Borgia (saison 3)

À l’instar de The Borgias, la série franco-allemande Borgia a dû s’arrêter en cours de route et se contenter de trois saisons. Tom Fontana capitalisait apparemment sur quatre années, mais il a tout de même eu le temps de mettre en chantier une conclusion en bonne et due forme. Pour l’occasion, quatorze épisodes d’une bonne cinquantaine de minutes, diffusés sur Canal+ entre septembre et octobre 2014, composent ce chapitre plus long que les autres. Aucun spoiler.

Alors que les années précédentes illustraient les évènements sans forcément appuyer les dates de manière très précise, ce n’est pas le cas de celle-ci. En effet, à l’exception du 3×09 et 3×10, chaque épisode se concentre sur une année, ce qui permet à l’ensemble de commencer en 1495 pour se terminer en 1507. Cette approche s’avère dans les faits pertinente puisqu’elle brosse justement les fondamentaux de l’époque. Sauf qu’en réalité, elle montre assez rapidement ses faiblesses, car elle survole plusieurs moments méritant davantage d’exploitation et malgré un fil chronologique avançant brusquement, le rythme ne gagne curieusement pas en intensité. Caterina Sforza, par exemple, disparaît aussi vite qu’elle arrive. Résultat, l’homogénéité n’est pas le maître mot et l’agencement artificiel des scènes laisse perplexe. Il s’agit d’un défaut déjà connu de Borgia qui manque de vigueur et se contente parfois d’échanges presque monocordes au lieu de favoriser une chaleur épique et humaine. Les bonnes idées sont légion, mais elles restent trop souvent à l’état embryonnaire. Cette troisième année ne change donc pas la donne et si la volonté de cette œuvre télévisée de privilégier le factuel en dépit de quelques prises de liberté plaît, elle oublie tantôt que l’Histoire est avant tout bâtie par des individus. Leur intimité, leurs doutes et fêlures nécessitent d’être explorés convenablement et ne pas se borner à des accessoires. Écrire que la production n’a pas enrayé l’aspect désincarné de ses débuts ressemblerait à une attaque infondée, mais compte tenu du potentiel évident et de la saison précédente davantage réussie, celle-ci finit par légèrement décevoir. L’épilogue le représente à merveille parce que s’il répond aux interrogations et termine consciencieusement cette fresque familiale, il aurait gagné à se montrer plus exaltant avec son rebondissement inattendu. En fait, Borgia souffre peut-être d’un sensible ton scolaire et à vouloir trop bien faire, elle reste prévisible. Dommage. Il n’empêche que le récit, lui, fascine par sa richesse.

Rares sont les personnes à gravir les échelons impunément sans éprouver de sérieux contrecoups. Jusqu’à présent, les Borgia vainquaient leurs ennemis venant de toute part et en sortaient généralement la tête haute. Cette série d’épisodes marque leur déclin inexorable. En plus d’afficher des signes de vieillesse, Rodrigo se perd dans des méandres tourmentés et ne prend même pas toujours la peine de gérer sa papauté comme il le devrait. Il tente tant bien que mal de chasser Giulia de son cœur et d’effacer cette attirance plus que malsaine pour sa fille, Lucrezia. L’ecclésiastique s’avère encore plus pathétique que jamais et une maladie organique commence à le ronger, illustrant aux yeux de tous que ce guide spirituel n’est plus exactement lui-même. Plus les mois défilent et plus celui-ci ressemble au portrait ayant transcendé les siècles. Obèse, gras, obsessionnellement jaloux et psychologiquement affaibli, il essaye lors de vagues éclairs de lucidité de récupérer le contrôle, mais la belle et dérangée Farnese surgit systématiquement pour le ramener à ses démons. Bien que le personnage n’inspire pas une quelconque sympathie, le travail de sa fine caractérisation fait mouche. Partagé entre ses émotions, désirs et devoirs, Rodrigo ne sait plus de quelle manière se comporter et ne maîtrise plus la situation, subissant tout ce qui se déroule comme une marionnette. Se focaliser sur son lien presque fusionnel avec l’énigmatique Francesc Gacet fait figure d’une des plus grandes réussites de la saison. Sa rencontre avec une femme croyante le bouleverse et le pousse à reconsidérer son attitude, lui qui est pourtant censé agir au mieux et ne pas bafouer son supposé sacerdoce. Borgia égratigne sérieusement cette religion et si la surenchère de violence gratuite n’apporte pas grand-chose comme le prouvent ces énièmes scènes de torture, l’atmosphère en profite pour se doter d’une tonalité suffocante. Quoi qu’il en soit, cette déliquescence progresse pas à pas et touche tous les Borgia.

