Game of Thrones (saison 5)

Par , le 4 mai 2016

Chaque printemps, Game of Thrones est de retour au sein du petit écran étasunien. Mais si sa sixième saison est en cours de diffusion, nous allons discuter aujourd’hui sur Luminophore de la cinquième. Celle-ci se compose de dix épisodes passés sur HBO entre avril et juin 2015. Aucun spoiler.

Plus les années défilent et moins la série convainc de bout en bout. Les opinions divergentes se multiplient alors que les audiences, elles, s’affolent. Jusqu’à peu, Game of Thrones était vantée pour sa fidélité envers le cycle littéraire, mais de manière antithétique, elle en souffrait, car elle se coupait au passage d’une vraie identité. Pour des raisons diverses, elle ponctuait tout de même son récit de prises de liberté à l’intérêt contestable. Cette année inédite a pour elle de se détacher bien plus des livres et, de toute manière, elle commence à ne plus trop avoir le choix puisque la fiction télévisée a rattrapé la version papier. Nous savons désormais tous que la fin de Game of Thrones ne sera pas celle d’A Song of Ice and Fire et qu’en plus, elle sera connue bien avant. Ce décrochage obligatoire est, dans les faits, une excellente chose. D’une part, il permet de rompre une certaine monotonie pour les lecteurs tant tout peut arriver, mais aussi d’ouvrir de nouveaux enjeux et d’essayer de doter l’ensemble d’une essence digne de ce nom. En étant optimiste, c’est ce qui peut se passer. Malheureusement, la réalité diffère légèrement. Cette saison emploie bien sûr les éléments du cinquième roman qui lui restent encore à adapter, mais les transforme volontiers à sa manière. Pour plusieurs d’entre eux, le résultat satisfait parce que l’écriture cherche avant tout à resserrer l’action qui, jadis, s’éparpillait de trop. Les personnages défilaient les uns à la suite des autres, ne se rencontraient et n’interagissaient jamais. Ils finissent enfin par communiquer directement entre eux et ce sentiment de frustration devenu bien trop embarrassant disparaît donc simultanément. Cette simplification des intrigues apporte des raccourcis parfois un peu contrariants et des décès précipités, mais elle s’avère plutôt salvatrice. L’arc avec Tyrion ou l’exploration inattendue de Shôren avec le probe Davos en sont des exemples assez concrets. Si cette approche possède de sérieux atouts, il est tout de même toujours aussi curieux de voir des protagonistes être dénaturés, même si chaque lecteur le jugera différemment selon sa propre échelle. Bref, ce long paragraphe confus pour expliquer que je suis, encore une fois, assez mitigée en ce qui concerne cette transposition à l’écran. La saison a beau tenter plus que les autres de s’offrir une histoire plus indépendante des livres, une sorte de version parallèle en fait, elle souffre malgré tout de son aspect détaché, de sa surenchère constante et peine ainsi à impliquer émotionnellement.

