Outlander (saison 2)

Par , le 20 septembre 2017

Alors qu’Outlander occupe actuellement l’antenne pour la troisième année consécutive, sautons dans notre machine à remonter le temps et repartons du côté de sa deuxième saison. Celle-ci se compose de treize épisodes diffusés sur Starz entre avril et juillet 2016 ; à noter que le dernier dispose de trente minutes additionnelles à l’heure habituelle. Aucun spoiler.

Nous avions précédemment quitté Claire et Jaime alors qu’ils embarquaient à bord d’un voilier en direction de la France. Contre toute attente, ces aventures inédites ne reprennent pas où nous nous étions arrêtés, mais proposent un bond dans le futur. Claire est propulsée malgré elle à Craig na Dun, en 1948. Que s’est-il passé ? L’audience comprend très vite que plusieurs mois viennent de s’écouler et que ce voyage n’est qu’un simple aller, que la jeune femme ne peut revenir sur ses pas. Elle doit demeurer près de son premier mari, Frank, qui ne l’a jamais oubliée. Effondrée et enceinte de son amant, elle accepte de faire le deuil de son incroyable expérience. Elle n’a pas d’autre choix, de toute manière. Après cet étonnant flashforward dévastateur, le scénario opère une marche arrière et nous ramène au XVIIIè siècle, au Havre. Le début laisse donc plutôt bouche bée en plus de briser le cœur, car le destin de Claire et celui de la tristement célèbre bataille de Culloden paraissent gravés dans le marbre. Peu importe ce qui se déroulera, l’Histoire ne changera pas et les héros seront séparés. Cette approche narrative surprend d’autant qu’elle ne se trouve pas dans le cycle littéraire, l’auteure ne révélant très abstraitement cet élément qu’en fin de parcours. Elle a pour mérite notable de favoriser une dimension tragique, presque fataliste, et cette sensation que les jours de bonheur sont comptés. L’interprétation au diapason des acteurs transcende cette palette d’émotions à fleur de peau. Outlander continue en vérité de jouer avec sa ligne spatiotemporelle, d’alterner passé et présent, notamment lors de son ultime épisode choyant les parallèles métaphoriques. Ainsi, sur sa construction et sa forme, cette saison ne déçoit pas du tout, tant s’en faut. Outre la musique envoûtante de Bear McCreary et les paysages des Highlands semblables à des cartes postales, elle se permet d’ajouter à son arc une touche parisienne. L’action se déroule en effet en France pour la première partie et illustre des décors stupéfiants, mais surtout des costumes, dont la fameuse robe rouge, en mettant plein la vue. De nombreux dialogues se tiennent en français, d’ailleurs. Les scènes intérieures sont privilégiées aux extérieures, probablement pour des questions de budget et d’authenticité – Paris ne ressemblant plus à ce qu’elle a été, le tournage a dû prendre ses quartiers à Prague –, ce qui n’atténue en rien ce soin du détail. Ce travail d’orfèvre fascine autant qu’il ravit et empêche parfois de se montrer trop critique sur le reste, que la caméra se pose à Versailles ou en Écosse.

