Breaking Bad (saison 3)

Certes, si l’on remarque le temps passé entre chaque saison de Breaking Bad, il serait sûrement légitime de s’imaginer que je n’apprécie pas ce que je regarde. C’est tout le contraire ! J’ai seulement choisi de faire durer le plaisir même si, j’avoue, je commence à penser que je vais accélérer la cadence. Jouer avec sa patience a des limites. Bref. Aujourd’hui, il est question de la troisième année de cette fiction américaine désormais terminée depuis 2013. Constituée de treize épisodes, elle fut diffusée sur AMC entre mars et juin 2010. Aucun spoiler.

La deuxième saison se voulait magnifique pour son sens de la mise en scène métaphorique, sa tension sous-jacente, la finesse psychologique de ses protagonistes et cette progressive descente aux enfers de son antihéros laissant régulièrement perplexe. Elle se concluait sur un rebondissement assez incroyable où un avion s’écrasait à Albuquerque tandis que Skyler demandait le divorce après avoir découvert une partie des mensonges de son mari. Cette nouvelle salve d’aventures débute deux semaines après cette tragédie qui sonne d’autant plus terrible que la faute incombe au père de Jane, fou de douleur d’avoir perdu sa fille. Si Walt sait pertinemment être indirectement à l’origine de cet accident, il tente tant bien que mal de se voiler la face, chose qu’il maîtrise de toute manière à merveille. Bien qu’il continue parfois malgré lui de se diriger vers une voie de plus en plus sombre et sans retour, il nie sa situation, qu’elle concerne tout ce dont il s’occupe, mais aussi ce changement de caractère dorénavant inéluctable. Car c’est incontestable, le professeur s’en est allé. Il est définitivement mort et enterré. À la place se trouve un individu ne supportant plus d’être soumis à qui que ce soit ou contrecarré. Le personnage est souvent difficile à cerner, provoque par moments de la sympathie pour finir par se montrer profondément détestable quelques instants plus tard, notamment par rapport à ses liens avec Jesse. L’écriture se veut suffisamment subtile pour troubler les frontières et accentuer la complexité de cet homme que l’on souhaite voir reprendre un chemin plus posé et naturel alors que dans le fond, tout le monde se doute derrière sa télévision que cela est maintenant impossible. Quelque chose s’est cassé en Walt, a ouvert les vannes et laisse se déverser des relents mégalomaniaques de plus en plus nauséabonds. Et le pire, dans tout ça, c’est qu’il contamine ses proches. Skyler, Jesse et même Hank, tous naviguent à vue au cours de cette saison.

Dans la première moitié, Walt choisit de mettre de côté la drogue. Il espère réussir à retrouver le nid familial en se montrant affable, mais rapidement, il finit par s’irriter de constater que ce qu’il juge comme des efforts ne paye pas, Skyler restant insensible à son numéro. Les épisodes s’attardent grandement sur cette dynamique en perte de vitesse. La rupture est consommée pour l’épouse des White qui n’en peut plus des mensonges du premier. Elle ne reconnaît pas son mari et ne souhaite plus avoir affaire à lui. Malheureusement pour elle, elle n’est pas en mesure de préciser à son entourage le pourquoi de son détachement, car elle sait que tout cet argent est illégal et risque d’envoyer Walt sous les verrous. Comment réagirait alors leur fils ? Mal. D’autant plus qu’il vit difficilement la séparation de ses parents et se rapproche de son père qui, dans les faits, a tout pour plaire. De l’extérieur, Skyler est donc dépeinte comme une mégère blâmant un conjoint cancéreux et attentif. Cependant, de victime prisonnière, elle s’engage étonnamment dans un registre bien plus actif, offrant même à l’ex-prof une issue de secours adroitement amenée. Elle résout ses problèmes avec une certaine classe, après un passage à vide en lien avec son patron. La saison se focalise grandement sur cette femme qui n’est pas toujours sympathique, mais que l’on commence à comprendre. Le rythme en pâtit toutefois un peu en début de parcours, avec Walt qui refuse de se remettre à la drogue. Les thématiques maritales sont alors quelque peu redondantes à la longue et, sans être ennuyants, les épisodes s’avèrent moins intéressants ou intenses que d’autres. Il n’empêche que la fiction ne traîne jamais en longueur et n’hésite pas à bousculer certains fondements et faire divulguer aux personnages des secrets que l’on aurait cru être bien plus étirés. Avec ce dynamisme perpétuel ne favorisant pas la facilité scénaristique, Breaking Bad continue par conséquent de prouver son originalité.

