Entre terre et mer (mini-série)

Bien avant l’ouverture de Luminophore, je regardais évidemment déjà des séries. Enfant, j’étais amatrice des sagas françaises s’installant souvent au cours de la période estivale. Ça m’amuserait assez d’en revoir quelques-unes et de les passer à la moulinette sur ce blog, d’ailleurs. Dès décembre 1997, je me trouvais donc devant ma télévision pour tester sur France 2 Entre terre et mer. Hervé Baslé adapte ici son propre roman du même nom sorti un peu plus tôt et y ajoute le sous-titre Le grand banc. Depuis 2015, l’histoire est également transposée en BD dans un triptyque d’Erwan Le Saëc et Pascal Bresson. La mini-série nous concernant aujourd’hui se constitue de six épisodes durant chacun approximativement cent cinq minutes. Pour l’anecdote, notons que l’affiche annonce un film, probablement pour une question de prestige, car nous savons tous que le petit écran ne mérite pas ses lettres de noblesse… Aucun spoiler.

1920, les monts d’Arrée, en Bretagne. Pierre Abgrall vient d’inhumer sa mère et choisit de quitter sa campagne natale pour aller travailler comme saisonnier sur le littoral. Il se rapproche de Saint-Malo où il s’y fait embaucher par Jeanne, l’épouse du patron du bateau La Charmeuse, parti en mer depuis plusieurs mois y pêcher la morue. Le contact avec l’océan lui plaît, le fascine et le retour au pays de ces marins lui donne envie de voguer avec eux sur le grand banc, autour de Terre-Neuve. L’intérêt qu’il porte à Marie, la jolie lavandière, n’est pas étranger à cette décision susceptible de bouleverser son existence.

Malgré mon appétence pour les mini-séries et fictions en costumes, il paraît sûrement curieux de découvrir Entre terre et mer sur ces pages. L’explication s’avère toute simple. Mes parents ont acheté le DVD à l’époque et en triant leurs possessions, je me suis dit qu’avant de m’en débarrasser, pourquoi ne pas rafraîchir mes impressions ? J’en gardais effectivement des souvenirs positifs et, en prime, le contexte et le cadre me sont assez familiers. Je partais ainsi dans de bonnes conditions, sans préjugé aucun. Plus que l’histoire, c’était surtout la musique de fin qui m’avait marquée. Malheureusement, l’ensemble ne dispose pas d’arguments suffisants pour convaincre de bout en bout. En dépit de son âge maintenant très avancé, cette production réussit à s’en affranchir, peut-être aussi parce qu’elle se déroule à une période révolue depuis plusieurs décennies. La mise en scène n’a rien de fantastique et se contente du minimum syndical, les décors naturels aidant certainement à oublier les lacunes formelles. La reconstitution, avec les vêtements, accessoires, véhicules et autres, reste plutôt honnête compte tenu d’un budget probablement limité. La non-utilisation de la langue bretonne, ou plutôt son absence d’évocation, paraît logique au vu des circonstances et ne déplaira qu’aux puristes ; effectivement, si je ne m’abuse, elle n’était pas parlée à Saint-Malo, mais par le protagoniste venant des terres finistériennes, bien sûr que si. Par ailleurs, certains acteurs donnent l’impression d’avoir été doublés, ce qui en devient fort curieux, voire dérangeant. Le constat se révèle également peu probant en ce qui concerne les séquences maritimes, car il semble assez clair qu’elles n’ont pas été tournées sur un océan Atlantique tempétueux, mais dans un studio. Ce manque de naturel saute aux yeux et empêche de pleinement s’immerger dans ces moments dramatiques et imprévisibles, surtout que la fiction accuse un rythme laborieux. La bande originale composée par Jean-Paul Peron a beau plaire par ses sonorités folkloriques, magnifiées par le bagad de Lann-Bihoué, elle est presque phagocytée par les maintes chansons de marins répétées à outrance. Ce traitement rompt la dynamique d’une œuvre télévisée déjà entravée par des épisodes beaucoup trop longs. À la rigueur, que chacun dure presque deux heures pourrait se tolérer, mais Entre terre et mer étire à l’infini des scènes inutiles. Croquer le quotidien et montrer sa simplicité est une excellente chose, mais il importe de ne pas non plus oublier d’injecter un semblant d’allant. La production cherche une véritable authenticité, ce qui est tout à son honneur, sauf qu’elle s’empêtre dans un registre convenu, une effusion de bons sentiments et des clichés à ne plus savoir qu’en faire.