Parce qu’ils n’ont pas vraiment le choix et que de douleurs souvenirs sont encore vivaces, Jaime et Claire s’installent à Paris. Le jeune homme s’approprie le négoce de vins d’un de ses oncles et essaye, avec son épouse, de se rapprocher de Charles Stuart, un prétendant au trône. Le but est simple : tuer la rébellion jacobite et, par conséquent, éviter le massacre de Culloden. En revanche, la route s’annonce sinueuse. Modifier le cours de l’Histoire ne se veut pas aussi facile que ça d’autant que les manipulations au sein de cette haute société parisienne dissolue sont reines, bien que l’écriture demeure très superficielle en la matière et se contente de rebondissements conventionnels. Il ne suffit pas de parler de conspirations, il importe de les mettre en scène, de créer une atmosphère létale, et non pas de combler le vide narratif par des atermoiements caricaturaux. La première partie de la saison se focalise ainsi sur ce microcosme en ébullition. C’est l’occasion de rencontrer le roi Louis XV (Lionel Lingelser), le perfide comte de Saint-Germain (Stanley Weber – Borgia), Louise de Rohan aux mœurs débridées (Claire Sermonne) ou encore Maître Raymond, l’apothicaire aux multiples talents (Dominique Pinon – Métal Hurlant Chronicles). Claire se fait quelques amis, mais surtout des ennemis. Les Fraser se retrouvent vite à mener un jeu dangereux et doivent surmonter de terribles obstacles personnels. Or, en dépit d’enjeux de grande envergure palpables, le récit manque de vigueur et s’oublie dans des circonvolutions parfois rébarbatives. Plus de nuances et de densité auraient permis de rendre ce parcours tumultueux plus digeste, sans compter que la narration de Claire accentue un aspect didactique souvent étouffant. Certes, le faste esthétique empêche de trop s’ennuyer, mais tout de même, une vraie complexité fait défaut à cet ensemble un peu falot se voulant en plus exagérément dramatique. Encore une fois, Outlander ne lésine pas sur les débordements excessifs et néglige le pouvoir de la subtilité et de la subjectivité. Les viols persistent, tout comme les coups du sort et les situations préfabriquées. Pire, des moments insupportables tels que celui dirigeant le couple vers une tragique perte sont montrés à l’écran, de manière totalement gratuite. Cette litanie mélodramatique provient des livres, mais personne n’oblige qui que ce soit à l’illustrer aussi crûment à la télévision. Sans être dénuée de qualité, cette première partie souffre de son contenu guère palpitant bien que par la même occasion, elle reflète le surplace des protagonistes qui tentent vainement de renverser des montagnes. C’est pourquoi ils rebroussent chemin, vers la verdoyante Lallybroch.

Le paragraphe parisien n’ayant pas obtenu le succès escompté, Claire et Jaime changent de fusil d’épaule. De retour en Écosse, la série reprend également de ses couleurs, qu’elle conserve jusqu’à ses derniers instants. En entrant davantage dans l’action, en pleine guerre, les épisodes induisent un véritable sentiment d’urgence et de férocité. La bataille de Culloden s’approche jour après jour et tous les efforts d’avortement échouent les uns à la suite des autres. La situation s’annonce désespérée, mais le couple ne lâche rien, plus uni que jamais malgré les circonstances. Effectivement, les conséquences de torture physique comme psychologique de Jack Randall sur Jaime ne sont pas du tout occultées, bien que le traitement soit encore une fois assez artificiel. Meurtri, traumatisé, il voit son tortionnaire partout. L’ombre vivace de ce vil individu que tous croient mort surplombe les personnages, lui qui les poursuit jour et nuit. Contre toute attente, Outlander s’avère bien plus chaste cette année et limite les scènes de sexe, ce qui ne se révèle pas du tout handicapant si ce n’est que les passages plus romantiques et de complicité se réduisent également à peau de chagrin. Tous les regards se portent vers la rébellion jacobite, avec un pleutre Charles Stuart solidement campé par Andrew Gower. Jaime fraye parmi les dirigeants tandis que Claire organise les secours. Le compte à rebours est lancé et s’agitent autour des figures aux motivations parfois brumeuses, changeantes ou dérangeantes. Le fier et brutal Dougal dispose pour le coup d’une réelle exploration, tout comme le sympathique et fidèle Murtagh, déjà bien exploité à Paris. Sinon, l’adorable enfant qu’est l’amusant Fergus (Romann Berrux) dépeint les protagonistes sous un jour inédit du plus bel effet. La série soigne sans conteste sa galerie non manichéenne, en dehors peut-être d’un trop régulièrement ridicule duc de Sandringham. Elle est en tout cas une fois de plus sur tous les fronts et ne se limite pas à un unique genre. Historique, avec des pointes de fantastique, romantique, sociale, elle possède toujours pour dénominateur commun son souffle émotionnel. Les dilemmes de Claire perdurent et densifient ce personnage sublimé par le jeu d’une incroyable sensibilité de son interprète, Caitriona Balfe. La jeune femme est partagée entre ses désirs, ses craintes et son sens du devoir envers Frank. Dès le départ, les téléspectateurs connaissent son futur déchirement et la voir d’emblée si hagarde et anéantie brise le cœur. Le dernier épisode ose en prime un grand bouleversement, très frustrant, et amène à l’antenne le sympathique Roger (Richard Rankin) ainsi que Brianna (Sophie Skelton) au physique extrêmement décevant compte tenu de son héritage. Bref, rien ne sera jamais comme avant pour les héros, décidément haïs par les lois du destin.