Psychologiquement et physiquement atteint, Jesse était laissé comme une coquille vide dans une cure de désintoxication. Il en sort aussi bien que possible si ce n’est que, forcément, il n’est pas parvenu à faire le deuil de Jane à qui il pense chaque minute. Jusqu’alors, la série semblait plutôt amener à s’imaginer que Walt était celui qui tirait son ancien élève vers le bas, mais cette saison brouille les pistes. Effectivement, le jeune homme manifeste des réactions dérangeantes, comme s’il n’apprenait pas de ses erreurs. Son absence totale de conscience avec les drogués sevrés en est un exemple tristement concret. Dans une certaine mesure, il est probablement tellement convaincu d’être mauvais et nocif pour les autres qu’il ne cherche pas à se débarrasser de cette impression immuable. Jesse paraît presque avoir baissé les bras et suivre le mouvement, parce qu’il le faut bien. Le début de cet ensemble inédit manque cruellement d’interactions entre Walt et lui sauf que, heureusement, la fin n’en est pas avare. À ce sujet, malgré de bonnes idées et une remise à plat nécessaire, le huis clos du 3×10, Fly, ressemble un peu trop à un exercice conceptuel. Quoi qu’il en soit, cette dynamique est d’une richesse incroyable. Les échanges ne sont plus aussi légers qu’avant, mais ils gardent une fragile once cocasse, une tendresse latente et un certain respect mutuel. Ces qualités positives sont contrebalancées par des sentiments bien moins réjouissants et qui, peu à peu, prennent le pas. Entre vexation, jalousie et reproches, les deux s’opposent et se retrouvent dans un engrenage létal dont ils ne peuvent sortir indemnes. Le climax du tout dernier épisode le symbolise à merveille tout en brisant littéralement le cœur du public. Dans tous les cas, Jesse, constatant que le professeur ne souhaite plus rempiler, décide de faire cavalier seul et, naturellement, rien ne tourne comme il le faudrait, ne serait-ce que parce qu’un intermédiaire convenable lui fait défaut.

Walt désire arrêter la production de méthamphétamines, ce que n’approuve pas Jesse, mais de lui, tout le monde se fiche. En revanche, Gus (Giancarlo Esposito), le trafiquant assez brièvement vu auparavant, se révèle bien plus pesant. La drogue de l’enseignant est d’une telle qualité qu’il ne tient pas à tarir le filon lui rapportant des sommes vertigineuses. Il n’hésite ainsi pas à promettre monts et merveilles à sa poule aux œufs d’or qui, pour l’heure, répond négativement à toute proposition juteuse. Le dirigeant de la chaîne de restaurants Los Pollos Hermanos s’impose au fil des semaines et participe grandement à l’atmosphère très lourde qui y règne. Fin calculateur, laconique et pragmatique, Gus fait tout bonnement froid dans le dos. Derrière ce sourire amène se cache un homme aux réactions imprévisibles prêt à tout pour asseoir sa mainmise sur le territoire. La relation qu’il entretient avec Walt semble calme et pondérée, mais l’audience sent que tout peut déraper. Encore plus qu’autrefois, cette saison se dote d’une tension indicible et d’un malaise presque permanent. C’est en partie en ça que Breaking Bad est si fascinante, car tout paraît pouvoir arriver dans ce qui s’apparente au jeu de la roulette russe. Lors de ces nouveaux épisodes, le trafic de drogues prend une dimension bien plus importante grâce à des moyens dignes d’un vrai cartel. En dehors de l’irruption de Gale (David Costabile), un fort attachant chimiste admirant Walt, le scénario se tourne également plus longuement sur Saul, l’avocat opportuniste allégeant grandement l’ambiance qui en a souvent bien besoin, mais aussi sur le plaisant Mike Ehrmantraut (Jonathan Banks), un individu apparemment engagé par le précédent. D’ailleurs, concernant celui-ci, la série choisit de l’illustrer tel un homme de main terriblement efficace, sans être pour autant dénué d’humanité. L’absence de manichéisme fait décidément toujours autant plaisir et les touches d’humour noir, voire burlesque, continuent de marquer. Outre la préparation de la méthamphétamine et tout de ce qui se trame autour, la saison a principalement pour moteur une quête de vengeance. Les violents cousins de Tuco veulent assassiner Heisenberg et comptent tout mettre en œuvre pour y parvenir.

