Nobuta wo Produce | 野ブタ。をプロデュース

Kon kon~ Cela fait maintenant de nombreuses années que je m’intéresse au Japon. Je lis des mangas, j’écoute pas mal de musique de là-bas, je visionne leurs films quand j’en ai l’occasion, mais avant décembre dernier, je n’avais encore jamais testé les séries télévisées, les fameux dramas. Je trouve ça assez amusant de réaliser seulement après-coup la curiosité de la chose, car comme vous devez vous en douter, le domaine du petit écran m’est désormais presque quotidien. Or, ne même pas avoir eu l’idée de voguer vers le pays du Soleil-Levant jusqu’à récemment a de quoi surprendre. Comme souvent lorsque l’on plonge dans un nouvel univers à première vue plutôt opaque, il n’est pas aisé de savoir par quel bout commencer. Je ne me suis pas totalement lancée au hasard et ai décidé de suivre les conseils avisés de certaines personnes ayant déjà mis les pieds dans la marmite – dont toi, Haruka, si tu passes par ici. Mon choix s’est ainsi porté sur Nobuta wo Produce, une production de dix épisodes diffusée sur NTV entre octobre et décembre 2005 ; en dehors du premier et du dernier, tous deux respectivement rallongés de vingt-cinq et de dix minutes, les autres durent trois-quart d’heure. Aucun spoiler.

Bien qu’il soit l’un des élèves les plus populaires de son lycée, Kiritani Shûji paraît très seul une fois les masques tombés. Inversement, la boule d’énergie qu’est le fantasque Kusano Akira ne semble pas avoir un quelconque ami, mais il virevolte et brille tel un soleil. Les deux ont beau partager la même classe, ils ne se fréquentent pas. Mais l’arrivée de la timide Kotani Nobuko bouleverse la donne et pousse les deux garçons à se rapprocher. Ils sont bien décidés à transformer cette fille introvertie et fade en la reine de l’établissement !

Impossible de le cacher, le récit de Nobuta wo Produce n’a clairement rien d’inédit et la lecture du synopsis laisse plutôt craindre une succession de rebondissements prévisibles et de poncifs. Ce n’est pas la peine d’aller jusqu’au Japon pour retrouver des histoires se déroulant en milieu scolaire et mettant en avant la popularité des uns et des autres. Les ressorts narratifs jouant sur la métamorphose d’une personne guère attirante sont aussi familiers du public depuis bien longtemps, avec un succès trop aléatoire. Sauf qu’au-delà de son cadre et de son concept galvaudé, le drama est surtout une jolie fable sur l’amitié. Il n’y arrive ni évènement spectaculaire ni révélation extraordinaire, uniquement des tranches de vie banales et magnifiques dans leur simplicité. Les épisodes dessinent l’évolution du trio phare, ensemble comme individuellement ; tous trois cheminent, trébuchent, se relèvent, mûrissent. La désarmante sincérité de l’écriture fait mouche d’autant qu’elle aborde des questionnements finalement universels, rendant le visionnage facile pour quelqu’un n’y connaissant pas grand-chose sur la culture japonaise, voire rien du tout. Son atmosphère parfois improbable mélange de l’humour, beaucoup d’énergie, de l’émotion à foison, un brin de romance, des éléments proches de l’absurde, des émanations fantastiques ne perdant pas trop en crédibilité et, au bout du compte, une grande dose de chaleur humaine et d’empathie. Car Nobuta wo Produce s’apparente à une sorte de conte excentrique, naïf et mettant du baume au cœur. Certes, le rythme souffre de baisses de régime, les activités périscolaires tournent en rond, le comique de répétition aussi, et plusieurs personnages se veulent exagérés, caricaturaux. La musique souvent sémillante d’Ike Yoshihiro (Keitai Sôsakan 7) comporte quelques beaux moments, tout comme la chanson du générique s’incrustant dans la tête, interprétée par les deux principaux acteurs. Mais là également, à l’instar d’une réalisation très classique en dehors d’une surutilisation de filtres jaunâtres, tout y demeure sans fioritures, sobre, toujours dans le but de convoyer au mieux les sentiments des protagonistes.