Pour conclure, la deuxième saison d’Outlander ne s’avère pas aussi homogène et réussie que la précédente, la faute notamment à une entrée en matière plutôt fade et traînante. Même si, à la réflexion, le scénario dans son ensemble se disperse et se borne trop souvent à du remplissage redondant, assez vide en dehors d’un mélodrame gratuit. Le fil rouge passe de temps en temps en arrière-plan avant de finir par revêtir une importance capitale : défendre l’Écosse et ses habitants envers et contre tout. L’adaptation à l’écran de la saga littéraire continue malgré tout de séduire grâce à son esthétique léchée, son ambiance écossaise si subjuguante, ses moments d’éclat émotionnel et quelques-uns de ses attachants personnages. Les écueils des romans commencent ainsi à malheureusement prendre le dessus sur les qualités, ce qui n’est pas très étonnant quand on a déjà peiné à la lecture, et l’épilogue, avec ce bond temporel conséquent, laisse craindre le pire pour la suite…

Mother | マザー

Par , le 13 septembre 2017

Il aura fallu attendre plusieurs années pour que j’ose lancer Mother, la série ayant vraiment révélé Sakamoto Yûji au public international. Les onze épisodes la constituant furent diffusés sur NTV entre avril et juin 2010. Comme souvent, le premier et le dernier ont été rallongés, de vingt-cinq minutes pour l’un et de quinze pour l’autre. Forts du succès de cette production, quelques pays comme la Turquie et la Corée du Sud ont plus récemment proposé leur remake. Aucun spoiler.

Bien qu’elle n’en ait pas la vocation, la scientifique Suzuhara Nao travaille comme institutrice remplaçante dans une école primaire, sur l’île de Hokkaidô. La ruralité de la région et les dures conditions climatiques s’accordent avec son tempérament effacé, impassible. Pourtant, quand elle remarque qu’une de ses élèves est maltraitée par sa mère et le compagnon de celle-ci, elle décide d’agir en écoutant uniquement son cœur. Elle kidnappe alors la petite Reina et s’enfuit. Loin. Le plus loin possible, pour sauver cette enfant et lui offrir une vraie vie. Elle est désormais sa maman et compte bien la protéger. Coûte que coûte.

L’affiche et le synopsis ne laissent guère de doute sur l’ambiance de Mother. C’est en grande partie pour cette raison que je lui ai longtemps tourné autour, partagée entre l’envie de m’y plonger à corps perdu et la crainte de finir brisée ou de ne pas l’apprécier autant qu’espéré. Car la production bénéficie de critiques dithyrambiques, vantant le registre émotionnel et la sobriété pudique d’un drame poignant. L’excellent premier épisode donne immédiatement le ton avec cette sourde violence psychologique, physique, voire à caractère sexuel. Sa force réside d’ailleurs dans sa capacité à montrer la maltraitance sans demi-mesure ou pathos exagéré, mais à travers une coloration froide, limite glaciale. Voilà la vérité, Reina est quotidiennement abusée par ses proches ; et personne ne fait rien. Tout au long de son parcours, la série conserve cette atmosphère assez minimaliste, presque paisible finalement, alors que des tempêtes s’abattent sur les personnages. Le rythme y demeure pondéré, sans être pour autant dénué de nombreux rebondissements et révélations, les explosions de voix sont rares, souvent tempérées, et l’absence de musique en dehors de quelques notes au piano accentue cette impression d’effectuer une longue plongée en apnée. Bien que les derniers épisodes n’évitent malheureusement pas de sensibles excès mélodramatiques, le reste tient plutôt haut la barre et plaît pour sa retenue. La photographie et la mise en scène prolongent l’expérience, surtout quand le récit se situe à Hokkaidô. La neige enveloppante, les paysages maritimes, la luminosité diminuée et les envols d’oiseaux conduisent à une certaine poésie lancinante. Cette image épurée poursuit les protagonistes, même lorsqu’elles se trouvent à mille lieues de cette période douloureuse. Les jolis instants parmi les fleurs, avec les couleurs chaudes, n’en deviennent effectivement pas joviaux, mal venus ; ils officient seulement comme des pauses mesurées avant de retrouver la dure réalité. Parce que Mother s’apparente à une bataille à plusieurs niveaux et n’usurpe pas son titre tant la notion de maternité y occupe une place prédominante.

