Arakawa Under the Bridge | 荒川アンダーザ ブリッジ

Cela faisait un petit moment qu’il n’avait pas été question de comédies japonaises sur Luminophore et par conséquent sur mes écrans. Il était plus que temps de rattraper cette erreur. Déjà évoquée au cours de l’annonce des j-dramas de l’été dernier, c’est sur Arakawa Under the Bridge que mon choix s’est porté. À l’origine, il y a encore une fois un manga. Celui-ci est toujours en cours et comporte à l’heure où ces mots sont écrits douze tomes. En plus du seinen réalisé par Nakamura Hikaru, il existe un anime de deux saisons de treize épisodes chacune passées au Japon courant 2010. Je n’ai pas eu l’occasion de lire le manga ou de voir l’anime donc mon avis se base uniquement sur la série télévisée. Pour information, le manga n’est pas disponible en France pour le moment mais un autre de son auteur, Les Vacances de Jésus & Bouddha (Sei Onii-sanSaint Young Men) chez Kurokawa a de très bonnes critiques et semble fort sympathique. Au Japon il se vend d’ailleurs très bien. Pour en revenir à Arakawa Under the Bridge, le renzoku est donc une adaptation du manga du même nom. Il fut diffusé entre juillet et septembre 2011 sur TBS et comporte dix épisodes de vingt minutes. Un film clôturant l’histoire est sorti dans les salles japonaises le 4 février 2012 et sera traité sur ce blog lorsqu’il sortira en DVD. Aucun spoiler.

Ichinomiya Kô est l’héritier d’une grande entreprise japonaise. Son père lui a appris à mener sa vie sans devoir de dettes à qui que ce soit. Un jour, il se fait voler sa voiture de sport sous ses yeux par des êtres un peu étranges et se retrouve sans pantalon sur le pont de la rivière Arakawa. Alors qu’il cherche à récupérer ce qui ressemble à une dragon ball, il fait la rencontre d’une jeune femme disant venir de Vénus. Les choses en amenant une autre, il finit par lui être redevable et n’a pas d’autre choix que d’aller vivre sous le pont de cette fameuse rivière où cohabitent des personnes particulièrement bizarres.

Il semblerait qu’Arakawa Under the Bridge ait déplu à énormément de téléspectateurs. Les avis négatifs pullulent à ce sujet. Il y ceux qui connaissaient déjà l’anime et qui en furent déçus et ceux qui ont testé la série en néophyte et qui la considèrent particulièrement abominable. D’ailleurs, j’étais assez sceptique avant de me lancer, persuadée du coup de la trouver médiocre. Me disant qu’après tout, dix épisodes de vingt minutes se regardent facilement, j’ai décidé de ne pas laisser traîner les choses. Au risque de me faire huer par certains, il s’avère que j’ai adoré et passé un moment privilégié.

Ce qui marque en premier lieu dans ce j-drama est son esthétique. Sans vouloir casser du sucre sur le dos des séries japonaises, à part quelques rares exceptions, la réalisation est généralement banale. Elle n’est pas mauvaise, elle ne mérite juste pas que l’on s’y attarde plus que de raison. Il existe fort heureusement des exceptions et Arakawa Under the Bridge en fait partie. La photographie y est effectivement magnifique et les épisodes bénéficient tous d’une lumière quasi exceptionnelle voire parfois presque surréaliste. Les couleurs y sont tamisées, chatoyantes ou très froides et permettent immédiatement à la série de bénéficier d’une atmosphère particulière et d’une véritable identité. Car oui, le renzoku est avant toute chose une série d’ambiance. La douceur se mélange ici à la folie parfois presque furieuse et le mélange est certes atypique mais diablement efficace. Ajoutons-y une fabuleuse bande-son, de superbes plans et de longues séquences sans un seul dialogue (les deux premières minutes de l’épisode 7 !) et il est clair que la série ne peut qu’être un véritable OVNI à cheval entre le lyrisme, la poésie et le délire totalement assumé. La musique de Kaida Shôgo (il a participé à l’OST de Hachimitsu to Clover) qui se veut entraînante, mignonne et parfois assimilable à une ritournelle est particulièrement réussie. Son association avec la tout aussi agréable chanson de fin, Sayonara Frontier, de Galileo Galilei frise la perfection. Ceux qui apprécient les productions léchées et travaillées devraient normalement être ravis au moins de ce côté-là.