Après le décès de sa mère l’ayant élevé seule, Pierre Abgrall (Didier Bienaimé) part sur le littoral malouin dans le but d’offrir ses services aux fermes environnantes. De mars à novembre, les côtes se vident chaque année de leur population masculine et manquent de bras vigoureux pour travailler dans les champs. Et pour cause, tous sont en mer, à braver le danger. Le campagnard aperçoit pour la première fois ces grandes étendues d’eau et commence à fantasmer sur ces maris voguant au loin que ces femmes attendent inlassablement. Il les voit toutes s’échiner, se serrer les coudes, souffrir de cette cruelle absence et prier jour et nuit pour ne pas découvrir sur le seuil de leur porte le maire accompagné de l’abbé, toujours annonciateurs d’une funeste nouvelle. Dès qu’il pose son regard sur Marie, la lavandière éprise d’un pêcheur, il tombe sous son charme et ne peut s’empêcher de rêver. Pourtant, dans les monts d’Arrée, une amie d’enfance, Léa (Marina Golovine – Le Cri), anticipe son retour normalement prévu à l’hiver et l’arrivée au port des marins. Pierre se prend d’affection pour sa patronne, Jeanne, l’épouse du capitaine de la goélette La Charmeuse, qui le lui rend bien. Calme, réservé, intelligent, réfléchi et poli, il plaît immédiatement à toutes ces femmes vaillantes et contraste avec les autres saisonniers souvent gouailleurs. Le personnage n’a rien de désagréable, mais il se montre surtout fade et presque niais. À l’instar de beaucoup, il est desservi par une caractérisation archétypale et des dialogues peu naturels donnant l’impression d’être récités. L’interprétation des acteurs s’avère d’ailleurs très fluctuante, seuls quelques-uns comme Bernard Fresson dans le rôle de l’attachant père Lebreton et Anne Jacquemin (Les Maîtres du pain) en tant que la paysanne Jeanne  s’en sortent avec les honneurs. Les enfants, dont les deux frères mousses, sont franchement mauvais. Sur une note bien triste, une grande majorité des comédiens est désormais décédée. La galerie des principales figures se contente ainsi d’une succession des poncifs habituels de ce type de récit. Le protagoniste naïf et affable a la chance d’être pris sous l’aile d’une gentille famille avec un capitaine bienveillant (Roland Blanche – Le Fils du cordonnier) ; il s’amourache d’une belle et douce lavandière (Florence Hebbelynck) se bornant à stationner face à la mer, le regard dans le vide ; un vieux couple avec un marin assez bourru et une femme au fort tempérament pimente le village ; la fille restée dans les montagnes se perd dans des délires passionnels et mélodramatiques ; l’armateur aime les gros sous et se moque de son épouse superficielle ; le grand méchant se montre justement très méchant, etc. En bref, la finesse psychologique ne caractérise pas Entre terre et mer dont le scénario vante les mérites de ces fidèles et braves héroïnes angoissant toujours pour leur mari exerçant une profession tout aussi enjolivée.

Pendant huit mois, les hommes partent loin de leurs proches, sur un modeste voilier. Seuls au milieu d’une nature régulièrement survoltée, ils jouent leur vie dans l’espoir de remplir les cales de morues. En plus de dépeindre les femmes demeurées à terre à grand renfort de qualités et de défauts s’apparentant presque à des attributs sympathiques, l’écriture veille à agir de même avec les conjoints. Le courage de ces individus se révèle évident, car pour s’en aller de la sorte, affronter le mauvais climat météorologique, l’incertitude et les démons déchaînés de l’océan, il faut le vouloir ou être désespéré. Mais transformer ces marins en figures héroïques tend à desservir la crédibilité et l’impact émotionnel. Au lieu de forcer le trait de la sorte, des aspérités les auraient humanisés. Il n’empêche que derrière cette peinture idéalisée de l’époque, la mini-série propose une représentation intéressante des conditions de travail. Malgré un ton trop didactique, grossièrement alimenté par l’apprentissage de Pierre et des mousses, elle apporte des éléments culturels plutôt riches. Le quotidien de ces protagonistes, à terre comme en mer, est rondement illustré avec la recherche de matelots, la réparation du bateau, les stocks de nourriture à prévoir, la préparation des appâts, les moments de félicité et de tranquillité au beau milieu de nulle part, les méthodes de pêche et de conservation du poisson, le prix évoluant selon le marché et les directives de l’armateur, les tragédies inévitables, les doutes sur la fidélité de leur femme, les envies d’accorder du bon temps sur l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon avec les prostituées, les difficultés liées à la vie en communauté aussi restreinte, les correspondances épistolaires, les périodes de longue attente… Les amateurs du genre apprécieront cette approche éclairée même si, une fois de plus, le traitement ingénu dessert l’ensemble.

