Supernatural (saison 11)

Par , le 9 août 2017

Dites donc, cela fait un petit peu trop longtemps que nous n’avons pas discuté de Supernatural sur ces pages. Rattrapons cette erreur avec sa onzième saison, constituée de vingt-trois épisodes diffusés sur The CW entre octobre 2015 et mai 2016. Aucun spoiler.

Tristement, en soufflant sa dixième bougie, la série vivait aussi l’une de ses plus mauvaises périodes. Certes, la conclusion se montrait intrigante avec l’irruption d’un grand ennemi ténébreux, mais l’ensemble criait la paresse et l’ennui. Malgré mes doutes et une impression de finir par voir toujours un peu la même recette, j’ai lancé cette nouvelle salve d’aventures plutôt confiante, sûrement parce que je garde pour cet univers un incroyable attachement. Et une fois de plus, Supernatural prouve que ses réserves ne sont pas taries, que son âge presque canonique pour la télévision actuelle ne freine pas toutes ses ambitions, qu’elle peut à nouveau surprendre, divertir. Effectivement, la production réussit cette année à atténuer certains de ses défauts pourtant prépondérants et à rompre assez régulièrement une mécanique bien huilée, mais ronronnante. Ne le nions pas, cette saison souffre de longueurs, de tergiversations rébarbatives et perd de sa force en cours de route, sauf qu’elle laisse de bons souvenirs et la sensation que les frères Winchester ont encore des choses à vivre. Déjà, ils arrêtent de se cacher ce qui les ronge et communiquent enfin. La sérénité de leur relation apporte une certaine maturité et leur permet de cheminer, de ne pas retomber inlassablement dans leurs terribles travers. La série limite les non-dits, résout rapidement des problèmes qui jusque-là se seraient éternisés et, en dehors de quelques exceptions, utilise ses monstres de la semaine pour asseoir son intrigue générale. Sa narration gagne ainsi en force et en fluidité, ce qui atténue sensiblement le classicisme de ses récits. L’ambiance nostalgique et intimiste, à l’instar du très beau 4×04, Baby, à bord de l’Impala, ou du 11×16, Safe House, avec Bobby et Rufus, démontre une envie des scénaristes de rendre hommage à la fidélité des téléspectateurs et cela fait toujours drôlement plaisir. Car si l’on regarde Supernatural onze ans après son irruption à l’antenne, c’est justement parce que l’on affectionne son petit monde perpétuellement sur la brèche. D’ailleurs, un surpuissant antagoniste vient de surgir sur le devant de la scène.

En se débarrassant enfin de la marque de Caïn ayant failli annihiler son humanité, Dean a aussi libéré les Ténèbres, une entité enfermée par Dieu avant même la création de l’Univers. Les conséquences sont immédiates, avec une population humaine agissant tels des monstres sanguinaires au contact d’un mystérieux brouillard, mais également avec des démons craignant pour leur futur et des anges commençant à fomenter des plans d’anéantissement. L’inquiétude transpire à tous niveaux, surtout que les seuls individus ayant été capables d’emprisonner à l’époque cet ennemi ont disparu ou ne sont pas joignables. Dean est le premier à rencontrer ces Ténèbres qui, en dépit de leur nom, cachent seulement Amara, une femme semblant humaine, bienfaisante et calme. Qui est-elle ? Que veut-elle ? Quel lien entretient-elle avec l’aîné des Winchester ? L’intégralité de la saison s’attarde sur cette menace, sur cette guerre contre Amara, parce qu’il s’avère évident qu’elle doit être mise hors course. Incontrôlable, vindicative et impatiente, elle surprend par sa nature insaisissable et son caractère instable. Ses pouvoirs s’approchant du divin empêchent quiconque d’en venir à bout et conduisent les personnages à douter de l’issue. Et Dean ne peut contenir une attirance ambivalente… Supernatural joue beaucoup sur l’éventualité de décès immuables. Avec la disparition de Death, certaines choses ont bougé du côté des faucheurs et l’une d’entre eux, Billie (Lisa Berry), souhaite en finir une bonne fois pour toutes avec ces satanés frères Winchester. La durée de vie de la série brise toutefois une partie non négligeable de cette atmosphère létale. Amara (Emily Swallow) représente ainsi le fil rouge de ces épisodes inédits. Si au départ elle reste tapie dans l’ombre, son emprise grandit vite et induit un sentiment d’urgence absolue. N’est-ce pas l’occasion d’allier les forces de tous ? Après tout, les ennemis de nos ennemis ne sont-ils pas nos amis ?

