Gisô no Fûfu | 偽装の夫婦

Par , le 31 janvier 2018

Parcourir les travaux de certains scénaristes japonais me permet aussi de barrer les séries que je repère au fil des saisons, ce qui n’est pas un mal vu tout ce que j’ai en prévision ! Avec Gisô no Fûfu parlant d’un couple camouflé, je fais donc d’une pierre deux coups. Cette fiction écrite par Yukawa Kazuhiko (Magerarenai Onna, GTO) et diffusée sur NTV entre octobre et décembre 2015 se compose de dix épisodes ; en dehors du premier s’approchant d’une heure, les autres durent cinquante minutes, soit un peu plus que d’habitude. Un spoiler, non gênant toutefois et même plutôt pertinent à connaître.

En apparence, Kamon Hiro est la femme japonaise idéale tant elle semble douce, affable et altruiste. Sauf qu’en vérité, elle cache son dédain et son aigreur derrière un sourire obséquieux. Elle déteste tout le monde, probablement à commencer par elle-même. Ce comportement, elle pense le devoir à un ex-petit ami l’ayant quittée il y a plus de deux décennies, quand ils étaient à l’université. Depuis, elle demeure célibataire, seule, et a déjà quarante-cinq ans. Le jour où celui-ci ressurgit dans sa vie et lui demande de se faire passer pour sa compagne, elle croit rêver !

Une fois de plus, Yukawa Kazuhiko ressort sa panoplie de personnages marginaux et répète tout au long des épisodes son message de tolérance et de l’importance d’oser s’affranchir du regard des autres, de s’accepter soi-même pour ce que l’on est et de choyer son estime de soi. Ce n’est bien sûr pas du tout une tare, tant s’en faut. Mais à la longue, cela ne fonctionne que moyennement, car il reprend les mêmes ingrédients et ne change pas grand-chose à sa formule. Pire, il se borne à des ressorts éculés et noie ici son discours anticonformiste dans de bons sentiments vite étouffants. L’écriture de Gisô no Fûfu s’avère effectivement très approximative et rend le visionnage parfois agaçant, surtout qu’en fin de parcours, la tonalité opère un grand écart et plonge l’histoire dans une succession de rebondissements préfabriqués, limite ridicules, incohérents et improbables. Les choix des protagonistes en deviennent discutables, voire incompréhensibles, et laissent sur une note très décevante malgré certaines qualités d’ensemble. Difficile de trop en dire sans dévoiler l’intrigue, mais dans l’idéal, la série aurait dû se terminer après son huitième épisode et aurait ainsi évité de tomber dans plusieurs des clichés redoutés d’emblée, lors de la révélation de ce que cache au monde entier l’ancien compagnon de l’héroïne. En fait, à travers les caractéristiques de ses principales figures la fiction se veut non conventionnelle et plaît initialement pour ça ; or, en plus de ne jamais aller jusqu’au bout des choses et de ne rien expliquer sans ambiguïté, elle se conclut de manière opposée et annihile tout le travail effectué en amont. La production joue malheureusement un peu trop sur tous les tableaux. Elle donne dans un premier temps l’impression de souhaiter se montrer légère et drolatique. La musique assez agréable de Hirai Mamiko participe d’ailleurs à cette ambiance cocasse et possède une jolie mélodie plus émotionnelle. Par moments, la série appuie facticement ses scènes plus éprouvantes, crée du drame là où il n’y en aurait pas besoin et multiplie l’enchaînement de situations absurdes. C’est à se demander si elle a vraiment été écrite par un unique individu et pas par plusieurs ayant ajouté de façon disparate toutes les idées possibles et inimaginables. Même la galerie de personnages ne réussit pas à gagner la sympathie du public, la faute à un traitement poussif et caricatural se supportant d’autant plus mal que le rythme demeure laborieux.