Dix ans se sont écoulés depuis que Suzuhara Naho a quitté Tôkyô et sa famille. Une de ses petites sœurs l’invite à son mariage et elle se contente de renvoyer le coupon-réponse pour lui signifier sa non-présence, sans même prendre la peine de la joindre. Elle ne décroche pas non plus les appels téléphoniques de sa mère. Placide, elle mène une existence plate, atone. Tout semble glisser sur cette femme au visage fermé que Matsuyuki Yasuko (Suna no Utsuwa) campe avec succès. Seule l’observation des oiseaux migrateurs la passionne, à condition de s’y atteler, une fois de plus, en solitaire. Elle travaille comme institutrice suppléante par nécessité, car son laboratoire de recherche a dû la licencier, mais elle espère cette situation temporaire. Le contact d’enfants lui déplaît et met presque mal à l’aise sa nature distante. Au départ, elle ne s’intéresse pas vraiment à Michiki Reina, mignonne comme un cœur, éveillée, amusante et enjouée. La fillette apprécie discuter avec son enseignante et paraît s’y attacher, même si celle-ci ne lui répond toujours qu’à demi-mot, l’air détaché. Cependant, à force de la voir errer dans les rues et manger des glaces, Nao ne peut que commencer à se poser des questions sur une éventuelle maltraitance ; soupçons qui sont rapidement confirmés au cours d’une visite à l’improviste chez la mère, Hitomi. Avant de décider ce qui bouleversera son existence et celle de Reina, l’institutrice rapporte la situation aux services sociaux et essaye de suivre un chemin traditionnel, légitime, sauf que rien ne bouge. Sur une impulsion, alors qu’elle a jusqu’à présent adopté un comportement raisonné, Nao propose à son élève de l’enlever, de partir vivre ailleurs et de devenir sa famille. Elle, elle ne se considère nullement telle une sauveuse, même si l’aspect métaphorique guère pertinent, avec le générique représentant plus ou moins subrepticement une croix et les sons de cloche, le sous-tend. Les deux montent dans un train et quittent cette région, ces problèmes, tout en sachant pourtant que la fuite n’est jamais une solution éternelle. Reina était abusée par sa mère et son compagnon violent, Tsugumi sera choyée par sa nouvelle maman.

Avec un tel postulat de base, le principal risque de Mother était de sonner faux, artificiel, forcé, mais aussi de jouer avec les sentiments de son audience et de faire preuve d’une certaine manipulation. N’importe qui se révolte en assistant à la maltraitance infantile et il semble facile de tomber dans le voyeurisme. Si le visionnage s’avère très éprouvant du fait de son lourd contenu, le scénariste évite assez habilement les écueils redoutés. Ces brutalités ont beau être l’élément déclencheur de l’histoire, elles n’en sont pas du tout le moteur. À la place, la série aborde plutôt des sujets universels et fédérateurs, dont celui de la maternité. Elle pose de nombreuses questions, sans nécessairement chercher à leur donner une réponse, probablement parce qu’il n’existe pas une vérité, mais plusieurs. Sakamoto Yûji se distingue comme de plus en plus souvent avec sa tendance à ne pas froisser l’intelligence des téléspectateurs en leur prémâchant le travail, à soigner ses dialogues, voire à favoriser le silence, et à limiter les scènes d’exposition vite poussives. Bien que plusieurs thématiques soient seulement esquissées, la fiction plante une petite graine et souligne certains problèmes éthiques en s’éloignant d’un ton moralisateur. La notion de famille occupe au sein des épisodes un rôle majeur. En raison de son passé dévoilé progressivement, Nao reste sur la réserve et ne se sent pas totalement à sa place avec sa mère et ses deux sœurs. L’amour ne leur fait nullement défaut, mais tout est compliqué par des secrets et des non-dits ayant besoin d’être évacués. Les femmes Suzuhara sont toutes joliment traitées, qu’il s’agisse de la matriarche quêtant la confiance de son aînée (Takahata Atsuko – Atsu-hime), de la deuxième fille (Sakai Wakana – Kisarazu Cat’s Eye) cachant sa sensibilité par ses propos un peu durs, ou de la benjamine plus joviale cherchant à resserrer les liens entre toutes (Kurashina Kana – Zannen na Otto.). Avec cette pudeur la caractérisant, Mother explore toute la richesse de ces relations parfois tendues, souvent passionnées. Et bien sûr, la signification du rôle de la mère retrouve constamment le devant de la scène.

