Woman | ウーマン

Par , le 22 novembre 2017

Parce que chassez le naturel et il revient au galop, le scénariste Sakamoto Yûji ne pouvait se contenter de Mother et de Soredemo, Ikite Yuku. Non il lui fallait poursuivre son long périple émotionnellement intense et pour cela, il a choisi Woman. Cette série comporte onze épisodes diffusés sur NTV entre juillet et septembre 2013, soit quelques mois seulement après la rafraîchissante Saikô no Rikon ; le premier et le dernier disposent de quinze minutes additionnelles. Aucun spoiler.

Depuis la brutale mort accidentelle de son mari, Shin, Aoyagi Koharu élève seule ses deux enfants. Elle cumule les emplois à temps partiel et aux horaires compliqués, ne bénéficie pas d’une quelconque aide sociale et est d’autant plus qu’isolée qu’elle n’a aucun contact avec sa mère et que son père est décédé des années auparavant. Malgré la dureté de ce contexte, elle s’accroche de son mieux, mais elle est humaine et, elle aussi, elle a ses propres limites qu’elle risque de dépasser un jour ou l’autre. C’est pourquoi, même si cela lui coûte, pour le salut des siens, elle est prête à ravaler sa fierté, sa colère et tout ce qui lui sera nécessaire.

La lecture du synopsis a probablement de quoi inquiéter les réfractaires au misérabilisme et au pathos gratuit. Sauf que l’écriture de cette série n’a pas été confiée à n’importe qui, mais à Sakamoto Yûji, un habitué du genre capable de justesse, de retenue et d’une grande sensibilité. Jamais Woman ne sombre dans le racolage ou le mélodrame poussif. Bien qu’elle illustre maintes adversités, qu’elle place son héroïne et ses proches dans des situations compliquées, elle n’y ajoute pas de terribles coups du sort, comme si le destin s’acharnait sur tous avec une certaine perversité. Au contraire, le récit favorise le quotidien trivial de cette mère célibataire vaillante. Les épisodes se limitent souvent à des tranches de vie magnifiques dans leur banalité et leur simplicité. L’idée n’est pas de hisser Koharu sur un piédestal telle une martyre, mais de dessiner ses journées avec authenticité et naturel. Elle s’échine au travail, s’occupe de ses enfants, essaye de passer un peu de temps de loisir avec eux, gère l’intendance de son petit logement, souffre dans les transports bondés et subit perpétuellement le regard méprisant des autres. Car derrière ces instantanés au demeurant presque anecdotiques, Woman en profite pour injecter une critique sociale, dont celui du statut de la mère célibataire au Japon. Une fois de plus, et comme le titre de la fiction l’annonce d’emblée, le scénariste met à l’honneur les femmes, mais plus particulièrement celles se voyant isolées comme Koharu. Malgré son courage et son abnégation, l’héroïne se retrouve dans une situation sociofinancière assez désespérée. Elle ne parvient plus à tout mener de front et c’est pour cela qu’elle part demander l’aide de l’État, qui la lui refuse. La série pointe du doigt les travers du système et la grande détresse de ces mamans d’autant que tous se permettent de les juger, de les conseiller, de leur expliquer à quel point elles s’y prennent mal, de les exclure. À travers les relations que la production dessine et les réactions moralisatrices et paternalistes de plusieurs figures tertiaires, elle aborde également la question de la maternité, de ce que cela implique et du fait que non, toute femme n’est pas vouée à être mère, que toutes ne le désirent pas dès leur prime jeunesse et que certaines ne sont pas faites pour l’être. Mine de rien, Woman apporte ainsi un vent de modernité salvateur, rafraîchissant et bienveillant, à l’image de son message alliant à la fois l’émotion brute et, en filigrane, une fine analyse sociofamiliale.