La menace des cousins mexicains constitue donc l’un des arcs majeurs de cette année. Ils ont beau amuser par leur dégaine et leur façon d’agir, ils sont de pures machines à tuer presque impossibles à enrayer. Pour l’heure, ils ne savent pas encore quelle est la véritable identité du fabricant de ces pilules bleues, mais cela ne les empêche pas d’arriver aux États-Unis et, de la sorte, provoquer une situation fort complexe pour Gus qui doit protéger à la fois son poulain et son territoire. La saison dépeint en filigrane une guerre entre trafiquants où les coups de couteau dans le dos sont réguliers. La tête de Walt ne tient plus qu’à un fil et, contre toute attente, il n’est pas le seul à être en ligne de mire. De manière plus détournée, son beau-frère, Hank, est mêlé à cette affaire aux multiples ramifications. Depuis Tortuga, cet agent de la DEA se porte mal bien qu’il continue, devant tous, de se montrer aussi boute-en-train que d’habitude. Sauf que le masque de cette dépression larvée s’effrite inexorablement. Le récit offre un superbe parallèle entre Walt et Hank qui, sans traverser les mêmes obstacles, suivent un parcours assez similaire. Les deux se noient différemment, mais le résultat est identique. Avec Hank, Breaking Bad délivre à son public un bien joli portrait nuancé, à mille lieues de l’individu vulgaire entraperçu jusque-là. L’interprétation est de qualité, cela va sans dire. Sa relation avec Marie et la pudeur gracile qui s’en dégage sont également à choyer. Quant aux dernières minutes du 3×07, One Minute, impactant grandement le devenir du personnage, elles sont irrespirables et représentent possiblement l’un des meilleurs moments de la production en terme d’intensité. Notons d’ailleurs au passage que les titres des épisodes sont toujours aussi astucieusement choisis, à l’instar de ce sens de la mise en scène encore une fois rondement mené. Entre la structure narrative parfois éclatée, la magnifique photographie et la parfaite intrication de la musique aux séquences, rien n’est laissé au hasard et ce soin du détail fait grandement plaisir, donnant ainsi à la série ses lettres de noblesse.

Pour conclure, cette troisième saison de Breaking Bad poursuit la descente aux enfers d’un honnête citoyen qui, originellement, a tout pour demeurer sagement sur le passage clouté. Alors qu’il cherche à retrouver un semblant de normalité, cet homme vivant dans le déni de ce qui lui arrive est comme une abeille attirée par le miel. Systématiquement, il finit par replonger, tel un individu avide de gloire et de toute-puissance. Les épisodes ne se contentent pas non plus de dépeindre la chute de leur antihéros puisque ses proches sont tout aussi touchés, voire marqués au fer rouge pour certains. Quelques autres figures notables comme l’impénétrable Gus prennent également de l’importance et imposent par la même occasion une dynamique plus féroce où les pions sont régulièrement réorganisés. Si la première partie manque légèrement d’homogénéité et souffre d’une certaine lenteur, elle permet en réalité d’accentuer d’autant plus la terrible montée en puissance où tension indescriptible et malaise permanent s’associent pour coller littéralement à la peau. Dès lors, la fatalité, l’angoisse létale et l’ensemble des nuances de cette fresque humaine aux relents shakespeariens fascinent comme terrifient, laissant augurer un futur exaltant bien funeste.

Par |2017-05-01T13:58:24+02:00août 5th, 2015|Breaking Bad, Séries étasuniennes|0 commentaire

Breaking Bad (saison 2)

Alors que la cinquième et dernière saison de Breaking Bad reprend dans quelques mois aux États-Unis, il est plus que temps de continuer de discuter des aventures de Walt et Jesse avec la deuxième. Celle-ci se compose de treize épisodes passés sur AMC entre mars et mai 2009. Précisons qu’il existe cinq original minisodes – des sortes de vignettes sympathiques – sortis entre la fin de la première saison et l’arrivée de la suivante. Aucun spoiler.