Qu’est-ce qui fait qu’une maman est une maman ? Des liens du sang ? Reina souffre des violences de sa propre mère qui ne la considère pas mieux qu’un vulgaire objet. Le récit a l’excellente idée d’accorder un épisode entier à Hitomi, à ce qui la conduit à se comporter de cette manière. L’écriture ne l’excuse et ne la dédouane pas, mais permet de comprendre. Ono Machiko (Carnation) incarne avec solidité cette femme n’ayant pas supporté de voir le père de son enfant disparaître. Son actuel compagnon, le terrible et taiseux Masato (Ayano Gô – Frankenstein no Koi), pétrifie sur place et laisse une impression durable malgré ses assez rares apparitions. Comme à son habitude, Mother pose de bonnes questions sur ce qui peut se passer dans la tête de Reina. Doit-elle détester sa mère pour tout ce qu’elle lui inflige ? Doit-elle l’aimer parce qu’elle partage avec elle des liens biologiques ? Lorsque Nao lui propose de l’enlever, elle réfléchit un peu avant d’accepter. La lucidité de cette adorable fillette se révèle autant stupéfiante que triste, car elle a sûrement grandi trop vite et perdu son innocence. La jeune Ashida Mana (Marumo no Okite) l’interprétant lui offre ses lettres de noblesse et se montre incroyable pour son âge. Peut-on se prétendre la mère d’un enfant que l’on a abandonné ? Rapidement, l’ancienne enseignante et celle qui se fait désormais appeler Tsugumi s’enfuient. Leur lien se doit d’être progressivement construit, n’est pas idyllique et ne s’appuie pas sur un modèle traditionnel. Nao tente de fuir la police, un journaliste très suspicieux et un peu trop perspicace (Yamamoto Kôji – Atashinchi no Danshi), mais également les services sociaux. Qui a le droit de décider de ce qui est le mieux pour un enfant ? Mother discute de la cellule familiale, de sa capacité à se modeler. Tsugumi et Nao ne sont pas les seules à s’apprivoiser doucement, une autre femme en profite pour s’insérer à sa manière dans ce duo, Mochizuki Hana (Tanaka Yûko – Oshin), surnommée la dame tête en l’air par la petite fille. Ce personnage dont l’importance s’avère primordiale apporte beaucoup de chaleur, un peu d’humour et de légèreté, mais aussi de la douleur et de l’amertume. Les deux fuyardes n’ont qu’à regarder autour d’elles pour remarquer un entourage étayant n’attendant que ça pour les secourir, mais ont-elles la légitimité de les entraîner dans leurs délits, surtout au sein d’une société si rigide ? Cette production respire l’humanité, dans ses bons comme dans ses moments les plus difficiles. Les derniers épisodes – presque ennuyants et moyennement exécutés – ainsi que quelques situations un peu trop larmoyantes ou forçant les coïncidences l’empêchent malheureusement de devenir un indispensable, mais cela n’entache pas ses qualités.

Pour résumer, le drame humain qu’est Mother n’usurpe pas son titre et rend hommage aux femmes, à la maternité et à tout ce que cela implique. Avec son discours dénué de jugement, souvent déculpabilisant et bienveillant, cette série à l’ambiance lénifiante bouleverse autant qu’elle pousse à la réflexion. À travers ce kidnapping d’une fillette maltraitée, elle développe surtout la naissance d’une superbe relation touchant pour sa franchise désarmante et son authenticité. Malgré la lourdeur de ses sujets majoritairement abordés avec une rare justesse, elle conserve au long cours un message optimiste convoyé par une distribution inspirée. Le voyage s’annonce psychologiquement intense, mais dans l’ensemble, Mother sait se montrer mesurée dans ses propos et oublier les grossières ficelles du mélodrame facile, au profit d’une atmosphère intimiste entremêlant une vague de sentiments à la fois antithétiques et complémentaires. Au bout du compte, elle souligne avec une grâce poétique la richesse et la multiplicité du lien sacré unissant une mère à son enfant.

