célibat retrouvé ? Se remettre déjà en couple ? Contre toute attente, ils réalisent après coup avoir peut-être commis des erreurs et que la personne ayant partagé leur existence n’est pas si irritante que ça… À l’opposé, les Uehara paraissent filer le grand amour, sauf que Ryô trompe Akari, une ancienne petite amie d’université de Mitsuo qu’il n’a jamais oubliée. Par hasard, ce dernier croise son chemin et imagine sa vie avec elle, elle qui, à ses yeux, est bien plus fréquentable que sa désorganisée d’ex-femme. Les quiproquos et tergiversations alimentent le quotidien de ce quatuor tour à tour agaçant, touchant, drôle, et finalement, continuellement authentique. Le tout est justement mis en valeur par l’excellente musique de Segawa Eishi habillant à bon escient la versatilité de ces scènes ; les violons picaresques et le piano spleenétique s’adaptent au reste et laissent parfois place au silence, parfait reflet de tout ce qui ne fonctionne plus. Quand rien ne va, à quoi bon batailler, autant se taire et partir, non ? Ou faut-il s’accrocher ?

Plutôt que d’illustrer la naissance et la construction de couples, Saikô no Rikon s’attaque à leur désagrégation. Et même dans ce registre, elle surprend assez puisqu’elle ne cherche nullement l’emphase spectaculaire en multipliant les bassesses et autres méchancetés baignant dans un humour noir corrosif et hargneux. Au contraire, elle opte pour un angle bien plus terre-à-terre, moins cynique, plus mélancolique, là où s’entremêlent douceur et amertume ; quelque peu à l’instar de ces relations reposant encore sur la nostalgie de ces si jolis moments, mais où le doute s’installe insidieusement, avant de finir par occuper un espace trop envahissant. Pour appuyer ses propos, elle s’arme d’une ambiance changeant habilement au gré des périodes. L’écriture alterne les passages drôles, quasiment burlesques, avec d’autres plus dramatiques et chargés en affects. La qualité de ses répliques souvent très vives et incisives, avec en sus de longs monologues menés d’une main de maître par des acteurs compétents, touche au but et impose un rythme soutenu parfois digne d’un match de ping-pong verbal. En faisant preuve d’une labilité émotionnelle symbolisant à merveille les incertitudes de ses héros perdus, la fiction n’hésite pas non plus à mélanger les genres et troubler les frontières. Car au final, les protagonistes ne savent pas réellement ce qu’ils désirent. Ils sont jeunes, ne se comprennent pas vraiment eux-mêmes, alors communiquer et construire une relation avec autrui s’avère encore plus complexe. La réalisation ne manque pas de sobriété en dehors de plans légèrement atypiques donnant l’impression d’observer en catimini ce qui se passe ou, à l’aide d’un objectif fisheye, de surplomber les évènements et de refléter le malaise des personnages sur l’instant. Les régulières séquences individuelles du quatuor, comme celles chez le dentiste pour Mitsuo, prolongent cette proximité avec l’audience. Saikô no Rikon propose donc une véritable plongée dans l’intime, dans la vulnérabilité, sans pour autant en devenir racoleuse, bien au contraire, mais pour mieux créer un pont émotionnel et fédérateur.

Hamasaki Mitsuo est un homme maniaque, limite psychorigide, logorrhéique, se mêlant de tout, rabat-joie et définitivement égocentrique. Son échelle des valeurs dysfonctionne étant donné qu’en cas de tremblement de terre, il se préoccupe surtout de l’état de son bonsaï et non pas de celui de sa femme, Yuka. Tiré à quatre épingles, il essaye d’entretenir sa santé sauf que celle-ci se dégrade progressivement. Tout au long de la série, il n’a de cesse que de se bloquer le dos et de subir maintes contrariétés du même ordre. Ne somatise-t-il pas un peu, d’ailleurs ? Eita (Soredemo, Ikite Yuku) incarne avec adresse cet individu probablement insupportable à côtoyer, mais délicieux à observer à l’écran, toujours grâce à ce ton cocasse et sardonique. Yuka, elle, n’a rien à voir. Affable, procrastinatrice, plutôt excentrique et joviale, elle fait preuve d’un naturel rafraîchissant. Toutefois, derrière ce masque badin se cachent une tendance à l’autodépréciation et un manque absolu de confiance en elle. Yuka doute beaucoup et s’est forgé une solide carapace pour mieux tromper les gens. Mais arrive un moment où celle-ci se fissure. Tout comme son comparse, Ono Machiko (Carnation) effectue ici un travail assez remarquable et l’alchimie des deux participe grandement au charme de cet ex-couple atypique n’en ratant pas une pour se lancer des piques. Tout aussi fantasques à leurs manières, les Uehara ont beau arborer une image paisible et de bonheur, ce n’est pas le cas. Akari (Maki Yôko – Shûkan Maki Yôko) exerce comme masseuse et tombe un jour par hasard sur Mitsuo qu’elle n’avait pas vu depuis des années. Réservée et taiseuse, elle affiche un visage assez impassible, ce qui ne signifie pas qu’elle ne souffre pas en silence. Son mari, Ryô (Ayano Gô – Kônodori), se montre de son côté très indolent et paraît ailleurs, indifférent. Il trompe sa femme avec plusieurs autres et ne s’en préoccupe pas. En dépit de ses actions condamnables, la série ne le dépeint jamais tel le cruel méchant. Une fois de plus, l’écriture joue la carte de la complexité, comme quoi rien n’est jamais blanc ou noir, que l’amour ne suffit pas toujours. Ce quatuor se rencontre souvent ensemble comme séparément et la fiction s’attaque à de multiples associations en mélangeant de bout en bout ses dynamiques. Les situations évoluent, les héros aussi, à l’image d’un savoureux et élégant générique de fin méritant le détour. Autour de ce petit monde gravitent des figures plus secondaires, bien que non dénuées d’intérêt ; c’est notamment l’occasion d’y retrouver Kubota Masataka (Keitai Sôsakan 7).

Pour résumer, malgré un genre paraissant légèrement sclérosé, Saiko no Rikôn se montre originale et intelligente en discutant du délitement d’une relation et non pas de ses débuts. La sincérité et la sensibilité de l’écriture talentueuse confèrent à cette histoire mettant en avant deux couples ne se comprenant plus une dimension universelle, à fleur de peau et très humaine. Car dans ces épisodes à l’ambiance sensiblement burlesque et riche en dérision, les personnages pétris de contradiction ne se limitent jamais à des portraits caricaturaux ou les rebondissements à des effets spectaculaires. Au contraire, tout n’y est que simplicité dans son plus bel apparat. Les amateurs de récits intimes non dépourvus d’une délectable touche piquante apprécieront ainsi l’immersion dans ce petit microcosme imparfait, tendre et cruel à la fois. Le soin apporté à la psychologie de ses protagonistes évolutifs tiraillés entre leurs qualités et défauts et les vivifiants dialogues savamment menés rendent le visionnage de cette zizanie tragicomique rafraîchissant, drôle, émouvant et définitivement indispensable.


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