Kamon Hiro ne vit que pour ses livres. Vrai rat de bibliothèque, elle travaille justement dans une et passe le reste de son temps chez elle, entourée de romans. Elle ne se sépare jamais de son visage impassible avec ce fameux sourire figé et semble imperturbable. Pourtant, ses pensées, retranscrites à l’audience avec des sortes de panneaux rappelant ceux des films muets en noir et blanc, s’agitent, tourbillonnent et sont rarement positives. Hiro ne tolère pas les autres et croit se porter mieux seule puisque la présence de qui que ce soit l’agace. Sa posture immuable et dénuée de fantaisie, amplifiée par ses vêtements semblables à un uniforme, n’est qu’une façade. Elle ne se laisse pas approcher, alors encore moins par son supérieur (Tanaka Yôji) en pinçant visiblement pour elle. Amami Yûki (Top Caster) l’incarnant réussit à élever légèrement l’intérêt pour cette femme à la psychologie très clichée et ne provoquant que peu d’empathie. La bibliothécaire n’est pas arrivée là par hasard. Elle ne s’est pas réveillée un beau jour amère et misanthrope. Jadis, elle était joyeuse, optimiste et enjouée. Que s’est-il passé ? Elle, elle se l’explique par l’abandon de celui qu’elle jugeait comme son prince charmant, Himura Chôji, à l’époque où ils étudiaient ensemble. En vérité, elle s’est forgé une carapace depuis une enfance qu’elle assez mal vécue du fait d’un cadre de vie peut-être peu chaleureux. La série aurait pu questionner le poids des normes sociétales, du temps qui file et de l’orientation insidieuse vers une finalité non choisie consciemment. Mais non. Gisô no Fûfu parle beaucoup de la famille, avec notamment celle de Hiro. La tante aride (Kimura Midoriko) fumant cigarette sur cigarette, le cousin immature (Satô Jirô – JIN) se prenant pour un magicien et la cousine (Sakai Maki) étalant son opulence et traînant sa progéniture apathique n’aident probablement pas à se construire un environnement idéal. Les non-dits parasitent ce petit groupe ayant des difficultés à se l’avouer et passant son existence à se chamailler, bien que du côté de Chôji, les choses soient tout aussi compliquées et marquées par des abcès à percer. Le scénario ne rate donc pas l’occasion de jouer la corde dramatique avec des secrets, mystères, mensonges, quiproquos et maints rebondissements convenus. Outre la prévisibilité, l’un des principaux problèmes dans tout ça, c’est que Hiro n’est pas attachante et, malgré ce que semble vouloir prouver le récit avec toutes les interventions de cette femme dans la vie des autres, elle est profondément égoïste. Et elle n’est pas la seule.