Pour conclure, la mini-série Entre terre et mer tente de délivrer un double registre, à la fois intellectuel et affectif, à travers la peinture de ces forçats du large et de ces épouses s’angoissant huit mois de l’année sur le continent. Malgré son ambition de choyer l’authenticité et la sobriété, elle botte en touche, car en se contentant de rebondissements éculés, de dynamiques sentimentales convenues, d’une tonalité souvent mélodramatique et de personnages stéréotypés, elle tombe dans les travers caricaturaux qu’elle semble pourtant vouloir esquiver. L’absence de naturel des dialogues et le rythme languissant ne font alors que majorer les lacunes de cette écriture approximative béatifiant à l’extrême ces hommes et femmes vivant sur la côte malouine au début du XXè siècle. Le visionnage n’en devient pas foncièrement désagréable, mais il ne réussit jamais à fédérer ou émouvoir comme il essaye ouvertement de le faire.

Par |2017-05-01T13:57:57+02:00décembre 14th, 2016|Entre terre et mer, Mini-séries, Séries françaises|0 commentaire

1864 | 1864 – Amour et trahisons en temps de guerre (mini-série)

Afin de changer d’air, direction le Danemark avec 1864, une mini-série constituée de huit épisodes d’un peu moins d’une heure chacun diffusés sur DR1 en octobre et novembre 2014. Elle est passée en France sur Arte courant 2015 sous le titre 1864 – Amour et trahisons en temps de guerre. Aucun spoiler.

1851, la Première guerre de Schleswig vient enfin de se terminer et permet au victorieux père de Peter et de Laust Jensen de rentrer à la maison. Les années défilent, 1864 approche, la colère gronde et le pays s’apprête une fois de plus à s’embraser. Cette fois, les frères sont suffisamment âgés pour partir batailler contre la Prusse. Tous deux s’avèrent aussi insouciants que leurs compatriotes et comptent sur le soutien de leur tendre amie d’enfance, Inge. Malheureusement, la situation dégénère rapidement, le gouvernement laxiste et rêveur conduit toute une génération au massacre et chacun voit sa vie bouleversée à jamais.

Comme probablement une grande majorité d’entre vous, le parcours du Danemark m’est totalement inconnu. Je l’avoue sans honte, je ne savais même pas que cette nation avait autant souffert lors du XIXè siècle. C’est pourquoi je serais bien en peine de spécifier la fidélité historique. Il semblerait qu’en raison de maintes erreurs, la mini-série ait été conspuée par la critique et les téléspectateurs. Avec un œil novice en la matière, elles ne sautent pas au visage. À travers ce billet, je me contenterai de discuter des qualités propres de cette production à gros budget, sans évoquer en détail les éventuelles prises de liberté et tentatives de réécriture. Le but de 1864 ne paraît de toute manière pas de se focaliser sur l’aspect factuel, mais plutôt humain. Si le contexte n’est évidemment pas occulté puisqu’il occupe une place maîtresse au sein du récit, ses fondements ne sont qu’explorés assez superficiellement. La guerre des Duchés suit la première de Schleswig et tient encore pour cause la succession des duchés. Le Danemark souhaite conserver un ascendant direct sur deux d’entre eux malgré un traité signé en 1852. Il se retrouve alors confronté à la Confédération germanique, puis à l’Empire d’Autriche et au Royaume de Prusse. Bien que 1864 n’hésite jamais à illustrer les coulisses du pouvoir, elle ne rentre donc pas dans les détails et n’attendez pas d’y saisir toutes les circonstances de ce conflit aux complexes ramifications. D’une certaine manière, cette approche s’avère un peu frustrante pour qui apprécie toujours de se cultiver, mais cela évite aussi un académisme rigide qui aurait probablement desservi l’ensemble. La fiction s’apparente à un joli devoir de mémoire grâce à sa narration à plusieurs niveaux. Le récit se développe au rythme de la lecture du journal d’Inge par une adolescente, Claudia, au milieu des années 2010. Les moments à notre époque demeurent en retrait, mais permettent notamment de créer un pont émotionnel plus fort avec une jeune audience souvent peu passionnée par l’Histoire. Ils s’insèrent d’ailleurs convenablement au reste malgré un didactisme évident et de grossières ficelles scénaristiques en toute fin de parcours, la mini-série ne lésinant effectivement pas sur les facilités à l’intérêt discutable et quelques éléments surréalistes incongrus. L’arc autour du soldat Johan Larsen (Søren Malling – Forbrydelsen) a de quoi laisser perplexe parce que si le personnage gagne en sympathie, ses pouvoirs s’approchant du surnaturel n’ont rien à faire dans une production de cet acabit. À condition de ne pas être effrayé par un aspect légèrement métaphorique, des enjeux prenant le temps de s’installer et des vignettes du quotidien, 1864 n’a guère l’opportunité d’ennuyer son public se préparant au pire.