Quand bien même j’ai mis un peu plus de trois ans avant de replonger dans l’univers de Breaking Bad, cela ne veut en aucun cas signifier que je n’avais pas apprécié ce que j’avais regardé. Au contraire, les premiers pas de la fiction s’avèrent à mon sens excellents malgré un arrêt prématuré. Rappelons que 2008 fut marquée par une longue grève des scénaristes, raccourcissant inévitablement certaines productions et en l’occurrence ici, la série s’est vue amputer de deux semaines de diffusion. Plutôt que de les oublier ou de réécrire l’histoire, ils se retrouvent catapultés au début de cette année, comme si de rien n’était. Le season premiere n’est donc pas un vrai season premiere comme il aurait dû l’être. Cependant, il a le mérite de replacer immédiatement dans le contexte en plus d’immerger le téléspectateur dans cette ambiance si particulière. Walt et Jesse sont par conséquent en discussion avec Tuco et essayent tant bien que mal d’écouler leur marchandise, espérant pouvoir expressément partir. En vie, de préférence. L’intrigue dédiée à cet imprévisible grand ponte de la drogue se termine assez rapidement afin de lancer la saison sur ses trois véritables arcs, inextricablement liés. Après avoir exposé les envies et besoins commerciaux de son duo principal, Breaking Bad s’attarde cette fois sur leur tentative d’étendre leur entreprise peu commune. La fabrication des méthamphétamines est rodée, ils possèdent suffisamment de matières premières pour se construire un petit stock, mais demeure toujours un éternel problème : la vente. Les épisodes se focalisent également sur le cheminement personnel de Walt, de Jesse et de leur entourage proche, celui-ci étant systématiquement parasité par le tourbillon qu’entraînent certains mensonges, non-dits et autres activités. Enfin, la maladie du professeur de chimie est naturellement au centre de nombreuses thématiques, bien qu’en réalité, elle s’apparente désormais plus à une fausse excuse cachant l’inéluctable chute de sa victime.

Dans cette seconde saison, Breaking Bad continue sur sa lancée et garde sa tonalité à mi-chemin entre le cocasse et la tragédie. Son humour noir fait souvent mouche et si voir Jesse et Walt se démener dans un monde dont ils ne maîtrisent pas les codes alimente de grands moments comiques, subsiste régulièrement une pointe inquiétante. Celle-ci prend des proportions importantes, amenant la tension à aller crescendo pour parvenir à un point insupportable comme le huis clos du 2×02, Grilled. L’angoisse et le suspense brut se mêlent alors parfaitement à l’intimiste et à ces protagonistes ciselés. De plus, ces épisodes, sans chercher l’esbroufe ou à se montrer orgueilleux, font encore une fois honneur à l’intelligence de ceux qui les regardent et sont constitués de nombreux présages, indices, parallèles assimilés à retardement avec effroi, et d’autres symboles quant à la suite. Les sortes de flashforwards amorçant le futur plus ou moins proche sont intrigantes, sans être irritantes ou pompeuses. L’élément positif est, qu’outre la peluche rose – dont la nature transparaît avant l’explication –, ces bonds temporels offrent parfois une réponse dans l’aventure en tant que telle, comme c’est par exemple le cas avec le 2×05, Breakage. Fondamentalement, cette technique de narration ne délivre pas forcément grand-chose au tout, mais elle participe à l’atmosphère de cette grande peinture soignée où chaque détail est longuement mesuré. Breaking Bad n’est pas une série du hasard, bien au contraire, et à travers cette deuxième année, elle rassure le téléspectateur qui réalise que le succès de ses débuts ne fut pas non plus un coup de chance impossible à réitérer. Par ailleurs, la magnifique mise en scène apporte sa pièce à l’édifice et des épisodes tels que le 2×09, 4 Days Out, filmant le désert avec une grâce poétique envoûtante, en sont de parfaites représentations. Le stupéfiant jeu de lumière, la photographie, le cadrage et la bande-son sont réfléchis et donnent envie de continuer ce prosélytisme outrancier. Sinon, le faux rythme contrôlé avec cette lenteur volontairement exacerbée et cette absence totale de digressions accentue grandement l’ambiance pesante, malsaine, oppressante et définitivement terrible, pour la rendre régulièrement insupportable. Pour résumer, la saison en devient une expérience en perpétuel mouvement et a de quoi irriter certains tout en fascinant les autres.

