Magerarenai Onna | 曲げられない女

Il fallait bien que ça arrive à un moment donné. Après quelques années à être enchantée par quasiment tout ce qui passait par mes écrans qui était japonais, j’ai subi ce que l’on pourrait qualifier de très gros passage à vide. Oh, il n’a pas duré longtemps, seulement quelques mois, mais ça ne m’était jamais arrivé de m’ennuyer autant devant quatre renzoku regardés à la suite. Comme j’ai déjà pu l’écrire, Magerarenai Onna a tout remis en place, fort heureusement parce que je commençais à désespérer. Diffusée entre janvier et mars 2010 sur NTV, la série est composée de dix épisodes. Le premier et le dernier durent une heure au lieu des quarante-cinq minutes habituelles. Le titre signifie approximativement femme musclée. Aucun spoiler.

Ogiwara Saki a 33 ans et depuis neuf années, elle tente de passer l’examen du Barreau afin de pouvoir devenir avocate. En vain. Malgré ses multiples échecs, elle ne baisse pas les bras et est bien décidée à ne pas s’arrêter avant d’être parvenue à son but ! Tant pis si pour cela elle doit renoncer à une vie digne de ce nom. Mais ne va-t-elle pas changer d’avis en rencontrant deux personnes plutôt boute-en-train ?

   

Début 2010, dans l’article concernant les nouveaux j-dramas de la saison, j’avais eu l’occasion de repérer Magareranai Onna. Ce n’est pas le synopsis -moyennement intéressant- qui fut le principal élément motivationnel mais plus superficiellement, la présence de Tsukamoto Takashi pour qui j’ai beaucoup de sympathie. Il n’y a rien de plus agréable que d’être surpris et ce, positivement. Sur le papier, la série ne semble pas particulièrement fantastique. Encore une femme un peu hors normes qui va rencontrer des gens et qui va changer à leur contact. Encore de la morale et des bons sentiments. Eh bien, pas vraiment. L’héroïne, Ogiwara Saki, n’a rien d’attachant à première vue. Psychorigide, et c’est peu de le dire, pointilleuse, maniaque, réglée comme une horloge, complètement déconnectée de toute convenance sociale, Saki n’agit pas comme une humaine mais tel un robot. Elle n’a aucune vie et ses journées passent de la même manière. C’est comme si elle était réglée en pilotage automatique. Elle va au travail, passe par le supermarché où elle salive devant le fromage et rentre chez elle où elle révise jusqu’à pas d’heure. Point. Elle a raté l’examen pour devenir avocate neuf fois et espère l’obtenir enfin lors du dixième essai. Il est bon de préciser que cet examen est extrêmement difficile au Japon et qu’il n’est pas donné au premier venu. Saki n’est pas stupide, loin de là même. Elle s’est promis de ne jamais manger de fromage avant son succès et achète chaque année une bouteille de vin qu’elle espère déboucher pour fêter sa réussite. Malheureusement, elle a déjà neuf bouteilles sur son étagère. Cette femme est froide, étrange et n’a évidemment aucun ami. Elle est incapable de s’attacher aux gens et de toute manière, ne semble pas intéressée. Ce n’est pas un cas social, sa vie l’a juste rendue de cette manière et malgré les années, elle est restée identique. Le fait qu’elle reprenne toujours tout le monde sur la moindre petite erreur n’aide probablement pas au contact. Elle aime que les choses soient bien réalisées et que tout soit dit correctement. Rien de mieux pour énerver tout le monde, dans le meilleur des cas. Saki est incarnée par Kanno Miho que je ne connaissais pas du tout et il me paraît évident qu’il faut que je voie cette actrice dans un autre rôle. Elle est parfaite. Tout simplement. Elle parvient à donner vie à un personnage bizarre et à le rendre faillible et attachant. Saki évolue et, tout en restant quand même assez handicapée sur certains points, gagne en profondeur et en humanité. Kanno Miho parvient à donner toute la nuance nécessaire. Sous ses airs de femme glaciale et insensible, Saki est évidemment bien plus que cela. Elle se laisse parfois totalement submerger par les émotions et les vannes lâchent, littéralement. D’ailleurs, cet aspect est un peu trop répétitif. Elle se donne aussi de la force en écoutant très souvent du Michael Jackson dans son appartement, tout en dansant. Il n’y a pas à dire, elle est plus que particulière et toute en contrastes.

