Densha Otoko | 電車男

L’exploration des séries japonaises passe forcément par quelques classiques et phénomènes de société comme Densha Otoko. Car effectivement, derrière ce titre se cache un véritable succès aux vastes ramifications. La légende veut que l’histoire s’inspire de faits réels et que son héros existe bel et bien. Est-ce vrai ? Nous n’aurons probablement jamais la confirmation et les producteurs ont compris l’avantage d’entretenir un certain mystère. Tout aurait commencé par une discussion au demeurant plutôt banale sur 2channel, un immense forum nippon, le temps de cinquante-sept jours et 29 862 messages. Ces échanges virtuels furent rapidement retranscrits tels quels dans un livre avant d’être déclinés sur grand écran, sur le petit, dans des mangas, en pièce de théâtre. Bref, en l’espace d’à peine deux ans, la fièvre concernant le fameux homme du train s’est emparée du pays. La version nous intéressant aujourd’hui est celle de la télévision, postérieure de quelques mois au film avec Yamada Takayuki dans le rôle-titre. Cette série se compose de onze épisodes diffusés sur Fuji TV entre juillet et septembre 2005 ; le premier dispose de quinze minutes additionnelles et le dernier de presque une demi-heure. Deux aventures spéciales suivirent et seront traitées plus tard sur Luminophore. Aucun spoiler.

En rentrant de sa journée passée dans le quartier d’Akihabara avec ses deux amis otaku, le jeune pleutre Yamada Tsuyoshi prend la défense d’une femme agressée dans le train par un individu alcoolisé. En temps normal, à l’instar des autres usagers, il se serait tu, mais voir cette sylphide embarrassée de la sorte l’investit d’un courage inattendu. Touchée par ce geste digne d’un prince charmant, la belle en détresse, Aoyama Saori, lui promet de lui envoyer un cadeau. Parce qu’il n’a aucune idée de comment interagir avec elle, il quête l’aide d’utilisateurs d’un forum pour célibataires qu’il fréquente quotidiennement, Aladdin Channel, dans l’espoir d’atténuer un minimum ses tares sociales, bien qu’il sache que la tâche s’annonce très corsée.

Les amateurs de culture populaire japonaise connaissent probablement déjà le terme otaku se rapportant majoritairement aux fans obsessionnels de mangas, animés et jeux vidéo. À l’origine, cette expression ne comportait pas une dimension péjorative comme c’est le cas depuis plusieurs années. Si en France, beaucoup aiment se qualifier de la sorte, il faut préciser qu’au Japon, ces personnes sont méprisées, fuies et victimes de nombreux préjugés. Densha Otoko arrive à une période où le pays les tolère de moins en moins, principalement en raison des horribles meurtres perpétrés par le tueur en série Miyazaki Tsutomu à la fin des années 1980. Qui plus est, alors que le taux de natalité s’effondre et que la population vieillit, voir tous ces célibataires endurcis ne manifester aucune envie de sortir de leur monde ne plaît pas à un état n’ayant que la notion d’uniformité dans son vocabulaire. À sa manière, le drama se place en miroir des affres d’une société rigide et humanise ces passionnés extrêmes. Elle démontre au grand public que la majorité d’entre eux n’a rien à voir avec des psychopathes, tant s’en faut. Au fil de ses épisodes, elle plonge les téléspectateurs dans ce microcosme bigarré détenant ses propres codes, son mode de fonctionnement et ses tics langagiers. Les références aux fictions souvent adorées par ces otaku ne manquent d’ailleurs pas à l’appel et ne font qu’appuyer cette identité travaillée et atypique. Le générique d’ouverture, entièrement animé pour l’occasion, prouve également ce soin du détail. Que les néophytes ne s’effrayent pas puisque des clins d’œil beaucoup moins pointus foisonnent tout autant comme Star Wars, Ghost ou encore Pretty Woman. Fait rare pour être noté, la bande-son comporte un nombre conséquent de chansons et musiques occidentales. La production semble avoir donc mis les petits plats dans les grands surtout que la réalisation tient haut la barre et ne lésine pas en la matière pour dynamiser des séquences qui, techniquement, n’ont rien de rythmé. Effectivement, beaucoup de personnes demeurent derrière leur ordinateur à échanger, mais au bout du compte, la caméra cherche à régulièrement se renouveler pour contrer ces potentiels obstacles narratifs et illustrer les connexions alimentant cette vaste toile qu’est Internet. Malgré de bons éléments et un certain savoir-faire, la série se contente toutefois du strict minimum, voire sombre à maintes reprises dans la caricature la plus éhontée possible.