Au moment de notre première rencontre avec Walt, le personnage apparaissait comme un homme plat, sans réelles saveurs, demeurant sagement dans les rangs et menant une existence monotone. À peine respecté par son propre fils, moqué par plusieurs, il gardait toute son amertume sans ne jamais l’exprimer. Le diagnostic de cancer pulmonaire lui annonçant qu’il ne lui restait plus que quelques mois à vivre ne fut en aucun cas un coup de massue. Au contraire, il lui offrit la possibilité de se libérer de son carcan et de se sentir pousser des ailes. Protecteur et attentif envers sa famille, il décida alors de se lancer dans le trafic de drogue de manière à accumuler suffisamment d’argent pour ne pas abandonner ceux qu’il aime dans le besoin. Au cours de cette saison, ce protagoniste définitivement bien moins linéaire évolue grandement, tout en suivant une logique implacable. Tandis qu’il était autrefois étouffé, il laisse enfin parler sa véritable nature qui, progressivement, prend de plus en plus de place. Son masque de bonne figure se craquelle pour révéler un visage peu amène, voire effrayant et glaçant. Manipulateur, retors et amer, il semble prêt à tout pour conserver ce qu’il considère comme lui appartenant. Au final, Walt se transforme en homme détestable et donne presque le sentiment de s’approcher insidieusement de la mégalomanie. Plus que d’être un outil libératoire, sa maladie n’est-elle tout simplement pas le catalyseur, l’élément le déconnectant de la réalité et le plongeant indiscutablement dans la psychose ? Ses activités que l’on pouvait aisément comprendre ou presque juger légitimes se dotent de frontières plus floues, et l’empathie n’est plus aussi évidente. Bien sûr, Walt n’est pas monstrueux à tous points de vue puisqu’il sait être attachant, mais certaines réactions, plusieurs regards et une curieuse impression s’en dégageant mettent grandement mal à l’aise et font craindre le pire. En devenant exécrable, il semble de plus en plus compliqué de le trouver un minimum sympathique. Le summum étant peut-être qu’il ne paraît pas remarquer l’ampleur de ses actes, qu’il s’amuse avec sa double identité et prend un malin plaisir à jouer les Heisenberg ; c’est un peu comme s’il délivrait l’incontrôlable individu sommeillant en lui et ayant grossi au fur et à mesure, alimenté par toute cette rancœur jamais évacuée. La fin du 2×10, Over, avec ce stay out of my territory est justement terrible et représente son inexorable métamorphose. Quoi qu’il en soit, cela ne l’empêche nullement de se révéler fascinant par son humanité et sa complexité. Bryan Cranston est d’ailleurs toujours formidable et parvient aisément à injecter cette dualité et transmettre des sentiments contradictoires à l’encontre de ce protagoniste. En y réfléchissant, cette deuxième saison de Breaking Bad inverse les tendances en place qui étaient pourtant à première vue presque immuables. Le prof bien sous tous rapports et supposément lumineux sombre effectivement dans l’obscurité tandis que le petit voyou sans avenir, après moult épreuves traumatisantes, apprend de ses erreurs et cherche une voie bien plus posée et positive.

Sans conteste, Jesse est l’élément le plus attachant de ces treize épisodes. Malmené par tous, il accumule parfois les bêtises et est presque misérable, mais il demeure résolument désarmant pour toutes ses faiblesses. Le 2×06, le magnifique Peekaboo, symbolise parfaitement son caractère et sa franche opposition avec Walt, lui qui veille à ce que ses activités ne génèrent pas de dommages collatéraux et qui peine à se montrer menaçant. Qu’il soit en situation de danger ou non, il n’emprunte jamais le chemin le plus aisé. Quelques passages prouvent sans mal que le personnage n’a guère eu une enfance radieuse et ce n’est pas maintenant que ses parents changeront. Par moments, Jesse est presque pathétique à l’écran et la fin de la saison apporte d’autres sentiments amers tant le protagoniste inspire de la pitié. Néanmoins, à force de côtoyer le fond avec ses problèmes de drogue, son absence de réel futur, son lien complexe et déchirant avec sa nouvelle propriétaire incarnée par Krysten Ritter (Don’t Trust the B—- in Apartment 23, Veronica Mars), il devrait finir par remonter à la surface ; il semble ne pas pouvoir descendre encore plus bas. En fait, Jesse donne l’impression de jouer aux montagnes russes avec les téléspectateurs, car il est capable d’être presque mignon, définitivement attendrissant – avec ses tentatives de drague, par exemple – et d’un autre côté, il insuffle une telle détresse à l’ensemble qu’il brise facilement le cœur. Le voir uni à Walt n’arrange évidemment rien étant donné qu’il est aisé de pressentir qu’au lieu de le propulser vers le positif, son ancien prof ne fait plutôt que le contraire. Walt a beau souffrir d’une terrible pathologie et vraisemblablement se consumer à petit feu, il est surtout le cancer de ceux qu’il fréquente, détruisant pas à pas tous ceux qu’il touche de près ou de loin. Plus l’arc général avance et plus l’espoir s’amenuise pour tous. C’est en partie là que Breaking Bad devient quasi jouissive dans le sens où chaque acte entraîne des conséquences. Le moindre élément influe sur le voisin et toutes les intrigues tendent à fusionner pour ne plus pouvoir être démêlées.

