Enka no Joô | 演歌の女王

Par , le 3 janvier 2018

Un peu comme plusieurs de ses confrères, le scénariste Yukawa Kazuhiko (Rebound, Kaseifu no Mita) semble apprécier retrouver certains acteurs. Comment pourrait-on le blâmer de vouloir travailler à l’infini avec Amami Yûki ? Direction Enka no Joô, soit la reine de l’enka, une série constituée de dix épisodes diffusés sur NTV entre janvier et mars 2007 ; seul le premier dispose de quinze minutes additionnelles. Aucun spoiler.

Du haut de ses presque quarante ans, Ôkouchi Himawari croit encore pouvoir devenir la chanteuse d’enka que tout le monde s’arrache. Elle s’accroche dur comme fer aux propos encourageants de feu son père ; alors qu’elle n’était qu’une enfant, il lui qui disait qu’elle était l’artiste numéro un. Pourtant, cela fait des années qu’elle n’a pas coudoyé le succès, que ce soit dans sa vie professionnelle comme personnelle. Quand elle tombe par hasard sur son ex-petit ami qu’elle n’a pas oublié, elle espère réussir à le reconquérir et qui sait, peut-être qu’il l’aidera aussi dans ses ambitions ? Du moins, si sa malchance perpétuelle ne vient pas tout gâcher !

Le titre de cette production amène à imaginer que l’enka occupera une place prépondérante, que l’on découvrira les coulisses de ce milieu passé de mode, que l’on verra l’héroïne gravir un à un les échelons et se transformer en célébrité. Ce n’est pas la peine d’atteindre quoi que ce soit de cet acabit, car la douche sera glacée. Qu’est-ce donc l’enka, d’ailleurs ? Il s’agit d’un genre musical ayant surtout connu la gloire dans les années 1960-1970 et proposant en grande partie des ballades sentimentales mélancoliques. Les artistes s’y adonnant n’ont plus guère la cote depuis plusieurs décennies, mais cette série aurait pu émuler des idées, créer des vocations. En dehors de quelques chansons et rares moments un peu plus éclairés, le scénario n’apporte aucune matière permettant d’en apprendre davantage ou donnant envie d’explorer ce style utilisant beaucoup d’instruments traditionnels. Seuls les superbes kimonos qu’arbore la protagoniste relèvent légèrement le niveau. À la place, les épisodes préfèrent se borner à une redondance abrutissante d’une même formule initialement guère intéressante. Pourtant, Enka no Joô n’est pas dénuée de bons éléments, dont cette critique en filigrane du credo comme quoi quand on s’y consacre corps et âme, on y arrive – preuve ici que non. L’illustration de l’inconscient de l’héroïne, lorsqu’elle se trouve à la fameuse croisée des chemins, s’avère plutôt sympathique. Himawari est souvent partagée entre deux voix, celle de la facilité qu’elle tend trop régulièrement à choisir, et celle de la raison. Celle-ci revêt justement une importance assez capitale puisqu’elle est représentée à l’écran par une Himawari adolescente (Fukuda Mayuko – Byakuyakô). Plus posée et mature que sa version adulte, elle n’hésite pas à répliquer à la plus âgée, toujours sur un registre un peu goguenard et piquant, qu’elle devrait vraiment apprendre à réfléchir. La série s’amuse aussi à réemployer ce visage en début d’épisode pour rappeler les évènements passés et elle s’y attelle de manière assez cocasse et originale : telle une speakerine de télévision, en faisant référence au polar Suna no Utsuwa, etc. Les clins d’œil à diverses fictions comme Hana Yori Dango ne manquent pas, ce qui apporte une petite touche sympathique. Sinon, Himawari s’imagine souvent plein de choses dans sa tête, rêve de déballer son sac sur un ton péremptoire, mais n’évacue en réalité jamais ce qui la travaille ; sauf que l’audience, elle, voit ce qui se trame directement dans son esprit. Car cette femme préfère éviter les conflits ; normal, elle veut rendre tout le monde heureux.