Tywin est mort des mains de son enfant cadet, rompant alors l’équilibre très précaire des Lannister à Port-Réal. Une bonne partie des épisodes se déroule dans la capitale où, comme d’habitude, s’ourdissent maints complots. Les Tyrell savent pertinemment qu’ils peuvent avoir une carte à jouer avec le décès de la Main et l’influence de plus en plus pressante de Margaery sur le roi Tommen. Et Cersei en a tout à fait conscience et voit d’un mauvais œil son gentil et encore candide fils se faire manipuler. Les deux femmes se lancent dans une guerre froide et entraînent avec elles une succession d’évènements incontrôlables. Les fondements du pouvoir s’avèrent totalement chamboulés et la veuve Baratheon découvre qu’à force de fomenter dans son coin et se comporter en tyran auprès des siens, elle n’a en réalité personne sur qui compter. Les fêlures de Cersei sont correctement illustrées, humanisent le personnage et son calvaire de fin de parcours, volontairement appuyé, s’apparente à un vrai chemin de croix. En revanche, il est dommage que l’écriture ne cherche pas à dépeindre l’isolement diplomatique de Port-Réal et le déclin paraissant presque inexorable de cette cité alors que, justement, l’évolution éprouvante de la jumelle Lannister y est intrinsèquement liée. Son frère, lui, s’en va pour Dorne à la recherche de sa supposée nièce, Myrcella, en danger depuis l’assassinat d’Oberyn Martell. Enfin, la caméra se tourne vers ces régions ensoleillées ! Mais cet arc demeure limité et oublie d’explorer une dimension plus globale et socioculturelle. Jaime se contente de parader, rencontre un fade Doran Martell (Alexander Siddig – Star Trek: Deep Space Nine) et si sa collaboration avec Bronn apporte du piquant et de l’humour, elle ne suffit pas pour rendre ce voyage forcé aussi enthousiasmant qu’il aurait dû l’être. Le constat n’est pas beaucoup plus constant en ce qui concerne Tyrion, plus intrigant que jamais, contraint de quitter Port-Réal pour sauver sa vie, et partant vers Daenerys, avec l’aide de Varys. Le Lutin continue d’amuser et de fasciner par son intellect, ses répliques éclairées et sa capacité à toujours retomber sur ses pattes. Ce qui lui arrive donne grandement envie de voir plus tant son association à venir risque de bouleverser de nombreux fondements. Dans tous les cas, les Lannister n’ont jamais été autant en danger, mais de toute manière, l’ensemble des personnages paraît inlassablement sur la brèche.

La saison essaye avec un certain talent de pousser la réflexion sur le pouvoir, les moyens requis pour gouverner et, dans le cas de certains, sur le sens du devoir et du sacrifice ultime. Que ce soit à Port-Réal, sur le Mur, à Winterfell ou à Meereen, les mêmes embûches surviennent un jour ou l’autre et les principaux dirigeants se trouvent confrontés à des dilemmes analogues qu’ils résolvent, en revanche, à leur propre manière. Cersei, elle, préfère imposer sa dictature et son népotisme, quitte à étouffer ses proches. Daenerys opte pour une méthode qu’elle souhaite plus démocratique. Tandis qu’elle ne parvient plus à contrôler ses dragons se révélant chaque jour davantage bestiaux, elle doit répondre aux attaques d’une faction rebelle, les fils de la Harpie, qui assassinent des Immaculés et mettent la cité sens dessus dessous. La jeune héroïne peine encore une fois à fédérer en raison d’un manque criant de charisme et d’une vraie prestance. Il ne suffit pas de la voir clamer ses droits pour la rendre aussi indépendante et extraordinaire qu’elle est supposée l’être. Au bout du compte, elle n’existe qu’à travers autrui. Ses atermoiements amoureux ennuient plus que de raison et seuls les moments avec le plaisant Ser Barristan sortent du lot, bien que là également, la série s’octroie un changement funeste, mais compréhensible. À l’inverse, une autre femme montrée initialement comme faible et superficielle prend littéralement son envol au cours de ces épisodes : Sansa Stark. Tout ce qui lui arrive provient de l’imagination des scénaristes et non pas des livres publiés pour l’heure. Si les modifications sont totales, elles restent légitimes et permettent de retourner à Winterfell via son point de vue qui, normalement, touche plus que celui d’un individu lambda. L’idée est donc noble et pertinente, mais le traitement, lui, ne l’est pas. Game of Thrones n’apprend jamais de ses erreurs, n’hésite pas à volontairement humilier ses personnages, à en transformer certains en souffre-douleur et à dépeindre des scènes racoleuses, voire malsaines. Les producteurs ne comprendront-ils jamais que la violence suggestive est souvent plus effroyable que celle exposée de but en blanc ? À croire que non. Ramsay et ses perversités l’illustrent à merveille. Heureusement que Theon, ce Greyjoy si brisé qu’il préfère oublier son ancienne vie, est présent pour atténuer cette tendance à l’acharnement sadique. L’optimisme a totalement disparu des environs et il ressort de cette saison une ambiance assez terrible, fataliste, là où le froid glacial a anesthésié toute émotion positive.