S’il est vrai que visuellement Arakawa Under the Bridge tranche assez avec les j-dramas habituels, c’est surtout son ton et ses personnages qui le rangent définitivement dans le rayon des inclassables. En étant tout à fait honnête, on pourrait dire que les épisodes se suivent et ne racontent rien. Ils sont composés d’un empilement de scènes semblant n’avoir ni queue ni tête. C’est du moins à première vue ce que l’on pourrait croire d’autant plus que le rythme est très découpé avec des actes comme au théâtre. Chaque épisode est ainsi divisé en plusieurs parties annoncées par un titre et celles-ci n’ont généralement pas de véritable fil conducteur. Il arrive de plus que la ligne temporelle ne respecte pas l’ordre chronologique et que l’on ait l’impression qu’Arakawa est en réalité un un lieu dénué de tout contexte. Le narrateur de l’histoire utilise sinon de manière très régulière le quatrième mur et donne par moment l’impression d’avoir une maîtrise sur ce monde malgré tout incontrôlable. Pour autant, ce n’est pas pour ça que la série est stupide ou brouillonne. Elle délivre de courts instantanés totalement loufoques qui progressivement, instaurent un véritable climat et parviennent à toucher, à faire rire et à marquer. Il est évident qu’elle ne peut pas satisfaire tout le monde tant l’étrangeté semble être monnaie courante. Tout y transpire le bizarre et tous ses synonymes. Arakawa Under the Bridge donne l’impression de nous montrer un village où l’absurde est le maître mot. Il faut probablement avoir une appréciation particulière pour ce genre afin d’intégrer les codes de la série. Autrement, il y a a de quoi être littéralement circonspect. Le j-drama se permet même de ne pas se terminer et de lancer ce qui semble être une intrigue que l’on devrait voir dans le film. Les épisodes sont tous d’une qualité plus ou moins égale à l’exception du quatrième, sur Billy et Jacqueline en très grande partie, qui est nettement inférieur aux autres et malheureusement un tant soit peu ennuyant.

Oui bon, on parle de bizarre mais pour le moment, ce ne sont que des paroles en l’air. Nous n’avons pas encore fait la part belle aux personnages, c’est pour cela. Suite à un concours de circonstances, Ichinomiya Kô quitte son gigantesque appartement digne du fils d’un riche patron d’une grande entreprise japonaise pour aller habiter sous le pont de la rivière Arakawa. Depuis tout petit, son père joué par Kamikawa Takaya (Hanazakari no Kimitachi e), lui a toujours dit qu’il ne fallait en aucun cas devoir de dettes à qui que ce soit. Tout le reste importe peu. Froid et en apparence antipathique, Kô semble suivre le chemin tout tracé de son paternel. Sauf qu’il rencontre Nino, une jolie jeune femme incarnée par Kiritani Mirei (Hanazakari no Kimitachi e, Natsu no Koi wa Nijiiro ni Kagayaku, Otomen) disant venir de Vénus. Oui, la planète. Puisqu’elle lui a sauvé la vie, elle lui demande d’être son petit-ami et il n’a pas d’autre choix que d’accepter. Le voilà qui prend une tente et qui l’installe du côté de la rivière. Son univers change alors à tout jamais. C’est effectivement un véritable petit village qu’il découvre, village évidemment illégal et qui ressemble surtout à un squat amélioré. Il semble y abriter des figures excentriques n’ayant pas réussi à s’intégrer à la société. C’est là où la série est bien plus profonde qu’elle n’en a l’air car elle brasse quelques thèmes importants comme cette nécessité japonaise de toujours rentrer dans le moule et de ne pas sortir des rangs. Il ne faut pas être singulier et il est important de suivre la route toute tracée alors que l’on n’est même pas encore né. Bien que les personnages possèdent tous un grain de folie et qu’ils semblent foncièrement détachés de ce qu’on peut penser d’eux ou que les autres les rejettent, on sent bien que ce n’est pas le cas. Avec subtilité, la série insuffle un soupçon de mélancolie et ce fameux aspect doux-amer que l’on retrouve souvent au Japon. De même, si les protagonistes sont décalés et drôles, il en ressort un certain malaise car il s’agit avant tout de marginaux, de sans-abris qui sont sur le bord de la route. Sous couvert de ses petites touches d’humour, la série est au final assez dramatique.

