Prosperity | Prospérité (mini-série)

Après avoir déjà discuté de plusieurs séries partiellement produites en Irlande, il fallait bien finir par en regarder une issue en intégralité de ce pays. Pour commencer en douceur, rien de tel qu’une mini-série, et en l’occurrence ici, Prosperity, connue également sous le titre français Prospérité. Composée de quatre épisodes de quarante-cinq minutes, elle fut diffusée en septembre 2007 sur RTÉ Two. Elle a été réalisée par Lenny Abrahamson et écrite par Mark O’Halloran. Les deux ont d’ailleurs déjà travaillé ensemble à plusieurs reprises au cinéma. À noter que la série a reçu deux prix aux IFTAs (Irish Film and Television Awards) pour sa réalisation et son scénario. En France, les épisodes passent dès ce mois-ci sur Eurochannel qui, rappelons-le, est soit accessible en VOD sur leur site, soit via les bouquets de SFR (chaîne 101), Free (chaîne 130), Bouygues (chaîne 139) et Virgin Mobile (chaîne 194). Aucun spoiler.

À travers quatre vignettes distinctes, Prosperity s’attarde sur la même journée de quatre habitants de Dublin n’ayant, a priori, rien en commun bien qu’ils soient tous en marge de la société.

Lorsque l’on commence cette mini-série irlandaise, le doute n’est guère possible. Son titre, traduisible en français par prospérité, est plus ironique et amer que vecteur d’espoir. Pour bien comprendre le côté grinçant de cette production, il est bon de se rappeler qu’en 2007, l’Irlande profitait encore de l’essor de l’Union Européenne et était dès lors considérée comme un pays riche, après avoir été un des plus pauvres du continent. Grâce à une augmentation du salaire net, une baisse du chômage et une diminution de la dette publique, l’économie s’était améliorée de manière remarquable. Par la suite, dès 2008, l’état a subi de plein fouet les effets de la crise financière comme tout le monde en a entendu parler. En d’autres termes, Prosperity se déroule donc avant ce fameux contre-coup, soit durant la période du tigre celtique supposément facile. La série dépeint une tranche de la population n’ayant plus grand-chose à perdre et ne profitant assurément pas du « miracle économique irlandais » dont la prospérité est un des éléments forts.

Les épisodes se focalisent sur la journée de quatre personnalités vivant dans des quartiers proches, au nord de la capitale. Chaque partie se consacre ainsi à un personnage en particulier. Si ces principales figures ne se connaissent pas, elles se croisent parfois, dans la rue, au bar-tabac ou encore dans le parc. De cette manière, il n’est pas rare d’apercevoir un des visages vus auparavant, ce qui offre une sorte de connexion appréciable entre les chapitres. Ce parti pris narratif n’est au demeurant pas désagréable puisqu’il propose un aperçu global d’une population désespérée, tout en n’oubliant pas les différences interindividuelles. En revanche, il est parfois difficile de ne pas être sensiblement frustré en réalisant que l’on ne connaîtra jamais la suite des évènements. Le premier épisode est probablement le plus faible des quatre en raison de la fadeur ennuyante, volontairement accentuée, de l’héroïne.

Dans un premier temps, il est question de Stacey (Siobhan Shanahan), une jeune fille de 17 ans mère d’un bébé de trois mois. Vivant dans un centre d’accueil pour sans-abris, elle passe toutes ses journées à patienter. Déambulant dans la rue avec sa poussette, attendant sans rien faire dans un centre commercial, elle paraît regarder sa vie passer devant elle, passivement. Quasi apathique, elle ne s’exprime que par monosyllabes ou pour tout simplement répondre oui ou non aux questions. Cette journée est pour elle plus que morne mais elle n’est probablement pas différente de la veille, et encore moins du jour à venir.
Le second épisode s’attarde sur Gavin (Shane Thornton), un adolescent de 14 ans souffrant de bégaiement. Raillé par les autres, il ne semble n’avoir qu’un unique ami, Conor. Plutôt que d’aller en cours, ils traînent tous les deux dans la ville. Ils y rencontrent d’autres laissés pour compte. Ce duo est atypique et possède un côté presque truculent et burlesque jusqu’à la fin, terrible et très noire. Gavin, en dépit de son comportement passif-agressif n’est pas un mauvais garçon ; il ne sait juste pas contrôler ses émotions et manque cruellement d’affection. Malheureusement, que ce soit avec sa mère dépassée par les évènements, ou son père, démissionnaire, il ne peut compter sur personne.
La caméra met par la suite en avant Georgie (Gary Egan), un quarantenaire revenu vivre chez sa mère. Alcoolique, au chômage et père d’un garçon, il erre dans les rues en buvant canette de bière sur canette de bière. Dépressif, il souffre vraisemblablement d’anhédonie et d’asthénie, lui qui ne veut plus rien faire et qui n’a goût à rien. Son fils, il l’aime certainement, bien qu’il ne le supporte malgré tout guère car il ne voit que son propre échec à travers lui. Réaliser qu’un autre homme, le nouveau compagnon de son ex-femme, prend progressivement une place importante – sa place – ne le plonge que davantage dans ses idées noires. Pour information, le personnage de Georgie est apparu dans Adam and Paul, le film d’Abrahamson.
Enfin, avec Pala (Diveen Henry), la journée se termine en compagnie d’une immigré d’origine nigérienne. Vivant dans un taudis bruyant, seule et accumulant les petits boulots mal payés, elle tente de joindre les deux bouts, en espérant pouvoir un jour faire venir son fils près d’elle. Elle est pourtant volontaire mais, outre les remarques racistes, elle ne peut s’en sortir. Lors de ce jour se concluant d’une façon extrêmement amère, rien ne se passe comme prévu et elle en vient à considérer des solutions dégradantes.