Tandis que Rodrigo sombre peu à peu dans le néant, ses enfants bataillent pour se créer un futur et ne pas être entraînés dans cette lente chute. Depuis que son père lui a offert un poste à responsabilités, Lucrezia a pris goût au pouvoir et compte bien le conserver coûte que coûte. Or, la société et sa condition de simple femme entravent ses ambitions parfois démesurées. La jeune protagoniste continue de louvoyer, de manipuler les hommes et de jouer de son charme. Malheureusement, le scénario ne sait utiliser ce personnage que d’une unique manière et ne sort pas de ce registre avec les d’Este, sa belle-famille toxique. Cette absence de réelle évolution dessert cette héroïne vraisemblablement irrésistible et l’interprétation empruntée d’Isolda Dychauk n’arrange toujours pas quoi que ce soit. Complots, empoisonnements, relations adultérines et inceste composent le quotidien si peu banal de ces individus accusés de diverses perversions. À ce propos, le lien unissant Lucrezia à Cesare n’est pas oublié et après des débuts initiaux peu probants et maladroitement amenés, la formule finit enfin par fonctionner. Leur amour transpire à travers les épisodes et malgré un sentiment diffus de malaise, il demeure innocent et apporte simultanément un vent candide contrastant avec le reste fort pessimiste. Les luttes intestines, les manigances des cardinaux se sentant pousser des ailes maintenant que le souverain pontife peine, les menaces étrangères dont celle venant de France et les alliances éphémères alimentent un récit géopolitique traité avec rigueur, mais où l’intime prend régulièrement le dessus. C’est l’occasion d’y rencontrer des figures notables telles que Louis XII, Philippe de Habsbourg (Tom Wlaschiha – Game of Thrones), Nicolas Machiavel ou encore Léonard de Vinci (Paul Rhys). Ceux ayant regardé The Borgias apprécieront en plus d’en voir davantage, car la version étasunienne s’est arrêtée bien avant 1507. D’ailleurs, d’aucuns pourraient se demander quelle production nécessite un investissement. Le choix n’est pas simple puisque toutes deux diffèrent grandement. Pour ma part, je conseille les deux. Étonnamment, elles atténuent leurs lacunes inhérentes avec le portrait enlevé de Cesare Borgia.

En dehors de la famille dont elle porte le titre, cette fiction se dote d’une impressionnante galerie de personnages. La saison cherche encore une fois à explorer plusieurs d’entre eux et à travers quelques traits de caractère insérés avec tact, elle accomplit correctement sa mission. Les Farnese possèdent plus de temps que les autres et ces épisodes illustrent les envies de grandeur de Giulia, l’ex-maîtresse de Rodrigo contaminant en même temps son attachant frère, Alessandro. Ces Romains ne manquent pas de panache sauf que l’intrigue sur la magie noire provoque surtout des moqueries. L’amitié du jeune cardinal et de Cesare, après avoir été un peu mise sur le côté dans le passé, revient sur le devant de la scène. Cette dynamique résume à elle seule toute l’ambivalence des relations des Borgia. À chaque rapprochement se succède un déchirement tant l’instabilité gouverne ces individus perdus. Ils semblent tous chercher le pouvoir, mais cette quête infinie n’apporte que tristesse et chaos. Le flamboyant et féroce Cesare remporte moult conquêtes, cumule les titres grandiloquents et n’a sûrement jamais été aussi isolé. Mégalomaniaque, imprévisible et consumé par ses désirs, il paraît inarrêtable. L’interprétation habitée de Mark Ryder transcende cet homme fascinant réussissant toujours à se sortir de n’importe quelle situation et n’hésitant pas à se révéler parfois hautement amusant. Cette salve d’épisodes est clairement la sienne. Son charme magnétique, ses brillantes stratégies, ses accès de violence, le rejet de son père qu’il adore détester et son amour immodéré pour sa sœur participent à la peinture de cet antihéros dangereux s’étant forgé une carapace inébranlable dans l’espoir de dissimuler ses blessures.