Avec ses immenses lunettes, ses vêtements au goût douteux, sa chemise boutonnée jusqu’au cou et son gros sac à dos surchargé, Yamada Tsuyoshi ressemble à s’y méprendre au cliché de l’otaku. Du haut de ses vingt-trois ans, il passe la majeure partie de son temps libre dans sa chambre à regarder des animés, collectionner des figurines et lire des mangas. Sinon, il fréquente les magasins du quartier d’Akihabara, lieu de culte de ses congénères, reluque les serveuses des maid cafés dans leur uniforme de domestiques et discute à bâtons rompus de ses dernières découvertes avec ses deux copains, Matsunaga Yûsaku (Gekidan Hitori) et Kawamoto Shinji (Sugawara Eiji). En dehors d’Aoi, sa petite sœur sarcastique (Horikita Maki), il n’a guère de contact avec les femmes. Bref, sa vie devrait logiquement continuer de la sorte, mais sa rencontre avec la douce et lumineuse Saori bouleverse ses habitudes. Elle est aussi belle et grande qu’il est disgracieux et recroquevillé. Dès qu’il l’aperçoit dans le train, pendant qu’elle lit paisiblement un livre en anglais, il a le coup de foudre. Or, comment pourrait-elle daigner lui jeter un regard, elle qui ne vient pas du même milieu ? L’irruption d’un alcoolique (Izumiya Shigeru) lui offre sa chance sur un tableau d’argent. En se transformant en sauveur de l’opprimée, il reçoit en remerciement des tasses estampillées Hermès, énième preuve de l’élégance et de la richesse de cette quasi-déesse. Au lieu de se faire confiance, il préfère quémander le soutien d’inconnus sur Internet. La légende de l’homme du train est née. Tout au long de la série, Tsuyoshi se retrouve confronté à de nombreux obstacles et doutes, car il n’a aucune idée de comment se comporter en société, qui plus est quand l’élue de son cœur est concernée. Sa maladresse inénarrable, son incroyable naïveté et son tempérament de geignard le freinent. Par chance, ses camarades virtuels l’épaulent envers et contre tout, ce qui lui permet d’avancer dans la conquête de Saori, surnommée sur le forum Hermès. Contre toute attente, l’héroïne a un faible pour Tsuyoshi. Échaudée par une précédente relation, elle cherche la sincérité et l’otaku lui paraît remplir plusieurs de ses critères. Elle n’a pas connaissance de ses passions marginales puisque le soir de l’agression, elle ne porte pas ses lentilles de contact et n’a qu’un vague aperçu de son chevalier servant. Le jeune homme essaye alors tant bien que mal de cacher ce qu’il juge être un vice, le drama traitant en filigrane la question de devoir changer ou non pour l’autre, quitte à étouffer sa véritable nature. C’est en partie là que la série s’empêtre dans une certaine hypocrisie, elle qui vante les mérites intérieurs et qui, finalement, dépeint un protagoniste au départ uniquement attiré par le physique de Saori. De toute manière, ne le nions pas, cette fiction ne milite pour rien du tout et se borne à une fable contemporaine brossant dans le sens du poil les otaku.