Au Mur, la situation est peut-être encore plus désespérée qu’ailleurs. Jon Snow obtient de nouvelles responsabilités et doit à la fois gérer ses comparses de la Garde de Nuit, dont certains peu agréables, mais aussi composer avec le jusqu’au-boutiste Stannis Baratheon, toujours dans les parages avec Mélisandre. La question du futur des sauvageons se pose et ses choix finissent par diviser les siens. Hardhome, le 5×08, injecte un vent épique inattendu et bienvenu grâce à l’attaque-surprise des Marcheurs blancs. Leur ombre menaçante n’en devient que plus palpable et la tension létale coupe le souffle. Avouons d’ailleurs que la production s’impose sans doute le plus, visuellement parlant, avec ses paysages enneigés où aucune vie ne paraît pouvoir survivre. Le rythme des épisodes semble au final assez correct, mais plusieurs développements sont précipités et auraient mérité davantage d’exploration ou, tout du moins, se dérouler plus tard dans la série. Ce qui arrive à Jon dans le season finale en est un exemple parmi tant d’autres, car cela aurait pu être retardé ; non, le scénario préfère que le téléspectateur soit choqué et oublie certainement une conclusion assez moribonde. Cet écueil n’est pas inédit dans Games of Thrones et impacte encore et toujours l’empathie. Si l’intrigue ne prend pas le temps de s’installer et de permettre au public d’y réfléchir, celui-ci ne peut alors se sentir totalement concerné. Pour en revenir à Jon, la fiction choisit de le rendre irréprochable et laisse volontairement de côté des conduites moins glorieuses qui, pourtant, sont dans les romans. Quoi qu’il en soit, cette retranscription de l’univers n’est pas dénuée de défauts et épiloguer sur les réussites et les échecs se révélerait fastidieux, voire contreproductif. L’équilibre reste plutôt correct, bien que des passages soient moins divertissants que d’autres. L’enseignement de la désormais assez antipathique Arya à Braavos le reflète amplement, car les scènes où la jeune Stark apparaît à l’écran instaurent un climat redondant où rien n’avance. Les scénaristes auraient peut-être dû procéder comme avec Bran, autrement dit la pousser momentanément sur le côté.

Finalement, cette cinquième saison de Games of Thrones poursuit la route amorcée par la précédente, qu’il s’agisse des bons points comme des mauvais. Si elle a le mérite de concentrer ses intrigues, de simplifier assez astucieusement les livres et d’essayer de faire communiquer ses personnages principaux, elle continue de se perdre dans des développements inutiles, d’en précipiter d’autres en dépit d’un certain surplace, et de s’apparenter à un condensé parfois indigeste et brouillon. En prime, outre des passages quelque peu improbables et incohérents comme à Dorne, elle favorise trop régulièrement une violence gratuite totalement assumée. Cette surenchère plombe plusieurs épisodes et laisse un arrière-goût désagréable dans la bouche, car à l’origine, le récit se veut bien plus fin et intelligent que des scènes barbares de viol, de pédophilie et de torture. Certes, malgré des prises de liberté avec le matériel littéraire, le visionnage garde de son intérêt, mais le potentiel latent pousse à se montrer plus critique qu’à l’accoutumée et ne pas souhaiter se contenter d’un spectacle encourageant le sensationnel.
Bonus : une vidéo intéressante sur la sympathique chaîne Youtube Linguisticae discutant de la création de la langue dothraki

Gaiji Keisatsu: Sono Otoko ni Damasareruna | 外事警察: その男に騙されるな (film)

Par , le 27 avril 2016

Certes, la patience est une vertu, mais dans le cas d’un peu trop de films japonais suivant une série télévisée, les sous-titres mettent vraiment beaucoup de temps à arriver jusqu’à nous. C’est donc après plusieurs années d’attente que j’ai pu regarder Gaiji Keisatsu: Sono Otoko ni Damasareruna, le long-métrage s’inscrivant après la fiction en six épisodes de 2009. Sorti dans les salles le 2 juin 2012, il dure cent vingt-huit minutes et est connu à l’international sous l’appellation Black Dawn. À noter que l’équipe créative s’avère presque totalement similaire à la production initiale adaptant le roman d’Asô Iku. Aucun spoiler.