 

Si ces vignettes sont donc à première vue différentes, elles possèdent un traitement similaire. Se rapprochant d’un format documentaire, Prosperity en devient réaliste, voire même naturaliste. Les scènes s’enchaînent et ne sont là que pour accentuer la morosité latente, rendant les quelques moments joyeux et innocents presque plus durs à regarder. Dans une série habituelle, plusieurs séquences auraient facilement été coupées au montage ou n’auraient tout simplement jamais été envisagées pour leur absence d’intérêt du point de vue fictionnel. Dans cette mini-série, le but n’est pas de divertir le public mais plutôt de le placer face à une société qui n’est ni parfaite, ni à pointer du doigt, et qui est au final pas si éloignée de la nôtre. Sans pathos, misérabilisme ou au contraire, une volonté de rendre glamour et atténuer certains traits, le script met en scène un quotidien banal, avec une sincérité et une sobriété désarmantes. La lenteur des plans s’approche plus de la torpeur et progressivement, l’amertume s’installe. Le silence accompagne parfaitement ces passages presque nus et sans artifice. De ce fait, lorsque la musique entre en mouvement lors de séquences muettes, le contraste n’en est que davantage marqué et accentue cette solitude omniprésente dans cette capitale pourtant bien peuplée. L’ambiance en devient dès lors âpre et ces tranches de vie mettent clairement mal à l’aise tant elles pénètrent dans l’intimité, celle au visage plus que dégradant que l’on tend à cacher à autrui. Ce qui est particulièrement frappant, c’est que ce que l’on voit n’est pas extraordinaire et peut se dérouler n’importe où, n’importe quand et pour n’importe qui à un moment donné de son existence. Bien que quelques clichés parsèment l’écriture, les caractérisations des personnages sont suffisamment approfondies pour en devenir authentiques et ambiguës. Les motivations des protagonistes sont en effet assez brumeuses et il est alors difficile de savoir que penser d’eux. Victimes consentantes ou battants au bout du rouleau ? L’ensemble prouve que tout est toujours plus complexe. Ajoutons-y une réalisation efficace s’approchant par moments d’une peinture nuancée de gris tristement poétique, et le tableau n’en devient que plus abrupt et rude. Visionner Prosperity n’est pas de tout repos et laisse sans aucun doute une impression dérangeante.

Au final, Prosperity dresse un constat sombre, austère et définitivement amer d’une population désabusée en marge de la société à Dublin. De façon très ironique au vu du titre, celle-ci est loin de profiter des supposées richesses et du mode de vie aisé pourtant alors régulièrement vanté en Irlande. S’approchant d’un documentaire et d’une vision réaliste, la caméra ne cherche jamais à romancer ou à banaliser ce qu’elle illustre. Ici, ce qui prime est l’ordinaire avec sa lenteur, son côté lugubre, terrible, sombre, et l’angoisse qui le traverse régulièrement. De cette manière, cette production prône avant toute chose une sobriété touchante et particulièrement troublante. En distillant un climat presque intrusif, la mini-série met mal à l’aise et amène à faire réfléchir sur cette misère toujours prégnante et à laquelle on n’a guère envie de penser. Ces quatre épisodes forment alors un tout solide s’apparentant à un portrait social d’un milieu défavorisé dans lequel l’espoir ne semble pas exister, véritable reflet d’une époque désenchantée.