Avant toute chose, Densha Otoko raconte le parcours initiatique de Tsuyoshi. Par sa gentillesse et sa candeur, le personnage a toutes les cartes en main pour être sympathique. Malheureusement pour lui, ses pleurnicheries le mutent en benêt vite insupportable. C’est très simple, il passe son temps à chouiner. N’importe quel évènement, positif comme négatif, lui fait perdre toute contenance et le transforme en madeleine incontrôlable. L’exagération du jeu d’Itô Atsushi (Watashitachi no Kyôkasho) amplifie ce phénomène et résultat, il en devient pathétique. Le script ne gâte pas beaucoup plus Saori qui se limite à la place du stéréotype de la magnifique Japonaise placide, inaltérable et source de fréquents fantasmes. Le maquillage légèrement pailleté d’Itô Misaki (Suppli) et ses manières doucereuses participent aussi à cet aspect lisse et peu crédible. Leur relation manque de chaleur et de liant, les deux n’ayant que peu de charisme ensemble comme séparément. À l’instar de toute comédie romantique, la conclusion de celle-ci ne fait pas de doute, seul importe le cheminement. Le caractère de Tsuyoshi favorise les rebondissements abracadabrantesques surtout qu’il est entouré d’individus hauts en couleur n’en ratant pas une pour s’illustrer. Pour représenter les utilisateurs d’Aladdin Channel, le drama les croque dans de courtes vignettes lors de leurs échanges endiablés. Aucun n’est développé et tous se bornent à une particularité majoritairement outrancière et poussive, avec une interprétation en roue libre. Les visages connus s’y multiplient, dont Oguri Shun en programmeur mutique aux doigts agiles. Le cabotinage singularise cette fiction ne choyant guère la subtilité, mais bel et bien le divertissement mièvre, voire kitsch. Les aventures truculentes du protagoniste répondent à une seule structure scénaristique montrant dès le départ des signes d’usure, avec en sus des séquences sur le forum à rallonge et linéaires. Le sentimentalisme et la morale étouffent ces épisodes mielleux où les empêcheurs de tourner en rond sont gentillets. À une galerie conséquente s’ajoutent les amies vénales de Saori, son frère (Hayami Mokomichi), ses parents en instance de divorce, le patron déconnecté de Tsuyoshi (Satô Jiro – JIN), un de ses collègues dragueurs ou encore son père aimant visiblement de près les sous-vêtements féminins. Impossible d’oublier les deux lueurs de la série, la mante religieuse Jinkama Misuzu (Shiraishi Miho – Orange Days) et le concurrent grandiloquent Sakurai Kazuya (Toyohara Kôsuke – Lady Joker). Tous deux injectent une atmosphère délirante, décomplexée et riche en autodérision. Sans eux, le drama n’aurait pas la même saveur, car ils font occulter les effusions de niaiserie pour mieux délivrer des scènes cocasses.

Pour conclure, Densha Otoko ne mérite très clairement pas sa place d’indispensable du petit écran tant elle cristallise une grande partie des défauts handicapant la lucarne depuis déjà bien longtemps. La prévisibilité de son intrigue s’avère presque tolérable compte tenu du genre balisé qu’est la comédie romantique. En revanche, son fade couple phare ne convainc que peu du fait d’une caractérisation limitée et d’un développement anémique. Son pleurnichard et couard de héros insupportable ainsi que son héroïne fantasmée peinent à se démarquer d’autant que la plupart des personnages secondaires en profitent pour jouer la carte du cabotinage permanent et du surréalisme. Cette série improbable n’est pas foncièrement mauvaise, notamment parce qu’en dépit d’un ton très lisse et gentillet, elle s’arme d’un message empreint de bienveillance et de confiance en soi-même. Une critique sociopsychologique n’aurait pas été de refus, mais cela n’a jamais été en ligne de mire puisque cette fiction n’est construite que comme un conte de fées moderne visant le pur divertissement oubliant volontairement toute crédibilité.