Si l’arc sur les Ténèbres occupe la quasi-totalité de la saison, cela n’empêche nullement les récits indépendants d’exister, avec les luttes traditionnelles contre les créatures malfaisantes tout aussi habituelles. Vampires, fantômes, loups-garous, etc., bref, la routine suit son cours. Bien sûr, ils servent à délayer l’histoire, à jouer l’attente, mais pour cette fois, ces moments d’apparent banal remplissage sont mis en relief par Sam et Dean qui, de leur aveu, expliquent devoir se changer les esprits alors qu’ils stagnent dans la bataille contre Amara. Et de temps à autre, comme dans le sympathique 11×08 sur les amis imaginaires, Just my Imagination, une connexion insoupçonnée s’établit avec la mythologie en tant que telle. En vérité, les frères épluchent leurs livres, grimoires et autres manuscrits cachés sans jamais parvenir à trouver un maigre élément susceptible de leur délivrer un semblant de solution. En existe-t-il une ? Pour ne pas devenir fous et parce que des innocents se transforment en victimes, ils entrecoupent leurs recherches avec ces affaires. C’est parfois en plus l’occasion d’injecter un peu d’humour, un zeste horrifique décalé, de ramener à l’écran les rares figures récurrentes encore en vie, et d’amuser comme Supernatural sait si bien le faire. Le 11×07, Plush, avec un lapin tueur, le résume parfaitement et rappelle le ton des débuts de la production. La saison ne s’éparpille pas trop et fait monter correctement la pression en élargissant les enjeux. Amara n’est pas une banale ennemie. Non, elle possède des liens inimaginables avec un être tout aussi surprenant ; quelqu’un dont on entend parler depuis tellement longtemps et qui finit enfin par apparaître, même si l’on se doutait déjà de sa présence. Anges, démons, sorcières, tous œuvrent de concert, mais ils n’oublient jamais de suivre leur propre agenda si le cœur leur en dit.

Dean se sent coupable d’avoir libéré les Ténèbres et s’interroge sur sa place, sur sa légitimité. Sam, lui, refuse de plus en plus de continuer le cercle infernal dans lequel ils se trouvent. Au lieu de tuer et de réfléchir après, il choisit l’inverse, de retourner aux sources de leur travail : sauver tout le monde. Secourir son frère en risquant d’anéantir le reste de la planète n’est pas tolérable. Le plus jeune des deux mûrit et tempère de son mieux les ardeurs de martyr de son aîné. Les voir plus posés et soudés, moins dans le conflit, plaît. Crowley reprend aussi de ses couleurs en redevenant un vrai roi de l’Enfer. Cruel et perfide, il ne fait plus de cadeau à qui que ce soit, et encore moins à sa mère, la grandiloquente Rowena, qui vient d’essayer de l’assassiner de sang-froid. Cette dernière a toujours plus d’un tour dans son sac et finit presque par tirer son épingle du jeu, bien qu’elle continue simultanément d’agacer pour son maniérisme affecté. Castiel reste peut-être une fois de plus l’éternel perdant de la saison, mais la série joue la carte de l’autodérision en se moquant du statut de l’ange malmené et en délivrant un petit retournement de situation séduisant. C’est d’ailleurs l’occasion de revoir un visage très familier ayant à juste titre marqué son époque et le pauvre Sam. Les frontières entre les camps se floutent, avec de toute manière une galerie s’étant réduite au fil du temps, la faute à maints décès dans le passé. Cela sans occulter la morgue de Metatron, la quête d’artefacts touchés de la main de Dieu, une imagerie religieuse délicieusement raillée, un voyage dans la France du début des années 1940, la naissance d’un nouveau prophète, une chouette bande-son, des références à culture populaire à foison, etc.