Alors qu’elle l’attendait à la maison, Shin (Oguri Shun) n’est jamais revenu, percuté par un train. Depuis, Koharu élève sa fille, Nozomi (l’excellente Suzuki Rio), et son fils, Riku (Takahashi Rai). Les années s’égrainent et sa situation se complexifie. Parce qu’elle n’a pas le choix, elle doit reprendre contact avec sa mère, Uesugi Sachi, qu’elle n’a pas vue depuis près de vingt ans. Elle n’a aucune envie de la rencontrer, pour des raisons compréhensibles. Celle-ci l’a abandonnée à l’époque et laissée à la charge de son père maintenant décédé. Mais Koharu le sait, si elle souhaite pouvoir rester debout, dynamique et offrir à ses enfants un cadre de vie décent, elle n’a que cette solution inconfortable. Le succès de Woman, outre sa capacité à dépeindre le quotidien de cette mère célibataire, repose aussi sur la confrontation entre Koharu et Sachi. La jeune femme paraît physiquement fragile, frêle, mais s’avère d’une grande force de caractère et de résilience. Mitsushima Hikari (Soredemo, Ikite Yuku) l’interprétant continue de démontrer son talent assez stupéfiant et subjugue par sa luminosité, sa posture et son naturel désarmant. La mise en scène apporte d’ailleurs beaucoup de profondeur à plusieurs moments émotionnellement intenses, entremêlant dureté, amertume, culpabilité et amour. L’histoire avance progressivement, à son rythme, crève des non-dits, et permet de comprendre ce qui s’est jadis passé et pourquoi les personnages sont arrivés au point où ils en sont. Encore une fois, les révélations ne sont ni fracassantes ni hors du commun, mais ordinaires, réalistes. La photographie jouant sur les teintes chatoyantes et feutrées amplifie la chaleur de l’été, période où prennent place les évènements racontés, et donne parfois l’impression d’évoluer hors du temps, comme si l’époque ou le lieu ne comptaient pas, symbole de l’universalité des sentiments convoyés. De même, la musique tout en douceur de Miyake Kazunori et surtout le soin accordé aux bruitages, avec le chant des cigales et les tintements du fûrin, insufflent beaucoup de poésie à cet ensemble tour à tour mélancolique, relaxant et résolument cathartique. Au-delà de la précarité de la mère célibataire, Woman travaille également le sens de la famille, qu’elle soit unie ou, au contraire, séparée.

Bien que Shin soit décédé au moment où la fiction commence, il apparaît régulièrement à travers des flashbacks correctement intégrés au reste. Aimable, calme et aimant, il a disparu trop tôt et sa mort revêt un caractère ayant son importance au fil des épisodes. Avec les caramels et les nashi, la série joue souvent sur des symboles triviaux agissant telles des réminiscences de sa présence, comme s’il veillait sur les siens. Et c’est qu’il est finalement au cœur de tout, mais ça, l’audience ne le réalise qu’en bout de course, une fois tous les éléments en sa possession. Les protagonistes portent pour la plupart beaucoup de tristesse, de doutes et de remords qu’ils doivent évacuer pour avancer. En retrouvant Sachi (Tanaka Yûko – Oshin), Koharu conserve pour le bien de ses enfants une attitude assez cordiale. Sa mère, elle, se montre froide en dépit de quelques fulgurances témoignant de son intérêt, de sa réserve et de sa crainte de ce qu’elle peut faire ou dire. Elle a peur de heurter sa fille qu’elle a déjà brisée, peur de finir elle-même blessée, peur d’éprouver son autre fille, Shiori (Nikaidô Fumi – Frankenstein no Koi), qu’elle a eue avec son second mari, le charmant et procrastinateur Kentarô (Kobayashi Kaoru – Shinya Shokudô). Cet homme profondément affable et cocasse est le soleil éclatant de la fiction. C’est lui qui cherche à recoller les morceaux, à forcer le destin et à tout faire pour réunir cette famille endommagée. Véritable boute-en-train, l’air de rien, il pousse les personnages dans leurs retranchements et amuse autant qu’il touche. Koharu souffre de voir sa mère mener une vie plutôt satisfaisante et entretenir un lien assez fusionnel avec sa demi-sœur. Pourquoi, elle, elle n’a pas eu le droit à tout ça ? Pourquoi sa maman s’en est-elle allée ? Et Shiori, elle, n’apprécie pas que cette Koharu surgisse de nulle part, surtout qu’en réalité, elle regrette plusieurs de ses actions qu’elle tait honteusement, dans le vain espoir de les oublier à jamais. La série fait ainsi se succéder des scènes mettant en avant ces protagonistes complexes, et plaît pour son émotion à fleur de peau. Elle trouve une juste mesure et la lourdeur de ses thématiques n’en devient pas étouffante, mais belle à en pleurer en raison de toutes ces nombreuses qualités et de son caractère finalement positif. La fiction n’est pas dénuée de défauts, amène à craindre le pire avec un évènement médical et perd quelque peu de sa force avec les déboires de l’amie de Koharu (Usuda Asami) et le couple dysfonctionnel que forment le travailleur social (Miura Takahiro) et la médecin (Tanimura Mitsuki – Cat Street), mais ce ne sont que de légers détails n’entachant presque en rien la quasi-solennité générale.