Peu après le séisme de mars 2011 dans le Tôhoku, les autorités japonaises apprennent que des documents militaires sur l’énergie nucléaire ont été dérobés. Presque simultanément, de l’uranium est volé en Corée du Sud et, selon la CIA, serait sur le point d’entrer sur le sol nippon. La menace atomique est plus que palpable et c’est pourquoi l’agent Sumimoto Kenji, spécialiste de l’antiterrorisme, est dépêché sur les lieux de l’affaire. Comme à son habitude, il est prêt à tout pour arriver à ses fins, même à manipuler ouvertement un scientifique proche de la mort et une mère de famille.

Aride, troublante et ambiguë, Gaiji Keisatsu fait partie des séries télévisées japonaises d’espionnage les plus réussies. En plus de se montrer atypique, elle captive par sa fine intelligence, ses personnages énigmatiques, sa dimension humaine et son réalisme glaçant. Il me paraissait par conséquent indispensable de tester la suite. Il convient tout de même de préciser que si ce film a beau se passer trois ans après l’épilogue du j-drama, reprendre le concept et les principaux héros, il peut se regarder indépendamment du reste. En vérité, cet unitaire s’apparente plus à une histoire parallèle, une sorte de condensé indigeste de ce qui a déjà été illustré au sein du petit écran. Transformer plus de cinq heures d’antiterrorisme en deux ne se fait pas sans heurts. Grâce à un budget amélioré, les moyens se sentent davantage et pour épater les spectateurs, le long-métrage en profite pour voyager sur la péninsule coréenne où se déroule la grande majorité de l’intrigue. Encore une fois, la photographie particulière, avec son clair-obscur et ses teintes très froides où le vert et le bleu cohabitent, injecte une atmosphère presque angoissante. Les individus bataillent pour la sûreté mondiale, mais l’optimisme ne paraît guère exister dans cet univers désincarné mis en musique avec talent par Umebayashi Shigeru. La réalisation se révèle sinon satisfaisante et offre de jolis plans malgré une propension en fin de parcours à se montrer surtout branlante. Les scènes d’action ne convainquent qu’à moitié en raison d’un aspect assez brouillon et de leur pertinence discutable tant le reste choit la sobriété. Gaiji Keisatsu: Sono Otoko ni Damasareruna souffre certainement de son rythme plutôt curieux, car la période d’exposition prend déjà plus de la moitié des deux heures et les véritables enjeux s’éparpillent avant d’être éclaircis, en dépit d’un début délivrant d’emblée quelques clés. La narration s’engouffre dans des atermoiements interminables, créé inutilement une sorte de confusion et, outre un manque de franc souffle, elle finit par laisser perplexe avec en fin de partie, sa course contre la montre très classique. En effet, le constat est d’autant plus embarrassant que le dernier tiers précipite abruptement les choses après avoir travaillé aussi consciencieusement le terrain. Qui plus est, bien que le récit ne soit pas avare en rebondissements, ceux-ci demeurent traditionnels et presque prévisibles. C’est toujours assez terrible de remarquer un potentiel évident, de savoir que les scénaristes sont capables de l’employer, mais que l’ensemble reste malgré tout superficiel et n’en tire pas totalement parti.