Tout le monde adore Kiritani Shûji (Kamenashi Kazuya – Gokusen) au lycée. Ses camarades de classe lui demandent continuellement son aval, l’invitent à toutes les fêtes et il a pour petite amie Uehara Mariko (Toda Erika), une fille extrêmement jolie et tout autant populaire. Bref, il est l’archétype du jeune à qui tout sourit et il ne pense qu’à polir jour après jour sa réputation tant chérie. Or, une fois chez lui, il jette son uniforme au placard, enfile des vêtements informes et attache ses cheveux lui tombant dans les yeux en formant une couette. Quand il est en cours, il joue un rôle, celui qu’il s’imagine que tout le monde attend de lui. La série le place en narrateur direct avec sa voix off nostalgique et permet de constater qu’il n’a vraiment rien du gentil et affable garçon qu’il paraît être. Découvrir son vrai visage ne le rend pas antipathique, loin de là, et l’audience réalise que cette posture n’est qu’une façade cachant des peurs intimes. Il n’est pas l’individu blasé et détaché que plusieurs de ses comportements égoïstes amènent à penser. Du fait d’un environnement familial un peu atypique, surtout pour la société nippone, il a dû vite s’occuper de beaucoup de tâches domestiques. Il ne se plaint de rien, bien au contraire, mais il porte en vérité un lourd fardeau sur ses épaules en cours de maturation. Si sa route n’avait pas croisé celle de Nobuko, la nouvelle arrivée au lycée, il aurait poursuivi ce chemin assez morne, pleutre et mensonger. Heureusement, la vie avait d’autres plans pour lui. La jeune fille, elle, ne passe pas inaperçue, mais pas pour les mêmes raisons. Mal habillée, avec une coupe de cheveux au sécateur, prostrée et manquant cruellement de présence, elle détonne dès son irruption en milieu d’année scolaire. L’adolescence étant un âge ingrat, qui plus est au sein d’une culture choyant la collectivité, sortir du groupe apporte son lot de chagrin. Et voilà Nobuko raillée, méprisée, persécutée. Elle reste passive, probablement en partie parce que son existence se résume à des brimades. Bien qu’elle ait un point de départ susceptible de favoriser le pathos, Nobuta wo Produce ne verse jamais dans le misérabilisme et en profite pour critiquer en filigrane le phénomène d’ijime. Outre le triste culte du paraître et du poids des apparences, elle aborde également des sujets plus triviaux, mais non moins fédérateurs comme le courage, la solitude, la prise de risques, l’importance d’écouter ce que crie son cœur et de terrasser ses craintes parfois viscérales. Et au milieu de tout ça, il y a l’amitié, avec un grand A.

Puisqu’il se moque de son avis, Shûji ose se montrer naturel devant Akira, l’excentrique du lycée, et il ne le fait pas fuir. Au contraire, celui-ci s’y accroche encore plus et entend bien qu’ils deviennent inséparables. La route s’annonce sinueuse, car le populaire n’en trouve aucun intérêt. Il faut dire qu’Akira (Yamashita Tomohisa – Kurosagi) n’a rien de conventionnel, lui qui marche comme s’il était ivre et battait des ailes, lui qui parle sur un ton traînant, lui qui rigole pour des raisons absconses. Effectivement, Shûji et lui sont diamétralement opposés et, en toute logique, ils ne devraient pas se fréquenter. Mais Nobuko bouscule leurs habitudes et les rapproche. Suite à certaines circonstances, les garçons se lancent dans une opération de grande envergure afin de prouver à autrui les maints talents cachés de l’adolescente. Il leur nécessitera beaucoup d’huile de coude étant donné que Nobuko (Horikita Maki), qu’ils surnomment affectueusement Nobuta, part de loin. Effacée, elle fuit les regards et ne parvient pas à sourire, seulement à arborer un rictus effrayant. Les trois s’apprivoisent, apprennent au contact des autres et se dévoilent aux téléspectateurs. Le narrateur désabusé n’est donc pas l’éternel populaire, Akira un fantasque trublion et Nobuko une insipide ratée. Contre toute attente, celui semblant le plus solide est peut-être le plus fragile. Diverses de leurs scènes demeurent gravées en mémoire pour leur humour et leur authenticité. La série veille à soigner ses relations et n’occulte pas les duos, qu’il s’agisse d’Akira et Shûji, de ce dernier et de Nobuko, et de celle-ci avec le premier. Ils sont drôlement mignons, avouons-le, à l’instar de leurs fines touches d’attention, dont ces références tournant autour du cochon (buta en japonais). L’intégralité de la galerie des personnages hauts en couleur n’est pas en reste et participe à cette ambiance tantôt survoltée, tantôt guillerette, tantôt dramatique, souvent douce-amère. La proviseure Catherine (Natsuki Mari), le libraire rigide (Imawano Kiyoshirô), le prof aspirant poète (Okada Yoshinori) et maints autres créent un petit univers délicieusement rigolo. C’est d’ailleurs aussi l’occasion de multiplier les jeux de mots et blagues un peu redondantes, avec les kon kon, Akira shock, Nobuta power, chunyû ou le couple de comiques en devenir versant dans le manzai.

Pour conclure, Nobuta wo Produce dépeint avec une bonne louchée de tendresse la rencontre et l’éveil d’un trio de camarades qui ne fonctionne que parce qu’ils sont, justement, ensemble. Au lieu d’abuser d’artifices scénaristiques, la série opte pour une approche bien plus simple et spontanée. Loin de se limiter à son caractère scolaire malgré tous les codes du genre en la matière, elle se dote d’une atmosphère polymorphe sachant allier nostalgie, bienveillance, humour et éléments légèrement surréalistes, bien que rarement hors-propos. Ne le nions pas, le sentimentalisme prédomine de temps à autre, l’interprétation souffre d’un léger cabotinage et le rythme manque parfois d’allant, mais cela n’annule en rien les qualités générales, dont cette incroyable émotivité désarmante pour sa candeur et sa fraîcheur. En tout cas, pour une première incursion dans le monde des dramas, je pense être plutôt bien tombée !