Kô, en arrivant à Arakawa, doit changer de nom car c’est comme ça, c’est tout. Il devient alors Riku. C’est le chef du village, narrateur et kappa de son état qui renomme les habitants lors de leur arrivée. Continuellement vêtu de son costume vert, de sa fausse carapace et de son masque toujours aussi vert, il dirige son petit monde et passe son temps dans l’eau à faire ce qu’un kappa fait. Quoi donc vous dites ? Là n’est pas la question. Pour ceux qui ne le savent pas, le kappa est une créature du folklore japonais ressemblant à une tortue anthropomorphe. Si le kappa ne parlait pas, il serait difficile d’y déceler Oguri Shun car on ne le reconnaît définitivement pas sous ce déguisement. Cet homme croyant dur comme fer, ou tout du moins semblant vouloir croire dur comme fer, qu’il est une créature mythique n’est pas le seul à avoir un cerveau dysfonctionnel du côté d’Arakawa. Outre la stoïque Nino, la supposée Vénusienne, il y a Hoshi (étoile en japonais), le rockeur se baladant avec une tête d’étoile et passant son temps à chercher la bagarre. Il est joué par le génial Yamada Takayuki (Byakuyakô, Sekai no Chûshin de, Ai wo Sakebu, Churasan, H2, Yamikin Ushijima-kun, Taiyô no Uta, Water Boys, Long Love Letter) que l’on reconnaît bien en dépit de son masque jaune. Shirota Yû (Hanazakari no Kimitachi e) se transforme quant à lui en Sister, une nonne imposante ne se séparant jamais de ses armes ; la très sympathique Katase Nana (Yamikin Ushijima-kun, Bloody Monday, Last Christmas) devient Maria, une femme sadique adorant insulter les hommes tout en les faisant traire ses vaches. N’oublions pas non plus Last Samurai qui comme son nom l’indique croit être le dernier samouraï et se promène donc avec la coiffure d’époque (fausse évidemment !) et un katana, Stella incarnée par Tokunaga Eri (Bloody Monday) qui sous ses airs de gentille fille est bravache, Shiro et ses lignes blanches, Billy le yakuza avec sa tête de perruche, Jacqueline et son costume d’abeille, la jolie et maladroite P-ko, les Metal Brothers avec leurs têtes en… métal, etc. Tout ce petit monde cohabite, se dispute, s’aime et nous, derrière notre écran, on s’y sent bien et on se plait à penser que l’on aimerait bien faire un tour plus ou moins long sous ce pont. N’oublions pas les quelques gimmicks délectables dont la présence finit par devenir incontournable. Un effort de développement plus conséquent aurait été appréciable mais c’est en partie tout ce mystère ambiant qui offre à la série cet univers bigarré et différent.

Riku, en arrivant à Arakawa, croit halluciner et donne l’impression d’être le plus normal parmi ces êtres, eh bien, anormaux. En réalité, ce n’est pas vraiment le cas. On peut sembler bien sous tous rapports, ne pas se promener avec un costume mais cela ne veut pas dire que tout se passe bien dans sa tête. Il faut aussi avouer qu’à force de voir ces personnages très hauts en couleur, on en vient à se dire qu’ils n’ont rien d’anormaux. Qu’est-ce la normalité de toute manière ? Riku n’a pas eu une enfance classique et n’a jamais appris à vivre. À réellement vivre. J’avais déjà pu émettre des réserves sur Hayashi Kento (Shôkôjo Seira), l’acteur qui l’incarne, mais il est ici relativement bon et je suis donc bien contente de revoir mon jugement le concernant. Face à ces êtres excentriques, Riku réalise rapidement qu’il aura beau suivre la logique et tout ce qu’il a appris, cela ne lui servira à rien sous ce pont puisque la logique ne semble guère être résidente des lieux. Il doit alors s’adapter et s’il est assez condescendant au départ, il finit plus ou moins par se lier d’amitié avec ses nouveaux voisins. Il n’est pas non plus insensible au charme de Nino. Arakawa Under the Bridge instaure en effet une légère romance. Le duo ne se déclame jamais sa flamme à grands renforts de discours énamourés et ne se montre pas non plus leurs sentiments de front mais ce sont des petits gestes qui font tout le sel de cette relation traitée avec beaucoup de délicatesse et de sensibilité.

L’atmosphère et le ton de la série sont extrêmement particuliers comme on ne fait que le répéter depuis le début de ce billet. L’humour est le supposé maître mot mais il est tout aussi indescriptible que les personnages anticonventionnels à mille lieues des clichés et stéréotypes. On ne rit pas forcément aux éclats. C’est un humour parfois pince-sans-rire, parfois totalement abscons et parfois à deux doigts du stupide. En somme, c’est un mélange détonnant qui passe comme par magie ou qui, au contraire, irrite. Les dialogues sont vifs, acérés et probablement truffés de nombreux jeux de mots malheureusement difficiles à appréhender pour qui ne parle pas japonais. N’ayez toutefois pas crainte car cela ne nuit aucunement au décalage ambiant.

Arakawa Under the Bridge ne pourra jamais plaire à tout le monde. Ce n’est pas un défaut, c’est juste qu’elle est tellement originale qu’elle n’a pas le pouvoir de réunir les foules. À tous ceux qui apprécient ce qui est atypique voire surréaliste, vous savez ce qu’il vous reste à faire. Artistique, visuellement superbe et très soignée, elle est un véritable plaisir pour les yeux et les oreilles. Si le contenu ne donne pas l’impression de subir un traitement aussi profond que le contenant, c’est pour mieux vous tromper. En-dehors de son atmosphère inqualifiable, le j-drama met en avant des personnages fantasques et au final, assez cabossés et handicapés par quelque chose. Cerise sur le gâteau, ils sont tous interprétés par des acteurs convaincants et extrêmement sympathiques. L’ambiance y est fascinante et peut rapidement vous enchanter. Sous prétexte de scènes rigolotes et saugrenues, il en ressort finalement une certaine once de tristesse. Pour faire simple, on pourrait résumer la série à une énigme impossible à décoder tant elle ne rentre dans aucune case et en cela, elle est éminemment rafraîchissante et délicieuse. Vivement le film ! Et en attendant, il est fort possible que j’essaye l’anime