Mondai no Aru Restaurant | 問題のあるレストラン

Par , le 6 décembre 2017

À force de disséminer dans ses séries des réflexions féministes, il fallait bien qu’un jour, Sakamoto Yûji (Saikô no Rikon, Woman) ose s’y attaquer plus directement. Pour le prouver, direction Mondai no Aru Restaurant et son restaurant aux nombreux problèmes, une fiction constituée de dix épisodes diffusés sur Fuji TV entre janvier et mars 2015 ; comme souvent, le premier et le dernier disposent de quinze minutes additionnelles. Un remake chinois est sorti sous le titre Solaso Bistro début 2017. Aucun spoiler.

Fatiguée d’être victimisée par des hommes condescendants et méprisants, la restauratrice Tanaka Tamako décide de prendre le taureau par les cornes et de se battre pour de meilleures conditions. Avec plusieurs de ses amies, elles aussi ayant souffert à divers degrés du machisme ambiant, elle lance un établissement de cuisine concurrençant celui qu’elle vient de quitter avec pertes et fracas. Peu importe si leurs rivaux masculins sont capables de tout pour leur barrer la route, elles sont prêtes à en découdre !

Au-delà des qualités propres de Mondai no Aru Restaurant, il convient de la replacer dans son contexte. Même encore en 2015, le Japon reste profondément marqué par ses valeurs traditionnelles et paternalistes. Si les mentalités évoluent, elles le font très lentement et persiste une considérable discrimination de la femme à divers niveaux, dont au sein du monde du travail. Par son message libérateur et son ton ouvertement militant, cette production étonne et plaît, d’autant que rares sont les fictions nippones à se permettre une telle liberté. La population locale n’a pas la culture de la critique franche, ce qui explique en partie cela. Certes, l’écriture ne manque pas de maladresses et souffre d’une tendance manichéenne desservant certainement ses propos, mais tout de même, rien que pour le principe, cette série revêt presque un caractère d’utilité publique. Incroyable, elle a profité d’un passage sur une chaîne de grande écoute, à un horaire tout à fait convenable. Et, oui, Sakamoto Yûji est bel et bien et un homme. Le premier épisode effraye légèrement tant il illustre de manière pêle-mêle et un peu poussive une multitude de conduites aussi révoltantes qu’elles sont le banal lot du quotidien de nombreuses femmes. Attouchements, humour gras, sous-entendus explicites et harcèlement de rue ponctuent leurs journées. L’évènement amenant l’héroïne à remuer ciel et terre pour changer les choses paraît assez surréaliste, mais tristement crédible pour un pays comme le Japon. Le visionnage en devient alors éprouvant et choquant. Heureusement, le récit décide par la suite de ralentir le rythme, de ne pas ressembler à un catalogue de tout ce qui fonctionne mal, sans que son message général perde au passage de sa puissance. Il ne se contente pas de pointer du doigt les comportements parfois abjects des hommes, il souligne toutes les réactions contrastées de ces femmes, les conséquences de ce que cela implique chez elles avec, par exemple, une tendance à l’autodénigrement, à se moquer des mamans au foyer ou à rentrer inconsciemment dans ce jeu misogyne. Avec un de ses personnages, Mondai no Aru Restaurant soutient également les membres de la communauté LGBT, toujours avec beaucoup de bienveillance et de respect. Dans l’ensemble, plus de subtilité et moins de stéréotypes auraient été bienvenus, ne le nions pas, mais répétons-le, l’effort est ici louable et mérite d’être perpétué. À force de parler de ces attitudes discriminatoires, la situation évoluera. Il le faut. Elle le doit.

Si ce n’est son message féministe, cette série ressemble malheureusement un peu trop au combat de David contre le méchant Goliath, avec tous les codes propres à la télévision nippone. Tanaka Tamako est une femme altruiste, dynamique et tenant à suivre ses principes moraux à la lettre. Forcément, quand une de ses amies d’enfance subit une terrible humiliation, elle voit rouge et décide de se venger de ses supérieurs, dont le perfide et mesquin Ameki Tarô (Sugimoto Tetta – Shôta no Sushi) dirigeant l’entreprise. Elle réunit cinq de ses camarades ne se connaissant pas sur le toit d’un immeuble et parmi ces gravats et autres déchets, elle leur propose de lancer leur restaurant. Bon, le délabrement avancé des lieux nécessitera un peu d’huile de coude, mais pour elle, ce pari n’en est pas un puisqu’elle sait s’entourer de personnes compétentes. Toutes ont fréquenté Tamako à un moment donné de leur existence et toutes apprécient sa joie de vivre et son optimisme. L’héroïne, si elle ne manque pas d’allant, peine à fédérer, car elle ressemble plus à un archétype qu’autre chose. Il est tout de même sympathique de voir Maki Yôko (Shûkan Maki Yôko) dans un rôle aussi positif. Les femmes gravitant autour se veulent plus intéressantes, avec une psychologie étudiée, bien que le scénario tende à dessiner trop grossièrement ce qui les anime. Effectivement, les épisodes cheminent de façon un peu mécanique et usent de flashbacks moyennement insérés, avec une voix off légèrement trop intrusive. Bistrot Fou accueille ces personnages hauts en couleur et plutôt attachants même si quelques-uns sont plus développés que d’autres, ce qui paraît assez logique compte tenu de leur nombre conséquent. L’hikikomori Chika (Matsuoka Mayu – Suizokukan Girl) se cache derrière des vêtements informes en raison d’un cadre familial compliqué, Kyôko (Usuda Asami – Poison) croit être une mère divorcée bonne à rien et accepte de son ex-mari les pires bassesses, Yumi (Nikaidô Fumi – Woman) se laisse marcher dessus par ses supérieurs condescendants alors qu’elle est surqualifiée pour son emploi, Nanami (You) a pris sa retraite et espère retrouver l’étincelle, l’adorable et solaire Haiji s’habille en femme et aime les hommes tout en étant né homme (il n’est pas vraiment précisé si elle·il se considère transgenre). À ce propos, Yasuda Ken l’incarnant se montre excellent et, en dépit du risque de verser dans la caricature avec un tel sujet, ce n’est nullement le cas, bien au contraire. L’électron libre Airi (Takahata Mitsuki – Toto Nê-chan) regarde ce microcosme de haut et joue à l’écervelée pour mieux se faire apprécier de sa direction masculine. Mondai no Aru Restaurant présente à travers cette sorte de récit initiatique de beaux portraits et donne une grande leçon d’amitié féminine.

