Jotei | 女帝

Pour démarrer l’animation de Noël, place à une idée de Haruka. Ai-je envie de la taper maintenant qu’elle m’a fait regarder cette production ?

Il me semble avoir déjà aperçu l’affiche de Jotei sur Internet à un moment donné, mais je ne m’étais pas encore penchée sur la question, car j’avoue, elle ne me disait rien qui vaille. Cette série adapte le seinen manga en vingt-quatre volumes scénarisé par Kurashina Ryô et publié entre 1997 et 2002 ; il est indisponible pour l’heure en France. À noter d’ailleurs que ce mangaka paraît grandement affectionner le monde de la nuit puisque maints de ses travaux s’y consacrent et, pour information, plusieurs comme Yaô et TEIÔ ont aussi été transposés à la télévision. En ce qui nous concerne aujourd’hui, cette fiction japonaise se dote de dix épisodes de quarante-cinq minutes chacun qui furent diffusés sur TV Asahi entre juillet et septembre 2007. Aucun spoiler.

Après le décès de sa mère, la jeune lycéenne Tachibana Ayaka apprend la vérité sur son père qu’elle croyait mort. En réalité, il est bel et bien vivant et mène une carrière politique prometteuse. Persuadée qu’il les a abandonnées pour poursuivre son ambition et blessée par les manigances d’élèves issus de familles fortunées, elle décide de se venger. Elle quitte Kumamoto, à l’ouest de Kyûshû, pour Ôsaka et commence à y exercer comme hôtesse. À terme, elle espère devenir une jotei, autrement dit une impératrice officiant telle une reine des clubs de Ginza, afin de s’élever au rang des plus puissants et leur faire payer ses souffrances. Sa route s’annonce sinueuse et périlleuse, mais elle est prête à tout pour atteindre son but.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il importe de rappeler qu’au Japon, les clubs d’hôtes sont nombreux et ne sortent pas de l’ordinaire, ce qui ne signifie toutefois pas qu’ils ne sont pas pointés du doigt par la majorité. En France, ce genre de commerce serait inconcevable, mais dans le pays du service, pas du tout. Des clients de domaines aussi divers que variés viennent dans ces sortes de bars se divertir et boire. Si ces lieux employaient initialement des femmes pour un public donc masculin, l’inverse s’avère désormais de mise. Naturellement, ces accompagnateurs ne proposent que du vent et font tout pour augmenter les dépenses de leurs pigeons du moment, car ils reçoivent généralement un pourcentage sur les consommations. Le sexe n’est jamais mentionné au sein de ces murs et, à la surface, tout y demeure légal. Il semble évident qu’il peut très bien s’agir là d’une porte d’entrée pour de la prostitution. L’article Wikipédia sur le sujet explique convenablement le phénomène donc n’hésitez pas à le consulter si vous souhaitez en apprendre davantage. Jotei en profite pour illustrer le fonctionnement de cette pratique, mais se veut tout de même plutôt superficielle et, de surcroît, se contente d’une vision certainement idéalisée. Si les coups bas, menaces et autres exactions ne manquent pas, probablement pour appuyer le registre tragique et misérabiliste, le ton reste très lisse et veille à ne froisser personne. Que ce soit les accointances avec les yakuzas, la dimension politique patente ou le fait d’utiliser son corps pour gagner de l’argent, tout s’y s’avère aseptisé. Dommage, car l’occasion aurait justement été de proposer une peinture au vitriol de ce monde quelque peu malsain et factice. Ne parlons pas des scènes de sexe qui sont tellement timorées et consensuelles qu’elles en deviennent idiotes. Non, à la place d’une critique acerbe, la série favorise une vengeance caricaturale alimentée par des rebondissements tout aussi artificiels. La forme prolonge cet aspect préfabriqué en raison de vêtements kitsch au possible, comme toutes les robes et coiffures donnant l’impression de sortir tout droit des années 1980.

Au début de Jotei, l’héroïne, Tachibana Ayaka, est encore au lycée. Elle se fait renvoyer pour des raisons fallacieuses et comme sa mère décède après avoir été maltraitée par de vils sbires d’un puissant homme, elle se retrouve sans rien. Effectivement, la production n’y va pas avec le dos de la cuillère du côté des malheurs. L’adolescente ne baisse pas les bras et déménage en direction d’Ôsaka et se lance dans une carrière d’hôtesse. Ses premiers pas sont durs malgré la bienveillance de la mama, la gérante du club, car une collègue la considère comme une rivale bien trop dangereuse. Tout au long de ses dix épisodes, la fiction emploie un schéma analogue et très redondant. Ayaka arrive dans un nouvel établissement, fait de l’ombre à plusieurs femmes jalouses et cupides, se voit menacée de toutes parts, bataille ferme, l’emporte et devient plus forte. Cette mécanique usée jusqu’à la corde ennuie rapidement et laisse d’autant plus circonspect que les ennemies se révèlent systématiquement stupides et cumulant les clichés. Cerise sur le gâteau, leur interprétation est du même acabit avec un cabotinage disproportionné. Les rires outranciers et yeux globuleux prédominent, illustrant la criante absence de subtilité. À côté de ça, Ayaka plaît aux clients et envoûte maintes personnes évoluant dans le monde de la nuit et des affaires. Qu’a-t-elle de si extraordinaire ? Aucune idée. Partout où elle passe, elle triomphe, mais jamais la série ne montre de quelle manière elle y parvient. La médiocre Katô Rosa (Oh! My Girl!!) incarne cette héroïne peu attachante habitée par une envie de vengeance retranscrite abstraitement à l’écran. Le cheminement intérieur d’Ayaka manque de clarté et beaucoup de ses actes se veulent peu compréhensibles. Quoi qu’il en soit, elle ne recule visiblement devant rien, mais la voir s’agiter de la sorte n’émeut ou ne fascine guère parce qu’il est presque impossible de la prendre au sérieux. Jotei évolue vraisemblablement sur maintes années et cet avancement temporel est très mal mis en scène. Dans sa quête, la protagoniste est soutenue par quelques clients, dont un écrivain (Toyohara Kôsuke – Lady Joker) et un acariâtre homme d’affaires richissime (Izumiya Shigeru – Sanbiki no Ossan), mais aussi par ses patronnes toutes gentilles, une fidèle amie bien trop parfaite pour être crédible au vu du reste et, bien sûr, celui dont elle s’amourache.