Par |2018-07-06T18:08:24+02:00février 8th, 2013|Prosperity, Séries irlandaises|0 commentaire

The Borgias (saison 2)

Si je ne suis pas encore allée voir ce que valait la version européenne des Borgia de Tom Fontana (c’est toujours au programme), j’ai débuté l’année 2013 dans l’opulence et l’ambiance latine avec la seconde saison de The Borgias. Composée de dix épisodes d’une petite cinquantaine de minutes, celle-ci est passée entre avril et juin 2012 sur Showtime. La suite est prévue aux États-Unis dès le 14 avril prochain. En France, il n’y a aucune nouvelle quant à une hypothétique diffusion. Aucun spoiler.

Sans être mauvaise, la première saison de The Borgias laissait un goût légèrement amer dans la bouche dans le sens où elle ne réussissait pas à tirer parti de son potentiel pourtant plus que vaste. Avec une écriture assez paresseuse et une trop grande hétérogénéité au niveau de ses intrigues, il lui manquait plusieurs éléments pour se montrer enthousiasmante. En revanche, la forme était clairement soignée. Du point de vue esthétique, la saison deux continue sur cette lancée. Avec des costumes magnifiques, une bande originale composée par un Trevor Morris visiblement inspiré, et une atmosphère à mi-chemin entre le faste excessif et la dévotion sincère, il est aisé de se plonger dans cet univers ambivalent et tourmenté. En outre, si les décors étaient jusque-là tout à fait satisfaisants, le niveau paraît s’être élevé. Par exemple, admirer le château Saint-Ange fait plus que plaisir et en dépit d’incrustations à l’ordinateur moins abouties que d’autres, l’ensemble se révèle on ne peut plus solide. Une chose est sûre, la réalisation est une fois de plus de haute volée avec une superbe photographie et un soin du détail dont le but premier est de proposer une peinture vivante de la Renaissance italienne.

Après avoir effrontément manipulé Charles VIII, Rodrigo Borgia profite de sa courte victoire tandis que les morts s’entassent à Naples, ravagée par la peste. Maintenant que la tiare papale se trouve sur sa tête, il n’a pas d’autre choix que de s’engager dans une lutte de tout instant pour ne pas se la faire ravir. Les menaces sont effectivement de tout ordre et touchent à la fois des domaines comme la géopolitique, la religion et, surtout, sa vie personnelle. Si certaines sont directes, d’autres sont bien plus insidieuses et, par conséquent, plus dangereuses. Au cours de ses épisodes, la seconde saison tente de cette façon d’approfondir trois axes majeurs. Étrangement, la foi et la spiritualité sont assez rapidement balayées. Plus que d’être moins présentes que d’autres thématiques, elles sont surtout amenées avec une évidente superficialité. Il est vrai que les Borgia n’ont jamais été réputés pour leur grande dévotion, mais des personnages comme le cardinal Della Rovere, cherchant encore et toujours de multiples moyens de renverser celui qu’il juge pire qu’un impie, méritent plus de développement et de ne pas se résumer à un opposant aussi fade. Les motivations de cet ecclésiastique sont peu exploitées et sa quête s’approche bien plus du fanatisme que d’une ferveur catholique dénuée de reproches. Un juste milieu ou une ambiguïté plus fine auraient été appréciables compte tenu de ce que l’on sait de l’homme. Le jeune moine gravitant autour de lui en est une illustration plus que concrète. Certes, Della Rovere dispose de moyens efficaces dans sa vendetta, mais il est trop rarement vraiment menaçant. D’ailleurs, le cliffhanger du season finale est bien sûr assez plaisant à ce sujet bien qu’il ne laisse tellement peu de doutes quant à la suite qu’il en devient, au final, presque ostentatoire. À vrai dire, tout comme en 2011, le cardinal donne surtout l’impression de se démener seul, dans son coin, en attendant le bon moment pour agir ; pas une fois l’intrigue ne se dote à ce niveau d’un minimum de tension ou de suspense. Cette absence d’implication n’est pas foncièrement dérangeante, car elle est contrebalancée par d’autres éléments plus positifs, mais elle prouve aisément que la partie liée à la religion est bien faible dans The Borgias. Dans le même ordre d’idées, le pan entier dédié à la corruption de l’Église, avec la transformation en théocratie de Florence et la montée en puissance du prédicateur Girolamo Savonarola, aurait gagné à être moins sommaire. Ne le nions pas, la richesse de cet arc en Toscane est plus que palpable si ce n’est que la caméra préfère parfois s’attarder avec trop de lourdeur sur des intrigues romanesques bien moins méritantes et ne menant à rien. Le rythme en devient de temps à autre vacillant et quelques épisodes sont moins prenants que d’autres. Quoi qu’il en soit, des séquences historiques, comme le bûcher des vanités transcendé par un excellent Machiavel, à l’esprit lucide et acéré, offrent un meilleur ancrage dans l’époque. Ce dernier gagne justement ses galons et joue sur tous les tableaux, dont tous ont pour point commun de s’apparenter à un jeu de pouvoir et d’apparence à grande échelle, où l’honneur et la jalousie gouvernent les actes.