Claudia (Sarah-Sofie Boussnina – Bron/Broen) sèche la plupart du temps les cours et passe la majeure partie de ses journées à errer dans les rues en compagnie d’un ami drogué. Elle n’a pas un mauvais fond, elle souffre seulement d’un climat familial peu étayant. Depuis le décès de son frère aîné, militaire en Afghanistan, ses parents ressemblent à de vrais fantômes. Chez elle, l’ambiance se veut moribonde et personne ne lui accorde de l’importance. Il semble quasiment logique qu’elle parte à la dérive. Une conseillère de son lycée l’exhorte à s’occuper du baron Severin, un vieux monsieur vivant dans l’incurie la plus totale dans un ancien manoir. Grabataire, malvoyant et acariâtre, il ne tolère personne autour de lui. D’une façon certes un peu caricaturale, mais savamment croquée, les deux marginaux se rapprochent et finissent par se supporter, voire s’apprécier. Severin (Bent Mejding – Forbrydelsen) n’attend finalement que la mort et se consume dans les souvenirs de feu sa femme et de ses aïeuls, dont sa grand-mère, Inge. Il possède son journal intime et demande à Claudia de lui en faire la lecture. L’adolescente se prend rapidement au jeu et se laisse porter par les émotions que ce retour dans le temps induit, quitte à ce qu’il bouleverse son propre quotidien. Les moments contemporains ne manquent pas d’allure et de qualités grâce au caractère attachant des protagonistes et leur relation atypique, mais ce sont vraiment les séquences deux siècles auparavant qui fédèrent par leur humanité et férocité. La forme de 1864 participe d’ailleurs à l’ambiance pudique contrastant parfaitement avec la richesse sentimentale. Les nombreux figurants se fondent à merveille dans les décors naturels et la reconstitution d’ensemble. De même, la musique plutôt minimaliste de Marco Beltrami, principalement connu pour ses travaux au cinéma, sublime cette fresque poétique, violente et déchirante. Outre le soin accordé à la mise en scène à travers des passages tantôt intimistes tantôt meurtriers, la photographie se dote volontairement de teintes assez ternes, presque lugubres, prolongeant la mélancolie lancinante et l’impression que l’existence innocente des personnages se prépare à basculer dans l’horreur et les traumatismes. Car la candeur et la naïveté disparaissent rapidement au profit de la tristesse et des larmes, cette guerre se transformant en un véritable carnage.

