Black Sails (saison 3)

Par , le 15 novembre 2017

Toutes les bonnes choses ont une fin et, comme la chaîne Starz l’a déjà prouvé, elle sait éviter les séries interminables finissant par s’attiédir. En suivant cette même politique, Black Sails s’est donc arrêtée cette année au terme de sa quatrième saison, mais heureusement, nous n’en sommes encore ici qu’à la troisième. Les dix épisodes la constituant ont été diffusés entre janvier et mars 2016 ; ils avoisinent généralement l’heure. Aucun spoiler.

Contre toute attente, les capitaines Flint, Vane et Rackham se sont alliés et partagé le fabuleux trésor de l’Urca de Lima. L’idée est de veiller sur leur pactole, et pour cela, il faut d’abord réparer le fort qui a été sacrément malmené par les précédentes dissensions ayant mené Eleanor Guthrie derrière les verrous. Pendant que certains s’activent sur l’île, d’autres naviguent et font régner la terreur, car la piraterie n’a pas dit son dernier mot et terrasse qui entrave son chemin. Déjà bien amorcée l’an passé, l’offensive anglaise prend ses aises au cours de ces aventures inédites. Sans surprise, les Britanniques comptent évidemment mater ces boucaniers leur donnant du fil à retordre d’autant que l’Espagne, humiliée par la perte de son or, est prête à tout pour récupérer ce qui lui appartient. Les enjeux de cette saison apparaissent ainsi rapidement et tournent tous autour de la protection de Nassau, de la vengeance contre cette satanée couronne outre-Atlantique et de cette tentative de se libérer des décisions souvent avilissantes de dirigeants intouchables dans leur tour d’ivoire, de foudroyer un esclavage physique ou idéologique. Les complots, rebondissements et autres retournements de situation continuent d’alimenter le quotidien de ces protagonistes perpétuellement sur la brèche. La menace s’avère insidieuse et plutôt fourbe, car il n’est nullement question de coups de canon et de massacres, mais de pardons, une approche que Flint connaît trop bien… L’antagoniste revêt le costume du nouveau gouverneur, Woode Rogers (Luke Roberts – Ransom), qui n’est pas né de la dernière pluie, comprend assez bien ce qui l’attend et ne ressemble en aucun cas à un individu naïf, cruel ou manichéen. Au contraire, ce personnage permet de troubler les frontières et de rendre la bataille plus fine et passionnante à suivre. Il sait en plus parfaitement s’entourer et profite de l’expérience d’une femme dont le funeste sort semblait pourtant acté. Le chasseur de pirates Benjamin Hornigold, l’irruption du redouté Barbe Noire, le retour au pays d’une pestiférée, les luttes intestines, la dépression d’un capitaine en roue libre ou encore l’arrivée sur le devant de la scène d’un village caché aux yeux de tous représentent plusieurs des moments de cette saison allant crescendo. Elle ne se départ heureusement pas de l’esthétique soignée caractérisant Black Sails depuis ses débuts. Quel plaisir de regarder ces paysages paradisiaques et d’assister à ces voyages maritimes où le soleil éclatant lègue parfois brutalement sa place à des tempêtes mortelles, véritables symboles du maelström dans lequel les héros sont plongés.

Le décès de son grand ami Thomas Hamilton avait déjà sérieusement ébranlé Flint et l’assassinat d’une rare brusquerie de Miranda Barlowe le fait presque perdre la raison. Malgré cette douleur indicible qu’il nie, il continue de mener le Walrus et son équipage. Force est de constater que ses décisions ne paraissent guère réfléchies, mais plutôt impulsives, voire suicidaires. John Silver, désormais devenu quartier-maître, essaye tant bien que mal de tempérer les démons de son capitaine qui, du fait de sa nature taiseuse et peu affable, ne se laisse pas approcher. La conjoncture n’est donc pas au beau fixe en dépit de nombreuses victoires contre les hauts fonctionnaires britanniques exécutés les uns après les autres, au fil des escales sur les différentes îles des Caraïbes. La saison poursuit avec succès et finesse l’exploration de la psyché de cet ancien aristocrate. Perdu et brisé, il n’écoute vraiment plus personne et mène son équipage à sa guise en manipulant et culpabilisant comme il en est coutumier. S’il a toujours agi de la sorte, il avait encore jusque-là quelques gardes de fou ; sauf que ceux-ci gisent maintenant six pieds sous terre. La première partie de ces épisodes montre ainsi un personnage incontrôlable entraînant dans sa chute ses hommes, bien que plusieurs d’entre eux comme le sympathique Billy Bones ne soient pas dupes et tentent de rééquilibrer la situation. Déjà amorcée précédemment, la dynamique unissant Silver à Flint prend littéralement son envol et promet de belles scènes sublimées par des dialogues intéressants. La défiance se transforme en respect et tutoie une amitié quelque peu dangereuse. Silver se rapproche pas à pas de la figure légendaire écrite par Robert Louis Stevenson, ne serait-ce que d’un point de vue physique avec sa jambe en moins qui le fait atrocement souffrir. Il est amusant de constater qu’il ne maîtrise finalement plus son destin, que ce sont ses comparses qui tirent profit de ce qu’il dégage et inspire à la foule. Plus posé et mature, bien moins opportuniste, il embrasse sa nature de pirate et commence à réaliser que la noirceur qui l’effraie tant chez Flint risque de le contaminer. La série travaille vraiment sa psychologie, les affres de ses principaux personnages, sans jamais en devenir verbeuse, pompeuse ou trop didactique. Au contraire, elle trouve toujours une juste mesure appréciable en alliant autant ses rebondissements rythmés, son souffle émotionnel et intimiste que ses ficelles géopolitiques.