Pour conclure, cette troisième saison de Borgia symbolise la chute fatalement inéluctable de sa famille espagnole se haïssant comme s’aimant passionnément. Elle a beau s’échiner à sauver les apparences et à bâtir un empire, elle essuie les échecs les uns après les autres, jusqu’à ne plus pouvoir se relever. Bien que la série ait rectifié en cours de route plusieurs de ses erreurs, elle ne parvient tout de même pas à s’en affranchir totalement. Si sa représentation historique et géopolitique marque par son soin du détail et de la fidélité, elle souffre d’un certain académisme descriptif et d’un rythme souvent plus que déséquilibré. Heureusement, malgré une prévisibilité légèrement décevante et une absence d’émotions à fleur de peau, subsiste l’attachement pour ces personnages fort complexes ne laissant pas une seule seconde indifférent. L’épilogue tend en plus à occulter plusieurs de ces lacunes, lui qui se permet de surprendre l’audience dans le bon sens du terme. Sans se révéler indispensable, cette version européenne non dénuée d’un humour mordant se dote d’une véritable identité et fascine par sa peinture au vitriol d’une période riche en rebondissements. En tout cas, elle mérite d’être regardée à partir de l’instant où l’on apprécie ces productions en costumes où les impitoyables jeux de dupes se taillent la part du lion.

Par |2017-05-01T13:58:04+02:00juillet 27th, 2016|Borgia, Séries allemandes, Séries françaises|0 commentaire

Peplum (saison 1)

Il est tellement rare de voir de nouvelles fictions mettant l’Antiquité à l’honneur qu’il y a de quoi avoir envie de se jeter sur n’importe quoi. C’est ainsi que la série Peplum, notamment produite par Thierry Ardisson, s’est retrouvée dans mes dossiers. Sa première saison comporte trois épisodes de quatre-vingt-dix minutes chacun qui furent diffusés entre février et mars 2015 sur M6. Contre toute attente, en dépit d’audiences en berne et d’une mauvaise réception, la chaîne a décidé de lui offrir une suite. En revanche, elle se contentera de capsules de trois minutes et des poussières, ce qui ne sera sûrement pas un mal. Aucun spoiler.

Bravus est un ancien esclave travaillant désormais sous les ordres directs de l’empereur César Maximus en tant que Premier conseiller. Sa tâche s’avère à la base déjà compliquée puisqu’il tente de préserver la paix et la tranquillité de ses concitoyens, mais il doit en plus composer avec un dirigeant tyrannique et profondément stupide, tout en répondant aux exigences de sa famille appréciant ses privilèges. Il va sans dire qu’arrive un moment où la crise de nerfs s’annonce.

Malgré les critiques assassines dès la sortie de Peplum et les avertissements d’un proche connaissant mes goûts, j’ai décidé de lui donner sa chance. Je n’y peux rien, j’aime trop cet univers historique pour ne pas essayer tout ce qui s’y rapporte. Et puis, honnêtement, la courte durée de cette saison permet justement de limiter l’investissement. Beaucoup l’ont vraisemblablement comparée à Kaamelott que je n’ai jamais regardée, car les quelques rares et brefs passages sur lesquels j’ai eu l’occasion de tomber ne m’ont pas du tout intéressée. Je serai donc incapable de préciser si le plagiat ne fait aucun doute ou, plus simplement, d’indiquer les similitudes. Personnellement, je l’apparenterais à la britannique Plebs en raison de son contexte et de ses figures plutôt idiotes. Avant de discuter du sujet du jour, je tiens également à informer les nouveaux sur Luminophore que je ne me trouve pas dans le public visé par cette fiction. Les comédies ne m’attirent pas et, de surcroît, l’humour français me laisse presque toujours de marbre. La présence de Thierry Ardisson à la production tend surtout à m’effrayer, d’ailleurs. En dehors de son cadre, Peplum ne détient effectivement pas, sur le papier du moins, d’un quelconque élément susceptible de m’enthousiasmer. Bon, ce n’est pas la peine de faire durer le suspense artificiellement, ce que j’ai regardé ne m’a pas plu. Sans forcément conspuer violemment cette série comme d’autres l’ont fait, il paraît indéniable qu’elle ne dispose que trop peu d’atouts.

Bien qu’elle comporte trois épisodes, chacun d’entre eux est en réalité divisé en une succession de chapitres, ce qui rend le visionnage assez particulier et découpé. Si la fiction a été conçue pour s’apparenter à un programme court, pourquoi ne pas l’avoir diffusée de la sorte ? Son format atypique entrave quelque peu le divertissement et induit un certain manque de fluidité dérangeant. Surtout qu’au final, malgré un semblant de fil conducteur, la continuité des intrigues ne prime pas du tout tant les récits se suivent et n’apportent pas une véritable évolution narrative ou des personnages. En revanche, la forme en tant que telle ne se veut pas si catastrophique que ce que l’on aurait pu imaginer. La musique composée par Dominique Grimaldi tente de créer une atmosphère digne de ce nom, mais botte en touche avec ses sonorités convenues et parfois grandiloquentes. S’agissant d’une production humoristique, la partie historique n’est qu’un accessoire parmi d’autres pour offrir un parallèle avec l’époque contemporaine. C’est pourquoi y voir maints anachronismes, erreurs factuelles et de costumes ne gêne pas de trop, surtout comparé au reste. Visuellement, en dépit d’une photographie trop pimpante et lisse, les épisodes s’en sortent plutôt bien et les figurants assez nombreux permettent de s’immerger relativement vite dans cet univers choyant le second degré.