Que ceux souhaitant en découvrir plus sur Sumimoto, sur sa dynamique compliquée avec son ancienne jeune recrue Matsuzawa Hina ou sur quoi que ce soit d’autre doivent revoir leurs désirs à la baisse, au risque de ressortir déçus. Ce film se contente du strict minimum concernant ses personnages et préfère à la place offrir un cadre survolant de multiples ramifications. Dommage. Son origine le dessert parce qu’il ne ressemble pas à une suite et ne se détache pas non plus suffisamment de la série. Un de ses points forts est de profiter du contexte de l’époque avec le séisme de mars 2011. Le long-métrage est ouvertement antinucléaire, mais une critique plus franche et cynique du gouvernement, de ses secrets et des manipulations à Fukushima aurait appuyé l’intensité des propos qui, ici, paraissent faiblards. L’impact n’est ainsi que bien ténu en dehors d’une perturbante vision désenchantée des relations diplomatiques. La rivalité historique entre le Japon et ses voisins du pays du Matin calme, sans oublier le clivage existant en Corée, figurent également au programme. Les inimitiés et autres guerres intestines sont assez correctement dessinées même si tout y reste de nouveau traité plutôt rapidement. Le catalyseur du scénario est la disparition d’uranium et de documents reflétant la préparation patente d’une bombe atomique. Afin de tenter de démêler le vrai du faux et d’empêcher que le Japon ne soit victime, Sumimoto demande à retrouver son équipe de jadis. Il choisit, encore une fois, de se plonger corps et âme dans une quête capable d’annihiler une partie de la planète. Ses pas le mènent près d’un couple nippo-coréen et d’un ancien docteur en physique conspué par sa propre nation. Les jeux de dupes sont fréquents et personne n’est jamais qui il dit être. Seul le protagoniste s’en sort un peu mieux que ses comparses transparents dans cette brigade antiterroriste dont on n’apprend absolument rien. Cela ne signifie pas pour autant qu’il soit aisé à cerner, à l’instar de ceux qu’il côtoie. Tous les soupçons pèsent sur le mari ingénieur d’une Japonaise qui, vraisemblablement, collaborerait avec l’ennemi. Afin de le faire tomber, Sumimoto compte utiliser Okuda Kaori, l’épouse en question interprétée par Maki Yôko (Saikô no Rikon). Cette femme se veut antipathique et son parcours souffre de quelques clichés et autres développements à première vue tirés par les cheveux, bien qu’ils finissent par s’expliquer. Les pistes de réflexion ne font pas défaut dans cette plongée en eaux troubles propice aux renseignements, et l’opposition entre Sumimoto et An Min Cheol, campé par le charmant Kim Gang U (Story of a Man), apporte son lot de dynamisme et d’interrogations rhétoriques sur le véritable intérêt de ces agents gouvernementaux. Jusqu’à quel point l’argument de la sécurité de leur patrie tient-il ?

Pour résumer, le film Gaiji Keisatsu: Sono Otoko ni Damasareruna ne manque clairement pas d’ambition avec son histoire sensible mêlant guerre froide, géopolitique, terrorisme, espionnage, critique du nucléaire et psychologie humaine. Si le récit prend un peu trop son temps pour s’installer et que la conclusion s’avère, au contraire, sensiblement expédiée, la lourde atmosphère et l’ambivalence des personnages induisent un climat étouffant où tout semble possible. La solide photographie participe d’ailleurs à l’expérience et permet de partiellement combler une absence de réelle empathie ou de tension létale. Malgré un rythme monocorde, une écriture brouillonne et un mélodrame familial dispensable, le résultat final ne se révèle pas soporifique ou irritant, mais la comparaison avec la série d’origine force à se montrer assez exigeant. Les néophytes, eux, ne verront sûrement qu’un condensé d’ingrédients un peu trop compact pour convaincre totalement. Il n’empêche que les thrillers de cette trempe sont tellement rares au Japon qu’il convient certainement d’au moins saluer la démarche.

Vikings (saison 3)

Par , le 20 avril 2016

Alors que la première moitié de la quatrième saison de Vikings se termine aux États-Unis et qu’une cinquième a déjà été annoncée, il est l’heure de discuter de la troisième. Celle-ci se compose de dix épisodes diffusés sur History entre février et avril 2015. Aucun spoiler.