En conclusion, après une mauvaise période, Supernatural propose avec sa onzième saison un léger rafraîchissement. Bien que celle-ci ne soit nullement dénuée de défauts et qu’elle finisse par s’étioler en bout de route, elle tient correctement la barre et réserve de jolis moments parfois teintés d’une nostalgie appréciable. Elle démarre ainsi tambour battant et installe d’emblée ses objectifs qu’elle ne néglige jamais. Malgré un parcours pourtant rudement compliqué, les Winchester n’ont encore jamais été confrontés à une menace d’une telle envergure et bataillent ferme pour ne pas perdre pied. Les Ténèbres sont là, charismatiques et bien décidées à déchaîner un souffle mortel sur l’intégralité de la planète, à fomenter l’Apocalypse. Au fond, rien ne change vraiment dans ces épisodes à la mécanique classique, si ce n’est que les protagonistes oublient enfin leur routine relationnelle alimentée par la rancœur et les tentatives de culpabilisation réciproque. Avec une dynamique maîtresse plus saine, une construction davantage feuilletonnante et des ingrédients ayant fait leurs preuves, le divertissement se révèle alors payant, à défaut d’estomaquer. Ce qui n’est déjà pas si mal, non ?

Remote | リモート

Par , le 2 août 2017

À ses débuts, le scénariste Sakamoto Yûji s’est attelé à un certain nombre d’adaptations d’œuvres déjà connues comme Tôkyô Love Story, mais aussi, onze ans plus tard, à Remote. Il s’agit effectivement à la base d’un seinen manga en dix tomes d’Agi Tadashi et de Koshiba Tetsuya, publié entre 2002 et 2004 au Japon. La déclinaison télévisée se constitue de dix épisodes diffusés sur NTV entre octobre et décembre 2002 ; le premier dure un quart d’heure de plus que les quarante-cinq minutes habituelles. Agi Tadashi est un nom de plume derrière lequel se cachent une sœur et un frère, Kibayashi Yukô et Shin. L’aîné des deux s’est partagé le travail avec Sakamoto Yûji pour cette transposition à l’écran et en sachant cela, la logique voudrait que celle-ci demeure fidèle à l’esprit princeps. À noter que ces auteurs sont aussi, ensemble ou séparément, à l’origine du médiocre Bloody Monday et de Kami no Shizuku (Les Gouttes de Dieu). Aucun spoiler.

Voilà, le petit ami d’Ayaki Kurumi vient de lui demander sa main donc il ne lui reste plus qu’à donner sa démission et elle pourra enfin s’occuper de son futur mari. C’est qu’elle rêve de ça depuis tellement, tellement longtemps ! Sauf que ses supérieurs décident subitement de la promouvoir à la section des affaires criminelles. Elle doit ainsi faire équipe avec Himuro Kôzaburô, un inspecteur brillant si ce n’est qu’il refuse catégoriquement de sortir d’une sombre pièce qu’il a aménagée chez lui. La jeune femme se lance alors dans des enquêtes tarabiscotées en suivant les directives de cet individu imperméable passant toutes ses journées les yeux rivés sur un écran d’ordinateur.

