Owakon TV | おわこんTV

Étonnamment, alors que le caractère industriel de la télévision japonaise ne fait aucun doute, assez rares sont les séries à montrer l’envers du décor. C’est pourquoi quand Owakon TV a été annoncée, je l’ai inscrite sur ma liste. Cette courte fiction de seulement huit épisodes de trente minutes chacun fut diffusée sur NHK BS Premium entre juillet et août 2014. Elle adapte le roman Chocolate TV de Mizuno Munenori. Aucun spoiler.

Chocolate TV est une maison de production à la taille très modeste, une de ces nombreuses sociétés soutenant à sa manière la santé du petit écran nippon. Ses employés travaillent dans différentes spécialités et s’attellent autant à des séries qu’à des documentaires ou des émissions de divertissement. Mais même si leurs missions ne manquent pas de diversité, ils finissent tous par se retrouver à un moment donné pris au piège de ce système tentaculaire où le budget, les audiences et le bon vouloir de dirigeants parfois incompréhensibles sont les rois. Heureusement, dans tout ça il y a la passion ! Du moins, normalement.

En plongeant dans les coulisses d’un domaine, il semble être en droit d’attendre des informations croustillantes et une critique de la situation. Sans proposer une diatribe acide, Owakon TV se permet une liberté de ton modéré, mais s’arme surtout d’une grande dose d’autodérision. Elle se moque avec beaucoup de gentillesse et de tendresse de cet univers finalement plutôt opaque. Les personnages s’avèrent tous excentriques à leurs manières et participent à cette ambiance décalée, bien que tout à fait crédible jusqu’à un certain niveau. Elle gagne des points en évoquant les difficultés que vit la télévision japonaise depuis quelques années, elle qui souffre d’une vertigineuse perte de vitesse avec des téléspectateurs bien moins présents et fidèles et des sponsors logiquement moins prêts à financer. La série pose plusieurs interrogations très habiles, notamment sur les raisons se cachant derrière cette désagrégation, mais elle n’apporte aucune franche réponse parce qu’en réalité, il n’y en a peut-être pas vraiment. Le scénario mentionne la responsabilité d’Internet, du dédain du jeune public pour cette fameuse lucarne qu’il juge parfois ridicule, avant de finir par affirmer le contraire : absolument tout n’est pas lié à ce nouveau média. De manière pertinente, Owakon TV rappelle aussi que si les audiences ne font pas tout, qu’il ne faut pas chercher uniquement à faire du chiffre, il importe également de ne pas tomber dans les excès inverses en diabolisant ce désir légitime de voir ses programmes être regardés. Après tout, quand quelqu’un met de l’énergie dans un produit, il a envie qu’il soit utilisé, non ? L’écriture se plaint sinon de cet impératif de toujours rester consensuel, de ne pas trop choquer les enfants, voire les adultes. Ce n’est donc pas étonnant que la qualité en pâtisse puisque l’équipe créative se retrouve à devoir lisser les scripts. En ça, la fiction tient un discours sain et éclairé, jamais trop cynique ou convenu. Elle se termine sur une note sujette à discussion avec cette question rhétorique : la télévision est-elle morte ? Sa réalisation, certes classique en dehors de cadrages plus serrés que d’habitude et d’un jeu d’ombre, se veut dynamique ; la courte durée de ses épisodes favorise le rythme plutôt soutenu et empêche de s’ennuyer devant ce spectacle mêlant humour, légèreté, émotions et tendresse. Effectivement, outre des passages plus dramatiques conduisant à de jolies scènes plus touchantes, l’amour pour ce petit écran transpire à travers cette série assez débonnaire.

Le dirigeant de Chocolate TV, Aramaki Genjirô, n’est pas n’importe qui dans le milieu de la télé. Il connaît tout le monde, sait de quelle façon obtenir ce qu’il désire, prête attention aux autres sans le montrer et réussit systématiquement à retomber sur ses pattes même si, à première vue, il paraît surtout nonchalant et autoritaire. Il n’a pas donné le nom de sa société au hasard puisqu’il a l’air d’avoir un gros faible pour le chocolat ; il en déguste un en début d’épisode, en écoutant les courriers plaintifs du public lus par sa nouvelle assistante, la jeune maman célibataire Kamata Ritsu (Ichikawa Yui – Muscle Girl!). C’est l’occasion d’en rajouter pour se moquer un peu de l’audience toujours à râler pour des raisons par moments idiotes. Chiba Shinichi (Fûrin Kazan) est vraiment l’acteur idéal dans le rôle de ce fin stratège et fieffé manipulateur. L’équipe directement sous ses ordres n’en rate pas non plus une pour se lamenter. Le chargé de documentaire Mihashi Keisuke (Koizumi Kôtarô – Namonaki Doku) en a marre que son format phare soit autant raillé, Minamoto Kanako (Katase Nana – Arakawa Under the Bridge) s’occupe des dramas et commence à fatiguer de devoir se limiter à des unitaires policiers parce que les auditeurs ne veulent plus que ça, Takahashi Hayabusa (Totsugi Shigeyuki – The Quiz Show) travaille dans le milieu du divertissement et en connaît un peu trop toutes les ficelles. Endô Yûya, Tomiura Satoshi et Fukuda Saki terminent ce groupe évoluant en vase clos, chacun étant exploré correctement et de manière assez homogène. En dépit de leurs chamailleries, tous marchant sur les plates-bandes des uns et des autres, il en ressort une bonne alchimie et une certaine amitié. Les jeux et les émissions apparentées en prennent sinon pour leur grade en dévoilant, par exemple, que tout y est souvent scénarisé. Cela dit, la série tient à nuancer son discours et démontrer que si le fonctionnement actuel n’est clairement pas dépourvu de défauts, il a été instauré pour des raisons précises, avec normalement en ligne de mire le plaisir et l’amusement de l’audience. Owakon TV combat les préjugés et repose beaucoup sur son aspect non manichéen en faisant confiance à l’intelligence de son public pour comprendre ce qu’il en est exactement. Elle en devient ainsi plutôt rafraîchissante d’autant que ses protagonistes se révèlent drolatiques dans leurs errements. Car ils passent toutes leurs journées à courir dans tous les sens, stressés. L’urgence est constante avec des contraintes tombant au dernier moment, chaque épisode s’attaquant à un problème qu’ils jugent insoluble. Et la survie de la compagnie semble toujours sur la sellette… C’est d’ailleurs à croire qu’ils n’ont pas de vie en dehors de leur profession. Les producteurs ne sont pas les seuls à être mis en avant puisque l’on voit aussi les échanges parfois très corsés avec les scénaristes, réalisateurs, cameramans…

Pour conclure, Owakon TV permet d’en découvrir un peu plus sur ce qui se trame derrière les programmes diffusés au sein de la télévision japonaise. En dépit de sa courte durée d’existence et de plusieurs exagérations soutenant une ambiance délicieusement décalée et ironique, cette série réussit à brosser un portrait probablement assez représentatif de l’effervescence agitant une petite maison de production. Bien que le registre eût pu se montrer plus caustique, les épisodes osent délivrer une certaine critique du milieu et des difficultés à y survivre. Et quand bien même les coulisses en tant que telles n’intéressent pas, le charme de ce groupe bigarré solidement interprété et les embûches qu’ils essayent tous de surmonter en évitant l’apoplexie rendent le visionnage fort sympathique.