Finalement, la maladie, le trafic de drogue et la vie familiale sont par conséquent désormais associés pour le meilleur comme pour le pire. Si cette année s’attarde surtout sur Walt, c’est tout simplement parce qu’il est l’instigateur de nombreux rebondissements et développements. C’est lui qui, à force de mensonges, cachotteries et détournements de situations, amorce sa propre chute. Composant essentiel de la fiction, le duo que forment Jesse et lui alterne entre des scènes absurdes où leur stupidité maladroite amuse, et d’autres où leurs fréquentes disputes gênent avant d’émouvoir en raison de leur âpreté. Cette relation ambivalente est très contrastée, et donc à l’image du reste. Avec des thématiques sur la dépendance sous toutes ces formes, la saison laisse réfléchir quant à savoir qui a besoin de qui dans cette dynamique. En désirant approfondir et profiter du fruit de son dur labeur, Walt charge Jesse d’élargir son réseau, de se construire une sorte de carte de visite de grand caïd de la drogue alors qu’il n’en a clairement pas les épaules. Étendre leurs activités est sensé et, là aussi, Breaking Bad favorise la sobriété et ne truffe pas son scénario de développements extraordinaires. Leur trafic prend une tout autre ampleur, connaît de forts ralentissements et, logiquement, la police commence à se demander qui se cache derrière le nom de cet Heinsenberg. Le beau-frère de Walt, Hank, bénéficie d’une exposition légèrement plus prégnante et dépasse le cadre du lourd individu. Il devient plutôt sympathique, notamment parce que quelques facettes inédites de sa personnalité sont illustrées à travers ses incertitudes et ses craintes. Du côté de l’entourage du prof, son fils se cherche une identité propre et amène quelques jolies scènes. Quant à son épouse, Skyler, elle est toujours peu agréable, même si ses réactions sont on ne peut plus légitimes et normales. Son mari se joue d’elle, n’hésite jamais à lui raconter n’importe quoi tout en sachant pertinemment qu’elle n’est pas née de la dernière pluie, la dispute pour des motifs moindres compte tenu de ce qu’il fabrique dans son coin, et il est ainsi cohérent qu’elle finisse par se détacher de lui. Cette femme ne plaît donc que peu, mais elle se révèle indispensable pour dépeindre le délitement de ce couple. Il convient de préciser que si Bryan Cranston mérite des louanges par rapport à son interprétation, c’est aussi le cas de l’intégralité de la distribution.

En définitive, au cours de cette deuxième année de diffusion, le titre de Breaking Bad paraît n’avoir jamais été autant légitime. Bien plus intense que la précédente, résolument ambiguë, orchestrée d’une main d’orfèvre, habillée d’une réalisation solide et d’une véritable atmosphère, cette salve d’épisodes inédits dresse un constat désespéré et implacable où les contre-pieds sont multiples. Walt, le professeur de chimie, disparaît peu à peu pour laisser place à un être se dirigeant droit vers une porte de sortie bien noire et pessimiste. Ce chemin discutable, il ne l’emprunte pas seul puisqu’il entraîne avec lui Jesse, et toute sa famille à qui il ment effrontément encore et encore. À l’instar de la première saison, la deuxième prouve une fois de plus que la drogue et la maladie ne sont en aucun cas les principaux moteurs de la série. Non, c’est l’humanité, dans toute sa splendeur comme son horreur, qui transparaît grâce à la finesse, la rationalité et la justesse de la psychologie de ses personnages. Pour sa férocité tragique, ses métaphores symboliques, son registre comico-dramatique, son authenticité et sa construction convaincante, cette nouvelle année se veut dès lors saisissante, troublante, et clairement indispensable.

Par |2017-05-01T13:59:30+02:00avril 15th, 2013|Breaking Bad, Séries étasuniennes|0 commentaire