Difficile de le nier, si Sakamoto Yûji ne s’était pas chargé du scénario de Remote, je ne lui aurais jamais offert sa chance. Malheureusement, cette série n’a fait que confirmer mes doutes, voire s’est révélée franchement irritante par moments. Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’indiquer, je ne suis pas une grande amatrice de fictions policières. Je n’accroche guère au genre, sans pour autant être incapable d’y adhérer lorsque les qualités existent. Or, ici, les défauts supplantent largement le reste et transforment le visionnage en une expérience peu mémorable. Sans surprise, la forme n’a rien d’exceptionnel et se contente du strict minimum, avec une réalisation classique, une photographie guère satisfaisante et une musique de Nakanishi Toshihiro très convenue. Son âge maintenant avancé ne joue pas non plus en sa faveur, c’est certain. Remote emprunte au long cours un schéma redondant montrant tout aussi vite ses limites puisque les récits se bornent à un ou deux épisodes et suivent perpétuellement une mécanique similaire. Ceux tolérant cette approche récurrente n’en tiendront peut-être pas rigueur, mais les autres auront rapidement la sensation de tourner en rond d’autant que l’ambiance rate totalement le coche. La série ne paraît pas vraiment savoir quel ton choisir en alternant autant entre l’humour ridicule et le côté sordide de certaines affaires. En donnant presque l’impression de s’autoparodier, elle ne convainc jamais et provoque plutôt des soupirs de consternation. Les enquêtes ont beau être dramatiques, des personnes étant par exemple assassinées, l’incompétente police agit de manière loufoque et improbable, l’héroïne gesticule en minaudant et les blagues poussives se répètent à l’infini. Parce qu’évidemment, la section de police, campée notamment par Ibu Masatô (Warui Yatsura) et Ôkura Kôji (Shiawase ni Narô yo), ne comporte que des bras cassés. Seul le protagoniste phare garde un masque impassible en bon individu mystérieux au passé torturé qu’il est.

Remote est avant tout l’association atypique entre Kurumi et Kôzaburô. Ils n’auraient jamais dû travailler ensemble, mais suite à certaines circonstances, la jeune femme se retrouve à suivre les directives de l’inspecteur agoraphobe. En fait, ses supérieurs n’en peuvent plus de cet homme arrogant imposant ses quatre volontés et faisant fuir tout le monde. Comme il excelle et résout des affaires insolubles, impossible de le renvoyer ! La série essaye de favoriser la carte cryptique avec ce personnage supposément insondable. Il est souvent cassant et méchant, mais c’est parce qu’il souffre. Il faut par conséquent excuser son comportement méprisable et sa tendance à utiliser n’importe qui tel un larbin. Kôzaburô ne sort donc plus de sa cave et n’a de contact qu’avec l’affable Bob (Konishiki) dont le poids à trois chiffres apporte maintes répliques versant honteusement dans la grossophobie. Une femme ambiguë finit ensuite par apparaître et tente encore de prolonger une atmosphère décidément voulue comme énigmatique. Outre les clichés caractérisant ce protagoniste, il a surtout pour tare de se montrer extrêmement fade. Il ne suffit pas de seriner qu’il est ténébreux et torturé pour que ce soit le cas. Non, il est seulement insipide et le jeu monolithique du Johnny’s Dômoto Kôichi (Bokura no Yûki) n’arrange pas du tout la situation. Dans chaque épisode, il lance des ordres à son acolyte puisque pendant qu’elle court dans Tôkyô, il pianote devant son ordinateur, émet des théories fumeuses et use de son intelligence vraisemblablement incroyable. Les affaires sont résolues d’une telle façon qu’elles laissent pantois, avec des rebondissements parachutés et un coupable évident. Rien n’est fait pour densifier quoi que ce soit, le cheminement du froid Kôzaburô se voulant surtout sans queue ni quête. Et Kurumi, elle, obéit au doigt et à l’œil de son nouveau patron qui ne la laisse pas totalement indifférente…