Doctor Who (saison 9)

Par , le 6 septembre 2017

Tous les regards ont beau se diriger vers la future identité du Docteur annoncée récemment par la BBC, Peter Capaldi et Twelve n’ont pas encore dit leur dernier mot. Reprenons le TARDIS si vous le voulez bien et discutons de la neuvième saison de Doctor Who, constituée de douze épisodes diffusés sur BBC One entre septembre et décembre 2015. Aucun spoiler.

Un garçon se retrouve piégé dans une sorte de champ de mines où les bombes sont remplacées par des mains dotées d’un œil. C’est sur cette séquence plutôt inquiétante et intrigante que la série marque son retour à l’antenne. Elle ne se contente pas d’épater par sa forme soignée, elle lance un nom synonyme de chagrin, de perte et de tragédies : celui de Davros, le créateur des Daleks, les ennemis immémoriaux des Seigneurs du Temps. Si l’audience ne s’en doute alors pas, ces premiers pas symbolisent un fil conducteur de ce chapitre inédit. Le protagoniste phare se voit à plusieurs reprises pris entre deux feux, partagé entre ce qui est éthiquement condamnable, ce que lui hurle son cœur et ce qu’attend la logique. Doit-on tuer dans l’œuf un individu que l’on sait devenir coupable de maintes souffrances ? Peut-on violer toutes les lois physiques pour sauver un ami, quitte à favoriser des paradoxes, voire annihiler l’Univers ? En dépit de son approche plutôt acariâtre, de ses bougonneries et de sa rudesse envers autrui, Twelve ne se départ jamais de sa compassion, de ses désirs de paix et d’une humanité finalement troublante. Beaucoup semblent n’avoir guère apprécié cette douzième mouture lors de la saison précédente, mais celle-ci permet probablement de lever des leviers. Son interprète, Peter Capaldi, a l’opportunité d’y confirmer l’étendue de son talent. Le Docteur fascine par ses monologues comme celui du 9×08, The Zygon Inversion, bouleverse par sa pugnacité dans le magnifique 9×11, Heaven Sent. Dommage que le personnage en tant que tel n’évolue que peu, car l’écriture se contente une fois de plus de répéter ses réflexions sur l’immortalité, sa crainte de finir seul et sa tendance à la fuite ; pire, elle compte presque paresseusement sur le capital émotionnel de l’acteur et non pas sur ses pouvoirs à elle. Il n’empêche que cette incarnation du héros plus mature, plus grave, plaît et donne envie de la suivre malgré une qualité d’ensemble aléatoire et un rythme souvent délayé.

La délicieuse Missy (Michelle Gomez), qui n’est évidemment pas morte, choisit comme d’habitude de jouer les trouble-fêtes et se rappelle au bon souvenir de Clara occupée à ses activités d’institutrice. Elle veut entrer en contact avec le Docteur parce que d’après elle, il serait sur le point de trépasser pour de bon. Pour preuve, elle porte sur elle un étrange disque contenant le testament du voyageur spatiotemporel. La question d’un hybride est aussi vaguement lancée… Contre toute attente, cette saison ne se borne pas à un arc feuilletonnant tarabiscoté, bien que le scénariste ne puisse s’abstenir, pour la énième fois, de multiplier les idées, de titiller la curiosité de l’audience et de ne jamais répondre à grand-chose. Les tics de Steven Moffat ne sont tristement pas méconnus et s’ils s’avèrent peut-être moins horripilants que par le passé, ils persistent. Pourtant, les annonces ne manquent pas, notamment sur la conclusion avec la mention de Gallifrey et, donc, de cette intrigue autour d’un être métissé finissant vite en eau de boudin. Au cours de cette année, tout se recycle, les enjeux peinent à s’installer et induisent le sentiment d’une stagnation par moments gênante, surtout qu’aucun évènement ne paraît inscrit dans la roche. Les points supposés fixes sont détournés, les portes laissées toujours entrouvertes. Le dernier épisode l’illustre trop bien avec Clara, personne qui aurait mérité de se borner à l’aventure précédente ou mieux, au bonus de Noël. Tout ça pour ça, finalement ? Ne le nions pas, l’émotion transpire à travers plusieurs magnifiques passages, probablement grâce au talent et à l’alchimie des comédiens, mais tout de même, plus d’audace et de changements offriraient davantage de coffre à une série se contentant souvent de resservir une même formule. Le classicisme n’est en rien une tare, bien au contraire, mais transformer un tournevis sonique en lunettes ou fournir à son héros une guitare électrique ne suffisent pas. Quoi qu’il en soit, plus que jamais, c’est la relation liant le Docteur à sa fidèle comparse qui occupe le devant de la scène.