Ayaka désire se venger de tous ceux abusant des plus faibles avec cruauté en utilisant leur argent et pouvoir. Pourquoi aller si loin ? Voilà une bonne question qui ne sera jamais traitée. Dans tous les cas, selon son raisonnement, se transformer en une impératrice de la nuit l’aidera. Après tout, pourquoi pas. En sus de son géniteur qu’elle exècre campé par un heureusement sobre Ihara Tsuyoshi (Hatsukoi), elle doit composer avec Hôjô Rina (Sakai Ayana), une ancienne élève de son lycée se croyant distinguée avec ses tenues bourgeoises. Son cliché de père (Morimoto Leo) aspire à un poste à responsabilité dans la politique, complote et s’active avec sa fille pour atteindre les sommets. La grande majorité des rebondissements est liée de près ou de loin à cette jeune castratrice haïssant profondément la jotei en devenir pour un motif jamais esquissé. Sans surprise, cette antagoniste ne dégage rien si ce n’est de la consternation. Consumée par la jalousie, elle n’hésite pas à tout mettre en œuvre pour contrecarrer l’hôtesse qu’elle croise constamment, le Japon étant visiblement minuscule. En attendant, elle manipule à sa guise Sugino Kenichi (Saitô Shôta) qui, de son côté, rêve d’Ayaka jour et nuit. Décidément, Jotei ne s’étouffe pas dans la finesse. La série aime également multiplier les scènes de claque, avec une héroïne serinant qu’il ne faut au grand jamais excéder une femme du pays du feu. Dans sa course, rien n’arrête Ayaka, sauf peut-être Date Naoto, un homme qu’elle croit rencontrer fortuitement. Lui aussi exerce dans un milieu peu commun et veille de loin sur sa protégée pour un motif mystérieux et ajoutant, encore une fois, une bonne dose de mélodrame. Matsuda Shôta l’incarnant s’est montré bien plus convaincant que ça par le passé, mais pour sa défense, les répliques indigentes ne l’aident pas du tout. La caractérisation de son personnage tout autant écrite à la truelle que celles des autres n’améliore pas non plus les problèmes. De toute manière, dans Jotei la crédibilité n’est jamais primée. La romance en filigrane ne touche pas une seule seconde le cœur des téléspectateurs, surtout que cette relation phare se développe abruptement. Le rythme avance de façon branlante, avec des épisodes truffés à foison de péripéties grotesques, et d’autres s’étirant à l’extrême en se bornant à dépeindre des crêpages de chignon présentant souvent une bien piètre image de la femme. Pour la petite anecdote, notons la présence de Hayami Mokomichi en séduisant hôte et en tant que collègues, Takizawa Saori (Marumo no Okite) et Andô Sakura (Shokuzai).

Pour conclure, avec son histoire de froide vengeance manichéenne Jotei propose une plongée dans le toxique microcosme des hôtesses. Si elle offre quelques clés de décryptage de ce monde du divertissement de la nuit, elle ne cherche pas réellement à le critiquer ou délivrer une peinture sociétale pertinente en dépit d’un potentiel évident. Elle préfère mettre en avant le parcours d’une jeune femme prête à tout pour assouvir son besoin de représailles contre des individus puissants faisant preuve de cruauté. Malheureusement, elle ne se donne pas une seule fois les moyens de ses ambitions et malgré une envie de se montrer subversive, elle persiste dans l’édulcoration et le sentimentalisme gratuit. Entre son héroïne imbuvable ne dégageant aucun charisme, l’horreur de l’interprétation générale, des personnages secondaires souvent perfides se limitant à un unique trait de caractère et des rebondissements préfabriqués multipliant les excès, il ne reste plus grand-chose à quoi se raccrocher. Certes, le visionnage demeure tolérable tant l’on vient à se demander jusqu’où le scénario rocambolesque poussera la caricature, mais cela ne suffit clairement pas à rendre convenable cette fiction clichée excessivement mélodramatique.