Inséparables depuis l’enfance, Laust (Jakob Oftebro) et Peter (Jens Sætter-Lassen) mènent un quotidien assez paisible à la campagne rythmé par les bêtises dignes de leur âge, les péripéties avec la petite fille du coin et l’aide aux champs. Cette alchimie plaît évidemment à leurs parents aimants, dont leur père (Lars Mikkelsen – Sherlock) revenu du front avec une bien vilaine blessure à la jambe. Autant l’aîné s’avère assez fougueux et terre-à-terre, autant le cadet se montre plus sensible et cultivé. Les années passent, ils grandissent, vivent quelques adversités et se préparent à devenir adultes. Fiers de leur patrie, ils décident de s’engager immédiatement dans l’armée quand les besoins se font sentir. Leurs voisins et amis suivent le mouvement, tout le monde souhaitant se lancer dans l’aventure. Malgré leur tempérament distinct, les frères sont gouvernés par l’amour vraisemblablement platonique qu’ils portent à Inge et qui le leur rend bien. Le trio reste toujours soudé et partage tout. Le scénario joue la carte du mélodrame en instillant une préférence plus marquée pour un des jeunes hommes, des sentiments de jalousie et de trahison, des révélations impromptues et les poncifs habituels des récits de cette trempe. Cet aspect caricatural pourrait profondément gêner et irriter, mais le charme de la distribution d’ensemble atténue suffisamment ces éléments éculés, à condition d’accepter ce parti pris. Effectivement, Laust comme Peter s’avèrent hautement agréables et leur évolution tout aussi joliment illustrée. Leurs interprètes ne sont pas étrangers à ce résultat positif, qu’il s’agisse de leur version adulte comme enfantine ; d’ailleurs, la ressemblance entre les acteurs incarnant le même personnage se veut presque troublante. 1864 s’attarde donc sur ces frères prêts à tout l’un pour l’autre, quitte à se sacrifier. Seule une femme reste susceptible de temporairement les écarter, en l’occurrence Inge. Cette dernière officie comme narratrice grâce à son journal intime empreint d’une grande nostalgie d’une époque révolue. Les téléspectateurs comprennent rapidement que sa vie n’a pas progressé de la façon qu’elle souhaitait, la faute à des malentendus, des décisions peu heureuses, des mensonges éhontés et un conflit ouvert ravageant tout sur son passage. Cette héroïne n’a rien de désagréable, mais le jeu moyennement convaincant de Fanny Bornedal ne permet pas cette fois de totalement s’affranchir des clichés. La mini-série se nourrit d’un souffle sentimental à travers ses amours, sans pour autant phagocyter le récit. Elle préfère mélanger les genres et favoriser envers et contre tout la sobriété et l’humanité dans tous ses travers comme le prouve le personnage de Didrich revenant de la Première guerre de Schleswig psychologiquement brisé.

Les épisodes du début dépeignent un Danemark insouciant, presque fanfaron et galvanisé par les victoires encore récentes sur le front. La menace latente d’une lutte contre la Prusse ne fait pas réellement peur aux jeunes qui se perdent dans une vision romantique alimentée par des élites pédantes et vaniteuses. Ce conflit partage de funestes similarités avec la Première Guerre mondiale. L’espoir et l’orgueil laissent rapidement leur place à une génération sacrifiée pour des raisons totalement ridicules. 1864 propose une critique franche de ces batailles et n’hésite pas à représenter l’horreur et la barbarie de ces boucheries. Pour accentuer le poids de ce qu’elle illustre à l’écran, elle se munit d’une galerie de personnages attachants, non dépourvus de défauts et d’archétypes, mais émouvants par leur sensibilité propre. L’inexpérimenté Alfred (Jens Christian Buskov Lund), le déterminé lieutenant Dinesen (Johannes Lassen) ou bien le fruste attendrissant Erasmus (Esben Dalgaard Andersen) figurent au rang des membres de l’unité des frères réussissant immédiatement à toucher. Le camp adverse n’est pas non plus oublié avec ces Allemands condamnés eux aussi à répondre aux directives arbitraires de leurs supérieurs hiérarchiques. Le scénario dépeint la futilité et la monstruosité de la guerre, entraînant toujours des dommages collatéraux. La caméra montre la barbarie environnante sans demi-mesure ou surenchère, seulement à travers une terrible et désarmante simplicité. Les morts s’entassent, les cris déchirent les entrailles, le sang carmin coule à flots dans des paysages souvent enneigés, et ces jeunes hommes ressemblent à une vraie chair à canon remplaçable. Les scènes de bataille ne manquent pas et injectent une dimension authentique et infernale grâce à une réalisation de qualité et une bande-son immersive. Le spectaculaire compose ainsi 1864, mais la mini-série ne se borne pas à une succession de luttes directes. Elle joue aussi la carte plus fine de la psychologie, avec notamment Didrich (Pilou Asbæk – Borgen), le fils unique du noble du village de Peter et Laust. Méprisé par son père pour sa couardise, il est obsédé par Inge et prêt à tout pour obtenir ses faveurs. Le récit essaye de ne pas juger ses actes pourtant régulièrement condamnables et trouble les frontières, accusant plutôt la guerre et les traumatismes qu’elle provoque ainsi que les gouvernements déconnectés de tout.