Pour conclure, en retraçant le quotidien d’une jeune mère célibataire dans sa simplicité la plus désarmante, Woman traite par la même occasion de sujets importants avec finesse et sensibilité. En plus de critiquer en arrière-plan le système social japonais et d’illustrer la précarité de ces femmes se retrouvant trop souvent démunies, elle aborde avec beaucoup de pudeur, d’humilité, d’émotions et de spontanéité la richesse de ces liens familiaux pétris de contradictions. La modestie et la tendresse de son ton toujours authentique, la relation maîtresse soutenue par une incroyable tension, l’interprétation de haute volée de son actrice principale ainsi que l’atmosphère délicate et poétique rendent le visionnage parfois très éprouvant, mais parce que la série évite le mélodrame facile, elle rappelle surtout la pureté d’une triste beauté où le temps n’est pas mesurable.


4 Comments

  1. Caroline
    Nac• 22 novembre 2017 at 17:29

    Ce drama est l’un de mes favoris. Je l’ai trouvé sublime et je suis en admiration devant le talent de Mitsushima Hikari! Et Suzuki Rio y est également formidable, surtout dans la scène où elle cherche sa mère dans l’hôpital et tombe sur une scène qu’elle ne devrait pas voir. Quand elle retrouve sa mère, elle parle de sa journée pour cacher sa peur et son angoisse car elle sent que quelque chose ne va pas chez sa mère et les 2 se mettent à pleurer et la scène est bouleversante! (j’espère que je me rappelle la scène correctement parce que ça fait un moment que je l’ai vu!)
    J’ai aimé que le réalisateur laisse les scènes s’étirer, les silences s’installer, sans que ce soit ennuyeux pour autant! Les échanges entre Koharu et sa mère sont très bien écrits et bouleversent par leur simplicité et leur authenticité!

    Répondre

    • Caroline
      Caroline• 22 novembre 2017 at 18:47

      Ah, Mitsushima Hikari… elle ne cesse de m’épater. Tout semble si naturel avec elle. Sa seule présence suffit à me donner envie de regarder une série ou un film. Alors si en plus elle travaille avec Sakamoto Yûji, c’est la cerise sur le gâteau.

      Je ne pense pas que Woman fasse partie de mes favoris, mais il m’a laissé une impression indélébile. Comme tu le notes, il réussit à toucher avec une grande finesse, sans jamais trop en faire et en trouvant toujours le juste milieu. Tout y paraît tellement authentique et fluide alors que l’on a tous conscience que traiter des thématiques de cette trempe est tout sauf facile. Sakamoto possède un indéniable talent pour écrire les drames, les chroniques humaines. En plus, ses dialogues sont souvent aux petits oignons, chose d’autant plus appréciable qu’elle est rare dans les dramas japonais. Et effectivement, il sait employer à bon escient le silence. Bref, il mérite d’être autant loué ^^.

      Répondre

  2. Caroline
    Katzina• 23 novembre 2017 at 1:56

    J’étais tombée sur quelques scènes du drama lors de sa diffusion et j’avais eu l’impression que le scénario mettait un peu trop le paquet question malheurs (le truc médical que tu évoques), cela m’avait un peu étonnée de Sakamoto et je suis contente que tu confirmes que ça ne va pas trop loin. Je me régale d’avance de revoir Mitsushima Hikari et aussi Tanaka Yûko, encore plus excellentes quand elles jouent des personnages si bien écrits comme Sakamoto sait le faire.
    A ce rythme-là, je pense que tu vas publier ton article sur Mondai no aru restaurant avant moi :D En tout cas, merci pour ce nouveau billet et félicitations pour le cap des 200 passé avec Saikou no rikon (même si du coup ça doit faire pas mal de temps si tu prépares toujours tes articles bien à l’avance ?)

    Répondre

    • Caroline
      Caroline• 23 novembre 2017 at 21:52

      Je dois justement admettre qu’au départ, ce truc médical m’a chiffonnée, tout comme le décès du mari de l’héroïne et quelques autres rebondissements. Je me suis même fait la réflexion que ces grossières ficelles n’étaient pas dignes de Sakamoto ^^;;. Mais au fur et à mesure, je me suis laissée convaincre, probablement grâce à l’ambiance, à la sobriété d’ensemble et à l’interprétation. Bien que la série ait à mon sens pu mettre de côté certains éléments dramatiques, elle évite la surenchère de pathos. Pour la comparaison, je l’ai trouvée beaucoup plus subtile que Mother.

      Mon billet sur Mondai no Aru Restaurant est programmé pour le 6 décembre donc si jamais tu veux publier le tien avant, tu sais ce qu’il te reste à faire ;). Et en effet, j’ai regardé toutes ces séries depuis quasiment le début de cette année.

      Répondre

Laisser un commentaire