Maintenant que Horik a été violemment déchu de son trône, Ragnar est devenu le nouveau roi. Il ne lui reste donc plus qu’à gouverner comme il se doit, ce qui ne l’enchante en réalité guère parce qu’il admet préférer s’occuper de sa ferme et des siens. Il n’a plus le choix, de toute manière, et pour ses premiers pas dans ce costume de souverain, l’idée est de retourner en Angleterre chercher les terres promises par son confrère, Ecbert. Après une première saison un peu trop didactique et une deuxième plus fluide et grandement épique, cette suite s’avère différente sur plusieurs registres. Elle laisse d’ailleurs assez perplexe, car si elle ne manque pas d’atouts, elle s’empêtre dans des intrigues secondaires à l’intérêt discutable ne menant pas à grand-chose de concret. De même, plusieurs personnages se placent en retrait et ne disposent que peu d’occasions de rayonner. Le constat se veut d’autant plus étonnant que le héros de la série, le fascinant Ragnar Lothbrok, ne détient pas beaucoup plus l’opportunité que d’autres d’être mis en avant. Si les premières années illustraient son ascension, celle-ci s’attarde surtout sur ses échecs autant intimes que sur un niveau plus global. La seconde moitié de la saison l’oublie totalement, l’isole de tous et laisse une étrange impression tant l’absence d’un vrai liant entre les évènements se fait sentir. Malgré ces inconstances narratives, un dénominateur commun prévaut toutefois au sein de ces épisodes : la religion.

Curieux de nature, intéressé par les différences culturelles et ce qui l’entoure, Ragnar ne répond clairement pas aux clichés de la brute sanguinaire viking. Il croit en ses dieux, mais apprécie discuter avec Athelstan du sien, de ses propres convictions. Le lien unissant les deux compagnons est encore une fois superbement retranscrit à l’écran, avec beaucoup de finesse, d’humanité et d’émotions. S’ils ne proviennent pas d’un même monde, ils n’en demeurent pas moins connectés et cette relation quasi fusionnelle provoque maintes incompréhensions parmi leur peuple respectif. Les congénères de Ragnar voient pour la plupart d’un mauvais œil que celui-ci accueille toujours à bras ouverts son camarade, lui laisse passer plusieurs particularités, voire affronts à leurs mythes, et va jusqu’à prendre quelques engagements inattendus. Les interrogations de ces amis sont pertinentes et reflètent des doutes plutôt fédérateurs transcendant les époques. En revanche, la saison se fourvoie en se contentant d’utiliser Floki comme un unique élément perturbateur et obsessionnel de cette dynamique. Il hait du plus profond de son être l’ancien moine, le juge coupable de tous les malheurs s’abattant sur les siens et ne fait que majorer le dilemme de son roi. Qui plus est, le revirement d’opinion d’Athelstan en bout de course s’avère très mal amené et brutal. Au bout du compte, Ragnar se demande quels seront les dieux à l’emporter dans le futur. Les siens ? Celui supposément tout puissant des chrétiens ? Tous ne peuvent-ils cohabiter en paix ? Cette opposition entre les deux camps n’est pas nouvelle et délivre une certaine ambiance mélancolique. Avec cet arc, ces épisodes ne manquent donc pas d’intérêt ou de richesse, mais la dimension plus mystique du début de parcours, à Kattegat, a de quoi surprendre.

Vikings a, depuis le départ, cultivé son ésotérisme, ses mystères brumeux et l’illustration des cultes païens. C’est justement ce qui fait en partie son charme surtout que la série n’hésite jamais à employer son esthétique envoûtante pour parfaire son fond. Sur ce point, la saison ne déçoit pas tant elle continue d’émerveiller, visuellement comme musicalement parlant. La scénographie n’est pas laissée au hasard et détient de sérieux atouts pour satisfaire les amateurs d’univers poétiques où le brouillard colle à la peau. Par conséquent, retrouver les personnages sacrifier des animaux ne choque pas particulièrement et participe à cette envie de dépeindre davantage les différences culturelles entre les Vikings et les Anglais, tout en complexifiant les relations connectant ces deux peuples. Tout ça n’est donc pas nouveau. En revanche, ce qui se déroule à Kattegat, une fois que la majorité des hommes est partie avec Ragnar et les autres, pose question. Un vagabond campé par Kevin Durand (Dark Angel) arrive, trouble plus que de raison Aslaug pour ses supposés pouvoirs divins et provoque un évènement fort malheureux, bien que superbement réalisé. Ces moments paraissent oniriques tant ils se détachent du reste et ne disposent d’aucune explication rationnelle. Le résultat à l’écran n’est pas désagréable, mais oui, subsiste de nouveau une impression d’étrangeté, à l’instar des phénomènes en cours où Odin semble prendre ses quartiers. Les visions et stigmates de certains personnages se rangent aussi dans ces éléments hallucinés ayant de quoi égarer plusieurs téléspectateurs. Heureusement, le reste demeure bien accroché sur terre.