Après la débâcle à Naples et le mariage de Lucrezia suivi d’une humiliation publique probablement difficile à digérer pour son ancien époux, il n’est pas étonnant que les Français et les Sforza s’engagent dans une guerre contre les Borgia. Comme le veut l’adage les ennemis de nos ennemis sont nos amis, les deux s’allient et décident de marcher conjointement sur Rome. Ne disposant pas d’une armée capable de rivaliser avec les forces extérieures, le Pape se trouve en très mauvaise posture. Pour cela, il doit requérir à de nombreux stratagèmes et autres manipulations dont il semble friand. À l’instar de la première, cette nouvelle saison installe par conséquent une course à la puissance et au prestige ne possédant aucune frontière. Le début est tout particulièrement stimulant, notamment grâce à une Caterina Sforza implacable, forte et extrêmement intelligente. En dépit de sa condition de supposée simple femme, elle mène les siens d’une main de fer et ne se plie aucunement aux Borgia qui, eux, n’hésitent jamais à user des pires bassesses. Malgré la gratuité de développements tels que celui amenant un homme dans son lit, ceux-ci permettent d’éclairer cette noble italienne tirant profit de n’importe quelle situation. Dans tous les cas, si des défauts demeurent et que des rebondissements dispensables égrènent là aussi la saison, ces épisodes inédits réussissent avec une bien plus grande dextérité à se calquer sur des évènements factuels pour dépeindre un tableau moins brut et plus fin. Par exemple, le penseur et philosophe Machiavel dispose d’une place honorant sa valeur et ne se résume plus à légitimer par son unique présence l’authenticité de l’ensemble de manière peu subtile. La dynamique qu’il entretient avec Cesare Borgia, figure dont il s’inspirera par la suite pour son illustre Le Prince, amène ainsi d’excellentes séquences dignes d’intérêt. En d’autres termes, la véracité historique s’intègre de façon bien plus homogène à la fiction, ce qui permet à The Borgias d’apparaître plus maîtrisée. Des épisodes comme le 2×03, The Beautiful Deception, alliant de fameuses anecdotes à des faits connus de tous, sans oublier la dimension plus humaine et romancée, symbolisent les succès de la saison. La série l’avait déjà prouvé jadis, elle n’est pas une production foncièrement fidèle et réaliste d’une époque, mais plus un portrait fantasmé des coulisses de la famille Borgia. De cette façon, son arrangement avec la vérité factuelle et sa propension à systématiquement tout montrer à travers le spectre de ses personnages principaux obligent un certain parti pris. Naturellement, cela n’excuse en rien plusieurs choix, une absence de profondeur quelquefois frustrante et un manque de souffle au cours de séquences pourtant supposées en amener. De façon plus nette que lors de sa saison une, la seconde atteste que sa figure de proue est son héroïne et que tout ce qui s’y entoure n’est qu’ingrédient pour lui apporter du sel.