L’ambition de Peplum transpire à travers ses aventures sauf qu’au bout du compte, le résultat ne convainc guère. Pourtant, les idées répondent à l’appel, mais l’écriture hasardeuse, le traitement caricatural des protagonistes, la mise en scène assez poussive et les dialogues régulièrement indigents plombent littéralement l’ensemble. Dérider les zygomatiques n’est jamais facile et pour cela, cette série s’arme essentiellement d’un humour pince-sans-rire. Sur un ton sérieux, elle propose des tranches de vie où les héros interagissent et se retrouvent confrontés à différents obstacles souvent incongrus. L’objectif semble être de créer un décalage supposément drôle entre le registre moderne et le cadre rigide de la Rome antique. Malheureusement, les blagues se succédant à vitesse maximale ne font que trop rarement mouche. Les gags sont recyclés à outrance et peu novateurs. Accessoirement parlant, la voix off assénant des banalités et répétant ce qui a déjà été montré à l’écran n’arrange pas quoi que ce soit. Peplum s’en sort un peu mieux avec l’interprétation de plusieurs acteurs, dont le personnage principal, Bravus (Pascal Demolon – Rani), qui doit courir partout entre l’Empereur invivable et ses proches nécessitant d’être surveillés en raison de leurs constantes bêtises. Dans tous les cas, le scénario est d’une simplicité extrême et se borne trop souvent à jouer avec ses invités : Michèle Laroque, Isabelle Nanty, Franck Dubosc, Kad Merad, Olivier Baroux, Norman Thavaud et beaucoup, beaucoup d’autres.

Au sein des trois épisodes, Bravus se trouve ainsi confronté aux demandes de César Maximus (Jonathan Lambert), souverain impossible et profondément idiot. Naturellement, comme ce dernier n’est pas doté d’une once d’intelligence et ne supporte pas d’être contredit, le héros doit tempérer à longueur de journée. Entre les révoltes du peuple, les émissaires de régions voisines et autres missions de son travail, il n’arrête pas. À la maison, sa femme (Nicole Ferroni) a du mal à s’adapter à sa vie de riche puisque dans le temps, Bravus était un esclave. Leurs enfants, eux, s’en accommodent parfaitement ; le fils (Anthony Sonigo) s’intéresse au christianisme et la fille (Lou Chauvain), elle, est une grande superficielle matérialiste. Bref, les stéréotypes et clichés ne manquent pas, mais ils sont surtout là pour être tournés en dérision et alimenter les blagues. L’arrivée des nouvelles technologies, la misère sociale et plus principalement l’ouverture sur une religion monothéiste figurent au rang des parallèles avec notre époque, bien que ces thématiques demeurent tout de même assez ténues. L’idéal aurait justement été de davantage les appuyer et de mettre en arrière-plan les autres évènements plus passe-partout.

Pour résumer, la première saison de Peplum illustre les aventures rocambolesques du pauvre conseiller d’un empereur décadent pas très malin tentant à sa manière de conjuguer vie professionnelle et personnelle. Dès le départ, cette production se fourvoie avec son format trop long, haché et finalement peu adapté. Avec un défilé d’invités et une succession de rebondissements supposément humoristiques, elle n’approfondit jamais quoi que ce soit et se borne à des situations déjà vues, redondantes et d’une platitude extrême. En oubliant de soigner son écriture et ses répliques ou de rythmer ses vignettes scénaristiques, elle montre sa paresse et ne parvient donc pas à divertir convenablement. C’est d’autant plus dommage que son ton moderne faussement décalé dans un décor ancien, ses liens avec l’actualité et son absurdité ironique auraient pu satisfaire un minimum, à défaut de laisser une empreinte mémorable. En bref, non, cette série ne mérite probablement pas d’être autant décriée, mais elle ne nécessite pas non plus un quelconque visionnage, sauf si la suite réussit à s’affranchir de ces moult écueils.

Par |2017-05-01T13:58:09+02:00juin 1st, 2016|Peplum, Séries françaises|0 commentaire