En dehors de ses intrigues ampoulées dissimulant vainement leur pauvreté scénaristique, Remote table sur les attraits physiques de son équipière phare et de son interprète, Fukada Kyôko (Mirai Kôshi Meguru), parfaite dans le rôle de cette écervelée immature, intrusive et envahissante. Jusqu’alors, la policière aux mimiques constantes se limite à donner des contraventions tout en arborant un uniforme et cancanant avec ses collègues. Cette vie l’ennuie assez, mais peu importe, elle n’attend que de rencontrer le prince charmant et de pouponner. La série rappelle de plein fouet la différence de traitement entre les hommes et les femmes au Japon, car Kurumi est supposée quitter son emploi dès son mariage. Son futur époux, le simplet Ueshima Shingo (Tamaki Hiroshi – Nodame Cantabile), compte bien là-dessus. De toute manière, l’héroïne n’imagine aussi que ce chemin. Ce sexisme transpire du début à la fin de la fiction, mais ne gêne absolument pas Kurumi ou qui que ce soit d’autre. Dans chaque épisode, Shingo râle parce qu’il souhaite qu’elle laisse tomber fissa Kôzaburô et par malchance, à chaque fois qu’il s’apprête à passer aux choses sérieuses, sexuellement parlant du moins, elle reçoit un coup de fil de ce satané détective qui la télécommande à distance. Le conjoint en devenir vit donc toute la production frustré, mais fou amoureux de sa belle qui, elle, ne donne pas du tout l’impression de ressentir grand-chose pour lui. Cela ne l’empêche pas de continuer de préparer son mariage tout en se pâmant sur les qualités de l’inspecteur hikikomori. Dans le drama, quasiment tous les acteurs sont en totale roue libre et accentuent le caractère affligeant de cette mascarade sentimentale où rien n’est développé. Avec cette ribambelle d’histoires indépendantes sauvagement écrites, c’est toutefois l’occasion d’y retrouver plusieurs visages familiers comme Eita, Sakai Miki, Aoi Yû, Kimura Yoshino et Waki Tomohiro.

Pour conclure, Remote s’annonce à l’origine comme une succession d’enquêtes policières alliant le cerveau d’un stupéfiant détective aux jambes graciles d’une jeune recrue énergique. Qu’elle veuille conjuguer les péripéties rocambolesques, les traits d’humour et les affaires intrigantes n’est en aucun cas dérangeant, mais pour cela, il importe de s’en donner les moyens et de ne pas se montrer aussi changeante. En versant autant dans la caricature et la facilité, cette série survoltée se prend les pieds dans le tapis et ne fait ni rire ni se remuer les méninges, car les récits ne s’avèrent jamais bien ficelés ou menés. Même le supposé charisme de ses héros tombe à l’eau tant ils ne possèdent aucune alchimie et se résument à des stéréotypes falots, voire horripilants. À moins d’être un grand amateur d’un acteur, cette production confondante de ridicule de la première à la dernière image ne mérite clairement pas un quelconque visionnage.

The Bastard Executioner (série complète)

Par , le 26 juillet 2017

À défaut de regarder Sons of Anarchy qui figure pourtant sur mon programme depuis belle lurette, j’ai donné récemment sa chance à une autre production signée Kurt Sutter : The Bastard Executioner. Celle-ci, en revanche, n’a clairement pas suivi le même destin que la précédente puisqu’elle a été annulée au terme de sa première saison de dix épisodes, diffusés sur FX entre septembre et novembre 2015. Ce n’est donc pas la peine d’espérer une conclusion en bonne et due forme. Aucun spoiler.

Début du XIVè siècle, Pays de Galles. L’ancien chevalier Wilkin Brattle vit humblement tel un modeste fermier en compagnie de son épouse attendant un heureux évènement. Bien qu’il ait déposé les armes, il décide avec ses comparses d’attaquer les collecteurs de taxes envoyés par le baron anglais Ventris, un individu méprisable et cupide imposant à ses serfs des lois toujours plus dictatoriales. Sauf que cette rébellion cause de terribles dommages matériels et surtout humains, car le village finit massacré. Wilkin jure alors de se venger et se retrouve plus ou moins malgré lui à devoir endosser le costume du bourreau et frayer avec la seigneurie locale.