Les épisodes disposent par conséquent de plusieurs points de vue. En sus de Claudia au XXIè siècle et de Laust et Peter sur le front, elle s’attarde au sein des arcanes du pouvoir. Ditlev Gothard Monrad (Nicolas Bro – Forbrydelsen) possède plusieurs casquettes et monte progressivement les échelons pour représenter l’instigateur de cette future débâcle. Homme d’Église, politicien averti, obnubilé par sa foi, romantique, passionné et à la limite du fanatisme, il n’a de cesse que de chercher le contentieux avec la Confédération germanique, persuadé du bienfait de sa démarche. Ses discours enfiévrés caractérisent cet individu conservant au long cours ses œillères, quitte à anéantir son propre peuple. L’incompétence des hautes instances et l’aveuglement des stratèges face à la réalité du terrain transpirent tout au long de cette mini-série se révoltant de ce gâchis humain. Il en devient difficile d’apprécier un minimum Monrad, car il préfère se perdre dans ses illusions plutôt que d’affronter ce qui se trame devant lui. Le détachement des adversaires, dont l’implacable Otto von Bismarck (Rainer Bock) et d’une ribambelle de généraux, fait tout autant froid dans le dos. Sur une note technique, dommage que les sous-titres n’apparaissent pas d’une manière différente selon l’origine des interlocuteurs puisque l’allemand et le danois partagent quelques sonorités. Dans tous les cas, comme toujours, ce sont ceux devant risquer leur vie qui en payent le prix fort et qui veillent à préserver au maximum les puissances encore en place. Pendant que les riches écoutent les contes de Hans Christian Andersen et vont au théâtre, la nation endure en silence et n’a pas le droit de se révolter. De toute manière, que peut-elle y faire ? L’écriture souffre sûrement d’un ton quelque peu manichéen en clivant de la sorte la population et aurait mérité davantage de finesse. La populaire actrice Johanne Luise Heiberg (Sidse Babett Knudsen – Borgen) symbolise à merveille ce qui ressemble presque à de l’opportunisme et à un détestable émoussement affectif. Elle pousse Monrad dans ses idées patriotiques et lorsque la roue tourne, elle change de fusil d’épaule et passe à autre chose comme si de rien n’était. Pourtant, les stigmates s’affichent telles des plaies béantes et n’empêchent pas de répéter les mêmes erreurs quelques décennies plus tard.

Au final, l’intimiste et sobre mini-série 1864 illustre à travers la lecture d’un journal l’humiliante débâcle du Danemark au cours de la deuxième moitié du XIXè siècle. Alors que le pays s’enflamme dans des rêves nationalistes de grandeur et de décadence, la réalité finit par le rattraper de façon dramatique. L’ambition démesurée de son gouvernement conduit sa jeunesse au désastre et la dépouille définitivement de l’insouciance supposée la caractériser. Plutôt que de favoriser l’approfondissement historique, sans pour autant se priver de dépeindre la vacuité de toute guerre et d’une réflexion politique, ces épisodes présentent surtout une peinture humaine et fédératrice. Avec le portrait sensible de deux frères et de leur entourage, elle s’offre une ambiance poétique et mélancolique troublante magnifiée par une superbe musique minimaliste et une scénographie parfois symbolique. En dépit d’éléments sensiblement mélodramatiques, de stéréotypes et de rebondissements prévisibles, cette production habitée propose une fresque vivante terrible et émotionnellement intense. La tendresse, l’amour, l’amitié et le courage tentent de surmonter les obstacles dans un univers rappelant inlassablement sa féroce cruauté. Ambitieuse avec ses différents niveaux de narration et son budget conséquent, elle ne manque clairement pas de défauts, mais se révèle malgré tout recommandée même si le voyage s’annonce éprouvant.
Bonus : la bande-annonce

Par |2017-05-01T13:57:58+02:00novembre 30th, 2016|1864, Mini-séries, Séries danoises|0 commentaire