Contre toute attente, Saki a un petit-ami. Plus jeune qu’elle, ils travaillent tous deux ensemble et elle l’a aidé à passer l’examen du Barreau, qu’il a réussi il y a plusieurs années. C’est le personnage le moins intéressant de la série, et Tsukamoto Takashi (Kekkon Dekinai Otoko), qui porte ici ses traits, s’est montré bien plus convaincant par le passé. Sakamoto Masato est fou amoureux de Saki et supporte toutes ses manies de vieille fille. Ils sont ensemble depuis de nombreuses années mais n’ont encore jamais passé de nuit ensemble ! Saki n’a pas le temps. Attendez, elle doit ré-vi-ser. Masato n’en a pas grand-chose à faire au final, que Saki devienne avocate ou pas, sa vie ne changera pas. Il veut qu’elle soit sa femme et cela ne la dérange pas qu’elle arrête totalement de travailler pour qu’elle se transforme en femme au foyer accomplie. Il lui propose de l’épouser mais que va-t-elle répondre ? Passera-t-elle outre ses rêves ? Ne vaut-il mieux pas arrêter au bout de neuf ans d’essais ?
La vie de Saki change dès qu’une ancienne camarade de classe, Hasumi Riko, apparaît. Frivole, dépensière, elle est mariée à un homme riche et s’occupe plus ou moins de ses deux enfants. Elle doit malheureusement composer avec sa belle-mère qui se trouve aussi sous ce même toit. Riko est toujours joviale et amusante mais ce ne sont que les apparences. Elle découvre très vite que son mari la trompe et que personne n’en a que faire. Elle peut s’écraser, comme toute Japonaise se doit de le faire, ou déguerpir mais sans rien. Plus d’argent et évidemment, plus d’enfants. Elle n’a aucun métier et n’a jamais travaillé de sa vie. Quel choix a-t-elle dans une société bien trop rigide ? Riko est formidable. Sous son semblant de superficialité se cache une grande profondeur. Elle s’attache à Saki au départ parce qu’elle la trouve drôle et pense que ce sera amusant de suivre ses aventures. Et un autre personnage procède exactement de la même manière, à savoir Aida Kôki.
Kôki est un chef dans la police qui s’ennuie grandement. Il a l’impression de ne servir à rien puisque ses subordonnés font tout. Dragueur invétéré, il passe de femme en femme et les classe dans son téléphone par rapport à leur âge. De même que Riko, sa rencontre avec Saki est explosive et il ne peut s’empêcher de vouloir se mêler de sa vie. Il n’en revient pas, il n’arrive pas à séduire cette femme ! Jusqu’à peu, je trouvais Tanihara Shôsuke correct mais sans plus. Disons qu’il faisait ce pour quoi il était payé. Après Love Shuffle, impossible de ne pas changer d’avis. Mais alors là… il est grandiose. Lui aussi est excellent et incarne un Kôki drôle, charmeur, cuisinant à merveille mais possédant toutefois un certain bagage dramatique.

Saki, Riko et Kôki forment dès lors un trio atypique et n’ayant, a priori, rien en commun. Il y a l’humaine impassible, la femme au foyer transparente et le dragueur invétéré. Ils sont formidables. Une amitié se tisse entre les trois et ils sont là, dans les bons comme dans les mauvais côtés de l’existence. Ils se montrent leur affection, se moquent gentiment, se poussent dans leurs retranchements, se disputent méchamment mais finissent par se découvrir. Magerarenai Onna est une série sur l’amitié, avec un grand A. Ils se complètent parfaitement et avaient besoin de se trouver. Tous les trois étaient désespérés à leur manière et étaient seuls. Ils sont amusants et l’humour est plutôt déchaîné. Ce n’est jamais lourd, au contraire c’est extrêmement frais. Les personnages n’hésitent pas non plus à pratiquer l’auto-dérision et sont assez ironiques. La jolie musique composée par Ike Yoshihiro (Nobuta wo Produce) maximise en outre l’ambiance légèrement décalée mais au final parfois grave et se révèle plus que satisfaisante. La chanson de fin, Modorenai Ashita d’aiko, est tout aussi réussie et colle parfaitement à l’univers de la série.

Au-delà de cette superbe amitié, Magerarenai Onna est également une série profondément féministe. La fin le prouve totalement. Impossible de ne pas être satisfait lorsque l’on apprécie cela. Saki et Riko se battent contre la société, chacune à sa manière, et même si c’est difficile, elles ne choisissent pas la voie dans laquelle elles seraient obligées de s’engager afin de ne pas sortir du rang. Elles sont fortes et le prouvent à de nombreuses reprises. Elles doutent, font des erreurs mais le chemin parcouru est superbe et d’autant plus agréable lorsque l’on sait que l’on regarde une série japonaise. Ce n’est pas une critique en tant que telle mais il est clair que la société n’est pas aussi flexible que la nôtre et lesdits sujets ne sont pas régulièrement montrés du doigt. Sans trop en faire, la série bouscule un petit peu tout ça et va à l’opposé de ce qui est attendu. Elle met aussi en avant le fait que pour une femme, il est on ne peut plus possible de mener une carrière professionnelle digne de ce nom tout en ayant à côté une vie personnelle plus qu’épanouie. Par son côté engagé et quasi militant, le renzoku change par conséquent des habitudes du petit écran nippon et fait office d’une vraie cure de jouvence.

Au final, Magerarenai Onna est une superbe série sur l’amitié adulte et tout ce que ce genre de relation implique. Elle donne envie d’y croire et de vivre une telle relation. Par ailleurs, l’humour est perpétuel, la musique parfaite, et les dix épisodes sont délicieusement frais et quelque peu déjantés. C’est un mélange qui prend bien car piquant et émouvant. Les amateurs de romance seront aussi satisfaits car il y en a un petit peu, sans qu’elle n’empiète pour autant sur le reste. Si le début est assez lent, les épisodes deviennent toutefois rapidement excellents et il est difficile de lâcher le morceau. Le trio est attachant au possible et les personnages sont globalement creusés. Le j-drama se permet par ailleurs une certaine réflexion sur la situation de la femme japonaise et sur les difficultés qui peuvent en découler. Magareranai Onna prouve qu’il est possible de vivre sa vie comme on le souhaite et ce, malgré tout ce que les autres peuvent dire ou faire. Pour cela, il n’est pas obligatoire de se retrouver seul, sans personne autour, bien au contraire même. En bref, il s’agit d’une série donnant du baume au cœur et qui procure donc un bien fou. À consommer sans modération !