Twelve aime sincèrement Clara. Toute ambiguïté a heureusement disparu entre eux depuis que le Seigneur du Temps s’est métamorphosé, seule prime une grande et belle tendresse. Dès qu’elle se trouve en danger, il réagit viscéralement et montre une colère assez inhabituelle, parfois dangereuse pour le bien de l’Univers. La jeune femme, elle, a fait le deuil de son compagnon et redémarre le cours de sa vie d’institutrice parcourant l’espace-temps sur ses loisirs. Énergique, astucieuse, perspicace et plutôt insouciante, elle commence à faire de l’ombre à son maître en la matière et se surprend à imaginer endosser son costume, pensant presque pouvoir le surpasser. Tout du moins, c’est ce que la fiction tente de faire croire, car à l’écran, Clara est trop passive dans ses actions. En seconde moitié de chapitre, elle prend de plus en plus de risques, quitte à flirter avec des attitudes inconsciemment suicidaires. Le duo poursuit ses pérégrinations s’étalant souvent sur deux épisodes, avec un résultat à double tranchant. L’histoire peut ainsi approfondir ses propos, mais pour le coup, le rythme perd ici surtout en intensité. Sleep No More scénarisé par Mark Gatiss est le seul vrai récit indépendant et se révèle d’ailleurs mauvais avec son montage façon found footage. Ne le nions pas, dans l’ensemble le visionnage demeure correct à défaut de se montrer mémorable. Toutes les habitudes de Doctor Who répondent à l’appel avec un huis clos claustrophobique sous les mers, maintes références plus ou moins évidentes à son propre univers, des parallèles politiques avec notre actualité contemporaine ou encore un retour à une période historique phare, à savoir celle des Vikings. À ce sujet, la fiction introduit un personnage susceptible de devenir récurrent, Ashildr, jouée par Maisie Williams (Game of Thrones). La production aurait pu la rendre plus attachante et évolutive, mais elle a au moins le mérite de l’associer au Docteur de manière quelque peu originale, avec un certain ascendant de sa part et non pas l’inverse. Bref, le moteur ronronne tranquillement avant de s’emballer en fin de course, surtout grâce au splendide et intimiste Heaven Sent voué à rester dans les annales, plaçant son héros seul au monde pour ce qui ressemble à l’éternité. Plus que jamais, l’ensemble séduit par sa photographie envoûtante et sa mise en scène étudiée.

En résumé, quand bien même la neuvième saison de Doctor Who se réveille lors de son superbe et dernier quart, elle délivre surtout jusque-là un divertissement standard souffrant de temps à autre du principe du double épisode. Ce n’est déjà pas si mal, mais au regard de ce que la série a jadis offert, la pilule a toujours beaucoup de peine à passer. En dehors de quelques indécrottables tours de passe-passe, d’un arc insipide sur ce fameux hybride et de tentatives d’illusion, les scénarios se contentent d’une formule plus posée qu’à l’accoutumée avec ce showrunner. Mais ils oublient au passage de laisser un souvenir vivace, car tout y respire un sentiment de déjà-vu et de quelques longueurs décousues. La production semble parfois dire tout et son contraire, comme si elle ne savait pas ce qu’elle désirait dessiner ou oser se mettre à dos son audience avec des mesures définitives. Malgré tout, l’épilogue et son acteur phare lui permettent de repartir la tête haute et de tempérer ses critiques. Et les détracteurs de Steven Moffat – comme moi ! – se consolent en se répétant que son règne touche heureusement bientôt à sa fin.