Bistrot Fou comme feu, en français. Comment ça, feu n’est pas fou ?! Tamako réalise seulement après un commentaire éclairé de Haiji qu’elle s’est trompée dans la traduction du nom de son restaurant. Elle ne s’en formalise pas parce qu’après tout, ils sont tous un peu fous, non ? À l’instar des jeux en rythme avec les couverts, cette petite scène reflète parfaitement l’ambiance bon enfant, tendre et joviale de la série. Malgré le sérieux de son message et de plusieurs de ses moments, elle injecte au long cours un vent positif. Les hommes nuisent au bien-être de ces femmes, mais elles savent se serrer les coudes et c’est pour cela qu’elles s’en sortent la tête haute, grâce à cette solidarité. Les disputes arrivent et se suivent de réconciliations. En dépit d’un sentimentalisme parfois appuyé et d’une certaine mièvrerie, Mondai no Aru Restaurant évite plutôt habilement certains écueils habituels, dont cette tendance à limiter ses héroïnes à leurs romances. Effectivement, si l’amour n’est pas étranger à la fiction, il passe vraiment en arrière-plan ou reste platonique. Les personnages existent avant tout en tant qu’individus propres et ne sont pas montrés qu’à travers le prisme de leurs relations. Les indécrottables romantiques seront peut-être déçus sauf que Mondai no Aru Restaurant n’a pas pour objectif de favoriser des papillons dans le ventre. Non, elle souhaite donner envie aux femmes de se battre, de réfléchir sur leur condition et d’essayer de faire bouger les choses. La vengeance n’est pas du tout le moteur, contrairement à ce que les débuts laissent imaginer. Les épisodes illustrent surtout des tranches de vie. Dommage que les antagonistes, tous des hommes, soient aussi anecdotiques et unilatéraux. Entre le dirigeant détestable, ses sbires caricaturaux presque idiots et le jeune trublion (Suda Masaki – Tamiô), il n’y a pas grand monde à qui se raccrocher. Le chef Monji Makoto (Higashide Masahiro – Gochisô-san) s’en sort mieux, comme l’ex-collègue de Tamako (Fukikoshi Mitsuru – Yasha) finissant par évoluer un peu. En fait, tout va trop vite dans cette production partant dans tous les sens. L’humour existe, mais est moyennement géré, avec des blagues tombant à plat et empêchant parfois de prendre au sérieux ce qui se passe. Le ton est donc branlant, comme si le scénariste n’avait pu choisir entre la comédie et le drame. De surcroît, plusieurs intrigues auraient nécessité davantage d’exploration et les difficultés sont évacuées en deux coups de cuillère à pot. Pire, celles-ci ont de temps à autre leur résolution derrière l’écran, ce qui se révèle très frustrant ; le dernier épisode en souffre beaucoup, d’ailleurs. À noter que la nourriture revêt une place plutôt triviale, quand bien même les héroïnes montent leur restaurant et parlent souvent de leur plat favori qu’est le pot-au-feu. Les voir batailler ferme pour réussir met toutefois beaucoup de baume au cœur. La musique assez sympathique de Dewa Yoshiaki et de Habuka Yuri apporte du peps à cet ensemble doté d’une réalisation classique, avec la chanson énergique Mondai Girl de Kyary Pamyu Pamyu. Et les connaisseurs savoureront quelques clins d’œil à d’autres travaux de Sakamoto Yûji, dont la présence amusante des chats, probablement Matilda et Hassaku de Saikô no Rikon.

Pour résumer, malgré un traitement pas toujours très heureux du fait de grossières ficelles et de caractérisations parfois limitées, Mondai no Aru Restaurant ressemble à un pamphlet féministe encourageant et très pertinent. En plus de critiquer ouvertement le sexisme sous toutes ses formes et les conséquences plus ou moins directes que celui-ci favorise, la série célèbre les femmes dans leur individualité et essaye de leur donner la force de se battre pour leurs idéaux, de ne pas se laisser étouffer par ces signaux misogynes insidieux, constants. L’écriture induit par moments un arrière-goût de déception, car avec plus de finesse et une tonalité moins versatile, la production aurait pu avoir un impact beaucoup plus marqué ; d’autant qu’avec cette lutte contre ces grands méchants caricaturaux, elle se perd un peu dans ses propos. Mais répétons-le, outre cette tendresse communicative et cette énergie lumineuse, elle plaît pour la portée de son message éclairant, bienveillant et devant être propagé.


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