Les lecteurs attentifs de Luminophore le savent déjà, j’ai beaucoup de sympathie pour les séries se déroulant à une autre époque, qui plus est celle du Moyen-Âge. En dépit de ses critiques guère élogieuses, voire assassines, The Bastard Executioner me donnait bien envie sur le papier. Avouons que le cadre et la période ne sont pas communs et plutôt inédits à la télévision, ce qui pique à mon sens davantage la curiosité. Rares sont les fictions à s’attarder sur l’histoire du Pays de Galles, sur ses nombreuses et sanglantes difficultés passées, sur ses inimitiés avec ses voisins anglais. D’ailleurs, une partie de l’intrigue s’attache à dépeindre ces conflits détenant souvent de vastes ramifications. Le début n’inspire toutefois pas l’enthousiasme et amène à penser que le visionnage s’annonce douloureux. La première scène délivre une sorte de flashback montrant le protagoniste, Wilkin Brattle, en pleine bataille, alors que les siens tombent comme des mouches et qu’il est laissé pour mort, trahi par son suzerain. Sans même évoquer la teneur du scénario, la réalisation outrancière avec une surutilisation de filtres aux couleurs saturées, de mouvements de caméra brutaux et d’une musique survoltée de Bob Thiele Jr. (Sons of Anarchy) pousse à craindre le pire. Heureusement, la suite tempère les ardeurs de cette scénographie douteuse, mais elle demeure dénuée de tout intérêt malgré de vaines tentatives originales. Même les jolis paysages du coin ne bénéficient pas d’une véritable mise en valeur, exception faite peut-être du dernier épisode. Les transitions sur des plans figés en noir et blanc avant chaque publicité, le soporifique générique chanté par Ed Sheeran se permettant lui-même quelques microapparitions et la constante violence gratuite ne sont que quelques éléments appuyant ce sentiment d’assister à un spectacle de mauvais goût. Les dialogues dépourvus de relief endorment tandis que les moments supposément plus humoristiques provoquent consternation en raison d’une insertion bancale. Tant qu’à faire, le fond continue sur cette lancée plutôt moribonde s’approchant de la parodie involontaire.

The Bastard Executioner a pour qualité de montrer une certaine ambition, mais pour défaut notable de ne jamais explorer en bonne et due forme ses intrigues et ses personnages. Et pourtant, elle ne manque pas d’idées en la matière. Son principal fil rouge se rapporte à la tentative de son héros de rendre justice à ceux qu’il a perdus, froidement assassinés par le baron et ses sbires assoiffés de sang. Suite à diverses circonstances, il atterrit au château et se fait passer pour le bourreau, tâche le répugnant d’autant qu’elle le place aux services de ses ennemis, mais qui lui offre la possibilité de les torpiller de l’intérieur. Pour cela, il compte sur le soutien d’un de ses amis revanchard, Toran (Sam Spruell), exerçant alors comme son second. Contre toute attente, l’identité de Wilkin n’est pas inconnue du chambellan, Milus Corbett, qui espère bien tirer avantage de cette situation pour asseoir son autorité. Pour un homme qui n’a plus d’attaches et supposément capable du pire pour atteindre son unique objectif, le protagoniste ne paraît pas franchement impliqué. Ses doutes, son dilemme moral vis-à-vis de sa profession tombée du ciel, sa douleur d’avoir perdu un être cher et son cheminement personnel restent à l’état embryonnaire. Fade, apathique et interprété par un monolithique Lee Jones, il n’inspire aucune sympathie. Sa caractérisation multiplie les clichés du genre et n’oublie par exemple pas de lui offrir une dimension plus glorieuse, voire légendaire, alimentée par l’énigmatique Annora insufflant pour sa part une dose de mysticisme ridicule et tout aussi stéréotypé. Cette femme aux longs cheveux gris, campée par Katey Sagal (Married… with Children), n’est pas qu’une sorcière un peu étrange. Outre ses facultés de guérisseuse, elle semble détenir le don de prescience et a le malheur d’être pourchassée par une congrégation cabalistique prête à tout pour la faire disparaître. Car elle possède la clé de révélations capables de bouleverser l’ordre préétabli, de renverser la chrétienté tant vénérée. Son protecteur mutique, incarné par Kurt Sutter lui-même, cache son visage en raison de grandes brûlures, l’aide dans ses activités brumeuses et continue d’essayer d’ajouter vainement une atmosphère non manichéenne. La série joue en effet sur plusieurs tableaux et dresse le portrait d’une époque en ébullition tourmentant les pauvres gens comme les hautes sphères du pouvoir.