Au-delà de la dimension politique ou historique, l’accent de la saison est mis sur l’intime des Borgia où le népotisme est roi. Voyant que ses fils ne s’entendent guère, le Pape fait la sourde oreille et réclame une unité familiale envers et contre tout. Ce sont les personnages principaux, et plus particulièrement les enfants, qui tirent la saison vers le haut. Alors que tout ce qui tourne autour de Rodrigo s’apprête régulièrement à s’effondrer, ce sont Juan et Cesare qui précipitent celui-ci vers la torpeur et la dépression. Vivant une guerre froide où tous les coups paraissent permis, ils tentent de faire bonne figure devant leur père pour mieux se lancer des couteaux dans le dos et se diriger vers un fameux point de non-retour parfaitement orchestré en fin de saison. Ce conflit aux relents fratricides est rondement mené et plus que saisissant. Se jalousant pour des raisons parfois triviales, cherchant mutuellement l’affection et l’aval de leur père, ils n’ont de cesse de se battre sur tous les fronts. Plus posé que son frère, Cesare perd rapidement patience lorsque son aîné prend des mesures radicales et n’hésite pas à menacer des êtres chers. Jusque-là, Juan était insipide, voire irritant par sa couardise, son égoïsme et son égocentrisme. S’il ne change pas et garde ses qualités, il chute progressivement et ne parvient plus à maintenir la tête haute. Seul le Pape lui offre encore un amour disproportionné et une grande confiance. En étant physiquement et psychologiquement blessé dans son orgueil, l’inexorable descente aux enfers de Juan est l’un des éléments phare de la saison. Le personnage gagne en effet en épaisseur et sans devenir pour autant sympathique ou attachant, il ne peut qu’inspirer de la pitié et de l’empathie. Sa relation avec Cesare est vectrice de passages jouissifs et se conclut sur une confrontation tragique bien peu étonnante. Cela dit, le cardinal n’est pas le seul à posséder des sentiments conflictuels pour Juan. Lucrezia en vient effectivement à le haïr. Son innocence est consumée et la jeune femme n’est assurément plus candide et fraîche que quelque temps auparavant. Son mariage fut un élément catalyseur de son changement et le deuil qu’elle doit supporter en début de saison enterre définitivement sa pureté. Se rapprochant de plus en plus de la légende qu’elle a laissée à la postérité, elle prouve à plusieurs reprises qu’elle aussi a son mot à dire, et qu’elle peut employer des menaces directes telles que cette scène intense avec un chandelier. Malheureusement, la course aux soupirants, dont Alfonso d’Aragon (Sebastian de Souza – Skins), amorcée par son père s’illustre essentiellement par un processus répétitif et peu stimulant. Tandis que Juan s’enfonce dans la solitude, la dynamique entre Cesare et Lucrezia se développe, se densifie et s’arme en ambiguïté sans ne jamais perdre au passage sa sobriété. Modération qui n’est clairement pas le cas du Pape, incarné par un Jerermy Irons cabotinant à outrance et soufflant le chaud et le froid. Le résultat se révèle parfois presque ironique tant son jeu est théâtral, grandiloquent et poussif. Quelques passages en deviennent de ce fait plus comiques qu’autre chose, ce qui, cela va s’en dire, offre un cachet plus que particulier. De toute manière, et cela était déjà visible dans la première saison, le véritable héros de The Borgias n’est pas Rodrigo, mais bel et bien Cesare dont le portrait est plus positif que négatif. Sublimé par un magnétique François Arnaud, l’ecclésiastique ne supporte plus sa condition, l’existence qu’il mène contraint et forcé, les frasques et échecs de son frère, et pour cette raison, il passe à l’acte. Ne se séparant pas de Michelleto, bien plus développé pour notre plus grand plaisir, il s’apprête à s’offrir un second souffle probablement à l’origine de futurs moments réjouissants en saison trois. Le constat est moins optimiste pour le reste de l’entourage proche de Rodrigo. Sa maîtresse, Giulia, et son épouse n’apportent pas grand-chose à l’intrigue générale. Les voir former un trio atypique et pertinent avec Lucrezia est une excellente idée quoiqu’en définitive, ces femmes n’aient guère la possibilité de rayonner. Elles permettent tout du moins d’aborder la déchéance et l’insalubrité de Rome avec les grands chantiers lancés par le Pape à cette période. Sinon, bizarrement, le fils cadet, Gioffre, et sa conjointe, Sancia, ont totalement disparu de la série !

Au final, la seconde saison de The Borgias ne réussit toujours pas à s’affranchir de tous ses défauts, mais elle propose dix épisodes de meilleure qualité que les précédents. Bien qu’ils manquent encore une fois d’homogénéité et qu’ils mériteraient de tirer davantage parti du contexte historique et géopolitique de l’époque, ils disposent d’une montée en puissance plus personnelle d’une lutte fraternelle sans merci. L’opposition intestine entre Cesare et Juan en est donc définitivement le point fort et permet de tempérer les lacunes du reste. Sans grande surprise, la saison se perd en intrigues parallèles à l’intérêt discutable, n’évite par moments pas une superficialité poussive ou des procédés répétitifs, s’arrange des évènements factuels, et préfère le glamour ou une vision idéalisée à un portrait plus fin et réaliste ; toutefois, pour peu que l’on sache ce que l’on regarde, le divertissement est d’une qualité tout à fait honnête grâce à la force de ses personnages. La superbe reconstitution, la dynamique tendancieuse entre Cesare et Lucrezia et la richesse de certains arcs – malgré une exploration sensiblement frustrante – permettent d’occulter dès lors des points plus faibles. Pour toutes ses maladresses, la saison n’est ainsi clairement pas dénuée de reproches, mais elle n’inspire heureusement plus autant de sentiments amers comme ce fut le cas lors de l’année précédente.