Qu’Enka no Joô choisisse un angle humoristique pour traiter son récit n’est en soi par une tare. En revanche, il aurait alors sûrement fallu soigner l’écriture qui s’avère paresseuse, voire poussive. C’est très simple, Himawari répète constamment les mêmes erreurs, perd ses paris au janken pon, n’apprend pas de ses échecs, accorde sa confiance à quiconque, se retrouve à l’hôpital blessée dans des conditions invraisemblables, se jure qu’elle ne tombera plus dans le panneau et retour à la case départ. Cette héroïne a beau être interprétée par la classieuse Amami Yûki (BOSS), elle devient vite irritante. Naïve et rêvant encore au prince charmant, elle attire tous les malheurs tel un chat noir. Difficile de faire plus malchanceuse qu’elle tant, oui, tout lui arrive. Pourtant, elle a une force de caractère plutôt incontestable puisqu’elle se relève toujours de sa disgrâce, ne s’apitoie pas trop sur son sort et persévère dans ses envies de se transformer en une chanteuse réputée. Elle a connu par le passé un grand succès et a depuis sombré dans l’oubli. Son manager farfelu (Danta Yasunori – Mukodono!) s’occupe vaguement d’elle et lui propose un peu tout et n’importe quoi. En attendant, elle vend des bentô dans un commerce géré par un guitariste indifférent (Hirayama Hiroyuki). Elle a tellement le cœur sur la main qu’elle se retrouve la majeure partie du temps sans un sou et à prendre en charge un garçonnet (Takei Akashi) et une jeune fille (Narumi Riko – Hachimitsu to Clover) abandonnés sur le bord de la route. Tant qu’à faire, la série n’hésite pas à jouer la carte sentimentale et à étouffer sous une épaisse couche de mièvrerie. Au départ, le pathos facile est toutefois assez rapidement écarté, car l’écriture multiplie les invraisemblances et noie les sujets plus sérieux dans des dialogues assez idiots et des réactions caricaturales. Mais en milieu de parcours, le drame revient sur le devant et se révèle peu concluant, la faute à une absence d’intérêt notable pour ce qui se passe. Les personnages évoluent abruptement et de façon souvent illogique, comme si l’univers entier était influencé par la gentillesse maladive et le dévouement de Himawari. Enfin, son ex-compagnon, l’affreux Tamaru Hitoshi ne paraît pas avoir envie de changer.

C’est par un hasard le plus total que la chanteuse croit croiser le chemin de son ancien petit ami. Comme à son habitude, celui-ci tient un discours mielleux et lui demande une certaine somme d’argent. Et comme à son habitude, Himawari accepte alors qu’elle se trouve encore dans une situation financière très compliquée, ce dernier l’ayant quittée à l’époque en lui laissant toutes ses dettes ! Mais, oui, elle lui fait confiance avant de se mordre les doigts, se maudissant de l’avoir cru. Et ce schéma narratif se réitère de bout en bout. Ce n’est pas drôle parce que les ressorts sont usés jusqu’à la corde et que les personnages se conduisent au mieux comme des idiots, au pire comme des êtres abjects. Hitoshi (Harada Taizô – Big Money!) est un odieux individu. Égoïste, sans gêne et paresseux, il manipule tous ses proches et essaye de noyer le poisson. Le voir parvenir à ses fins et s’en sortir toujours plus ou moins, avec une héroïne aveuglée par son amour, agace. D’ailleurs, qu’est-ce qu’elle aime chez lui ? La fiction nous dit qu’elle s’en est entichée il y a de ça plusieurs décennies, mais rien ne nous est montré à l’écran. Comme si Enka no Joô ne cumulait pas déjà les tares, elle choisit aussi d’y inclure un nombre considérable de diverses figures supposément truculentes et capables de maximiser le potentiel cocasse. Ajoutons-y l’inspecteur maladroit tentant de draguer (Nukumizu Yôichi – Tonsure), la superficielle mère couguar (Takahata Atsuko – Mother), le frère collé à son ordinateur (Kikawada Masaya), une fiancée vénale prête à tout pour atteindre son but (Sakai Wakana – Kisarazu Cat’s Eye) et une belle-mère (feue Ikeuchi Junko) souffrant de troubles cognitifs. Les maladies neurodégénératives et apparentées ne sont traitées qu’abstraitement dans les œuvres japonaises et, pour sa défense, celle-ci offre quelques scènes assez jolies, du moins quand elle arrive à créer une ambiance un peu plus émotionnelle. Or, le mélange des genres prend mal et donne l’impression que Yukawa Kazuhiko a changé de fusil d’épaule en cours de route.

Au final, Enka no Joô ne tire jamais parti de son potentiel plutôt original et préfère se satisfaire d’un comique de répétition devenant très rapidement lourd. Au lieu d’employer à bon escient l’univers de l’enka, la série se contente d’un unique canevas scénaristique où sa bonne poire d’héroïne se fait berner par son parasite d’ex et n’apprend jamais de ses erreurs. Certes, elle ne les regrette pas malgré toutes ces conséquences discutables, mais tout de même ! En raison d’un traitement caricatural, d’une morale débordante de niaiserie et de réactions surréalistes, les personnages n’attirent aucune sympathie et rendent le visionnage d’autant plus désagréable que l’humour montre vite ses limites avec ses gags d’une prévisibilité effarante. Bref, à moins d’être un indécrottable fan d’Amami Yûki, le plus simple est de passer son chemin et d’oublier l’existence de cette fiction confondant stupidité et comédie.


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