Wilkin ne se borne pas à torturer des individus plus ou moins coupables et à chercher abstraitement les meurtriers de ses proches. Il gère une femme psychologiquement instable et s’amourache à sa manière de Love (Flora Spencer-Longhurst), la souveraine des environs et épouse du baron Ventris (Brían F. O’Byrne – Aquarius). Si son mari est anglais, elle est bel et bien galloise et fière de ses racines. Pour divers motifs, elle a dû étouffer ses désirs d’indépendance et accepter une union raisonnable, du moins d’un point de vue géopolitique. Cette suzeraine mesurée et intelligente navigue avec adresse dans ce monde misogyne lui rappelant sans cesse cette discrimination. Love n’est pas dénuée d’intérêt, mais son association avec l’insipide Wilkin n’apporte rien si ce n’est de l’ennui. Sa relation avec le chambellan s’avère plus plaisante à suivre, probablement parce que ce perfide manipulateur est le seul à sortir un minimum du lot. Stephen Moyer (True Blood) l’interprétant semble s’amuser bien qu’il doive se contenter d’un traitement souvent branlant et délayé. Ajoutons à tout cela des rebelles gallois – dont le chef est porté par Matthew Rhys (The Americans) – luttant contre l’envahisseur anglais qui, eux aussi, ne jouissent que d’un développement approximatif. La fiction aurait pu en profiter pour injecter un souffle épique, une vraie densité dramatique et fraternelle, mais non. Comme si elle ne s’éparpillait pas assez, elle se permet de corser l’affaire avec l’irruption de la cour du roi Édouard II et de satanés Français bouffis d’orgueil et d’arrivisme. Bref, The Bastard Executioner lance un tas d’idées sur le tapis et paraît naviguer à vue. Les enjeux changent au gré du vent ; la série tente maintes choses n’ayant parfois aucune légitimité ou un lien entre elles ; les principales figures voient leurs motivations passer d’un registre à l’autre ; seul prime finalement la médiocrité d’une écriture informe. Si ses débuts se révèlent donc ineptes, elle s’améliore en cours de route grâce à des réflexions sur la religion et la loyauté un peu mieux senties, ainsi qu’à des rôles secondaires presque attachants à défaut d’être convenablement approfondis. La bande de villageois de Wilkin et la suivante de Love à l’humour acéré rendent l’expérience assez tolérable en dépit d’un rythme monocorde. Les rebondissements censés favoriser une tension tombent régulièrement à l’eau et symbolisent à merveille tout ce qui ne fonctionne pas dans cette production propice aux scènes inutiles et excessives.

Pour résumer, que The Bastard Executioner ait été annulée après une unique saison ne surprend pas du tout. Au lieu de tirer parti d’un matériel enrichissant et exaltant associant une vengeance viscérale et personnelle à la cause plus large d’une authentique rébellion, elle multiplie les intrigues fumeuses et illogiques. Son protagoniste falot donne de toute manière le ton, car l’ensemble prend trop de temps à s’installer et à se créer un semblant de caractère. La surenchère de violence macabre et la réalisation parfois ubuesque ne font pas oublier la monotonie ambiante et ne cachent jamais la vacuité d’un scénario pétri d’autosuffisance. Certes, pour peu que l’on apprécie le genre et que l’on soit capable de taire momentanément son sens critique, le visionnage demeure plus ou moins supportable, mais tout de même, cette production bâclée n’est qu’un idiot gâchis !