Pendant que Flint, Silver, Billy et les autres naviguent, massacrent et s’écharpent, Vane et Rackham sécurisent au mieux Nassau. Max n’est pas non plus en reste et refuse tout au long de la saison de baisser les bras, de quitter son île et ce statut qu’elle vient enfin de réussir péniblement à atteindre. Elle dirige maintenant d’une main de maître ce petit monde et persévère, quitte à devoir se séparer de désirs plus personnels. L’écriture oublie heureusement l’espèce de mariage à trois entre Rackkam, Anne Bonny et l’ex-prostituée, probablement parce que leurs différentes relations se sont clarifiées, apaisées, mais garde son ton féministe bienvenu. Le premier rêve de laisser son nom à la postérité et plaît encore par son humour, sa désinvolture de façade et ses répliques élevées dotées d’une touche cocasse. Malin, il retombe souvent sur ses pieds et prend soin de ses proches qui se comptent sur les doigts d’une main. Son amitié avec Vane conduit à de jolis passages, tout comme son amour pour l’écorchée vive Anne bénéficiant de son côté d’un développement progressif. Black Sails ne choisit pas toujours la facilité et mélange régulièrement ses cartes en insérant de nouveaux personnages et en n’hésitant pas à en écarter définitivement certains emblématiques, parfois d’une manière très cruelle, mais efficace et d’une grande portée symbolique. Dommage toutefois que la série ne tire pas plus profit de l’arrivée du fameux Edward Teach, connu en tant que Barbe Noire. Il en impose et permet notamment à Vane d’affirmer ses valeurs, mais compte tenu de son aura et de l’interprétation de Ray Stevenson (Rome), il aurait pu être moins en retrait. Cela offre néanmoins l’occasion aux autres de tirer leur épingle du jeu. Les complots ne manquent pas, les alliances se défont et se refont et le scénario semble savoir où il se dirige, ce qui fait plaisir. En dehors de toutes ces figures, plusieurs plus mineures ne déméritent pas et construisent les fondations de cet univers en ébullition finissant logiquement par imploser puis littéralement exploser. Le récit s’arme d’une montée en puissance assez incroyable et s’octroie un ultime chapitre riche en action, en batailles maritimes comme terrestres.

En conclusion, la troisième saison de Black Sails poursuit le voyage initié par les précédentes en n’arrêtant jamais de se bonifier avec le temps, tout en entretenant sa superbe mise en scène et son absence de manichéisme. Plutôt ambitieuse et empreinte d’une certaine réflexion sur les libertés, sur les tourments individuels et plus généraux d’un microcosme en perte de vitesse, elle n’a de cesse que de conjuguer un sens de l’aventure exaltante à des séquences chargées en émotions diverses. Ses épisodes en deviennent alors nerveux, brutaux et d’une férocité par moments insoutenable, à la fois pour ses figures ferraillant ferme pour conserver les rênes de leur existence, mais aussi pour les téléspectateurs comprenant que les dés sont de toute manière pipés dès le départ. La rigueur apportée à ses personnages fait mouche et offre une galerie nuancée inspirant des sentiments contradictoires, mais d’une réelle authenticité. Avec l’irruption de l’offensive anglaise et d’un contexte historique soigné, les enjeux prennent un tournant plus politique et gagnent ainsi en superbe, en densité et en intérêt. Autrement dit, cette production trop méconnue tient haut la barre de bout en bout et continue de prouver qu’elle mérite plus que le détour. Diable, sa conclusion s’annonce déchirante et explosive !


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