Autant l’héroïne garde tout au fond d’elle et ressemble à une certaine hypocrite, autant le capricieux Chôji ne peut se taire et exprime tout haut ce qu’il pense, sans aucun filtre. Logorrhéique, euphorique et agité, ce sous-directeur d’une école maternelle papillonne telle une adolescente fleur bleue et ne comprend pas pourquoi Hiro se comporte de la sorte. En la recroisant par un concours de circonstances, il est étonné de la découvrir aussi austère. Cela ne l’empêche pas de lui demander une sacrée faveur. Depuis qu’il l’a quittée, il n’a fréquenté aucune femme et ne s’est pas marié. Et pour cause, sa relation avec elle lui a ouvert les yeux : il est homosexuel. Hiro tombe des nues en l’apprenant, naturellement, car elle ne s’en doutait pas. Il ne s’arrête pas là et lui explique que sa mère est mourante et qu’elle rêve de le voir la bague au doigt sauf que cela ne se peut, le mariage entre personnes du même sexe étant en sus interdit au Japon. Il ne le précise pas si ce n’est que cela saute au visage, il n’ose pas non plus lui avouer la vérité… Pour la contenter, serait-il possible que tous deux fassent semblant d’être un couple ? Une chose en amenant une autre, Hiro se retrouve pieds et poings liés et les revoilà ensemble, dans une dynamique fort particulière et finalement plutôt ambiguë. C’est qu’en fait, la quarantenaire aime encore son ex cher et tendre. Or lui, il vient de craquer pour le livreur du coin, le jeune Tejimaru Tamotsu (Kudô Asuka) un brin naïf sur les bords. Bref, Gisô no Fûfu capitalise grandement sur l’alchimie unissant ses deux interprètes principaux qui, heureusement, fonctionne correctement. Sawamura Ikki (Doctors) endossant le rôle du fantasque Chôji propose un portrait satisfaisant ne versant pas trop dans la caricature habituelle pour un homme gay. Ses préférences sexuelles ne sont dévoilées qu’au milieu du premier épisode et s’apparentent donc à du spoiler, mais honnêtement, elles donnent davantage envie de lancer la fiction, non ? Ce prétendu couple peine toutefois à fédérer, car si les acteurs sont bons et permettent de délivrer de belles scènes, dont la magnifique et fameuse déclaration, les protagonistes, eux, ne pensent qu’à eux et se comportent de façon peu réfléchie. Curieusement, la question de la sexualité est totalement éludée. Tout au long de la série, Hiro et Chôji se blessent l’un et l’autre, mais aussi ceux les entourant. La maman célibataire en situation de handicap (Uchida Yuki – Big Wing) représente notamment l’un de ces dommages collatéraux. La galerie de personnages est trop importante, de toute manière, avec des développements quasi inexistants et des individus se limitant à la place d’accessoires pour faire avancer les enjeux. L’exubérante mère de Chôji l’illustre trop bien, avec en sus un cabotinage permanent de sa comédienne, Fuji Sumiko.

Pour résumer, l’excessive Gisô no Fûfu ressemble à un certain méli-mélo télévisuel ne paraissant pas trop savoir sur quel pied danser en dehors d’un puzzle de clichés. Bien qu’elle s’annonce comme une comédie romantique légèrement atypique, elle finit par s’étioler compte tenu de son sentimentalisme appuyé et de son absence de réelle prise de risque. Elle a effectivement le mérite de vouloir discuter de l’homosexualité de manière assez frontale sauf qu’elle sombre en toute fin de parcours dans les travers qu’elle veille pourtant à critiquer. Mais même sans évoquer la conclusion laissant un arrière-goût désagréable en bouche, cette série bien trop caricaturale pour se montrer naturelle s’avère d’emblée parasitée par des incohérences, des longueurs, une grande prévisibilité et des facilités scénaristiques gênantes. La solidité de son duo d’acteurs, la sympathie de l’auteur pour les marginaux colorés et son message de tolérance et d’acceptation envers soi-même ne permettent tristement pas de recommander cette fiction se révélant, au contraire, paresseuse, convenue et décidément mal écrite.


2 Comments

  1. Dramafana• 31 janvier 2018 at 10:35

    J’ai vu l’affiche, les acteurs principaux, je me suis dit: « Oh, Kerydwen nous a déniché une pépite? » et puis j’ai lu ton article et me voilà bien refroidie! Il faut dire que je suis en adoration devant Yuki Amami et du coup, je n’imagine pas qu’elle puisse jouer dans quelque chose de moyen. C’est complètement idiot de penser ça, mais c’est plus fort que moi! (^^)
    Maintenant j’hésite beaucoup à ajouter cette série à ma liste.
    Dans tous les cas, ton article était intéressant à lire.

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    • Caroline• 31 janvier 2018 at 22:40

      (Merci. ^^)

      Pour avoir lu des critiques assez mitigées, je ne m’attendais pas à ressortir super enthousiaste de cette série. Or, tout de même, inconsciemment, je crois qu’un peu comme toi, je me disais que l’alléchante distribution devait compenser pas mal des lacunes ^^;;. Certes, c’est le cas, mais malheureusement pas assez à mon goût. Et puis le changement de ton vers la fin n’a fait qu’appuyer davantage là où ça faisait mal. J’espère que si tu la regardes tu y adhéreras plus que moi. Après tout, ce n’est pas non plus une abomination surtout qu’elle comporte de jolis moments.

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