Bien sûr, l’insondable Ragnar ne fait pas que réfléchir dans son coin sur la religion tout au long de la saison. Puisque la situation politique est désormais équilibrée chez lui, il décide d’aller récupérer les territoires promis par le roi Ecbert. Avec ses compatriotes, ils partent donc tous sur leurs bateaux et rejoignent Wessex. C’est encore une fois l’occasion de retrouver ce souverain anglais très ambigu et fort charismatique. Dommage que cette intrigue ne se développe pas plus dans la durée, car elle représente l’un des points culminants de l’année. S’y entremêlent des dissensions avec les multiples chefs de la région et le retour de la calculatrice princesse Kwenthrith. Avec Ecbert la courtisant outrageusement, Lagertha s’y montre aussi plus à son avantage parce que les luttes intestines pour lui dérober son siège de jarl ne provoquent pas un franc enthousiasme. Le reste du temps, elle doit se contenter d’une place assez accessoire, quelque peu instrumentalisée, ce qui est fort malheureux et contrecarre son évolution. Cela ne l’empêche pas de s’avérer encore une fois majestueuse, implacable et définitivement indépendante dans ce monde brutal dominé par des hommes. Si les caméras quittent donc un peu trop rapidement l’Angleterre, c’est pour se diriger vers un endroit plus familier pour nous, public français. Les Vikings s’attaquent effectivement à Paris !

La saison n’hésite pas à diversifier ses points de vue personnels comme géographiques, ce qui est un atout comme un écueil. L’ambition de la série se ressent, mais il faut pour cela que l’écriture se montre plus consistante et ne se résume pas à une succession d’idées et de péripéties, oubliant au passage de raconter l’instant présent. Car c’est un peu ce qui se passe ici. Les épisodes introduisent des concepts, en jettent quelques autres sur la route et ne voient que le futur des protagonistes. Même des scènes d’action pourtant normalement propices à un souffle épique ne parviennent pas totalement à atténuer ces difficultés narratives. Ne boudons tout de même pas notre plaisir parce que ce serait mensonger de dire que l’assaut parisien est raté. Bien au contraire. Ragnar arrive donc en France et, pour la première fois, se trouve bien en peine. Qu’il trébuche divertit, illustre ses fêlures et l’humanise. Cet arc insère par la même occasion de nouvelles figures et des enjeux inédits malgré un cheminement légèrement prévisible. Rollo est celui s’en sortant le mieux et finit enfin par embrasser ses envies longtemps tues. Mais là aussi, le plus captivant, autrement dit sa confrontation avec son frère, sera sûrement à venir puisque tout reste ici encore à l’état d’ébauche émotionnelle. En tout cas, la reconstitution des Carolingiens convainc et démontre le soin que la production apporte aux détails.

En définitive, la troisième saison donne de Vikings s’apparente presque à une période de transition et montre quelques signes de faiblesse malgré une atmosphère toujours hypnotique. Au lieu de faire preuve d’homogénéité et de développer à bon escient ses héros, elle préfère proposer maintes intrigues secondaires à l’intérêt parfois limité et instrumentaliser ses personnages. L’orientation religieuse prédominante ne symbolise pas forcément son principal défaut, mais son angle mystique et allégorique se veut, lui, plutôt ambivalent. La série a su par le passé se révéler plus adroite et si le visionnage demeure agréable, ne serait-ce que parce que les figures majeures sont devenues attachantes, il importe que l’écriture retrouve sa finesse et sa régularité qualitative. Mais tout de même, Vikings représente pour moi l’une de mes favorites, l’une des valeurs sûres actuelles du petit écran, et c’est peut-être pour cela que je ne peux m’empêcher d’en attendre beaucoup. En tout cas, le terrain est désormais préparé pour délivrer une épopée flamboyante.
Bonus : la bande-annonce