Itsuka Kono Koi wo Omoidashite Kitto Naite Shimau | いつかこの恋を思い出してきっと泣いてしまう

Ah, le Japon et sa propension à employer des titres à rallonge… Itsuka Kono Koi wo Omoidashite Kitto Naite Shimau, soit littéralement un jour, je pleurerai probablement en me souvenant de cet amour, est souvent abrégée en ItsuKoi pour des raisons évidentes et comporte dix épisodes scénarisés par Sakamoto Yûji (Woman, Saikô no Rikon) diffusés sur Fuji TV entre janvier et mars 2016 ; les deux premiers durent une heure, les autres quarante-cinq minutes. Aucun spoiler.

L’orpheline Sugihara Oto réside à Hokkaidô chez des parents adoptifs qui semblent surtout l’assimiler à une bonne à tout faire. Son destin s’annonce d’autant plus morose que le patriarche décide de la marier à un quarantenaire fortuné. Le jour où le jeune Soda Ren lui apporte une lettre très intime qui se trouvait dans son portefeuille alors dérobé, elle choisit de prendre sa vie en main et de fuir vers Tôkyô. Là, elle parviendra peut-être à se créer une existence valant la peine d’être vécue.

Si je ne m’abuse, cela faisait dix ans que Sakamoto Yûji n’avait pas pu bénéficier de la prestigieuse case du getsuku de Fuji TV, les deux dernières séries remontant à 2006 avec les mitigées Saiyûki et Top Caster. Comme souvent, cette tranche horaire met à l’honneur la romance, mais cette fois, la comédie est laissée de côté puisqu’Itsuka Kono Koi wo Omoidashite Kitto Naite Shimau joue clairement dans le registre dramatique, voire mélodramatique. L’auteur nous habitue depuis plusieurs années à des histoires pudiques, appréciables pour leur retenue et leur sobriété. Ce serait mensonger d’écrire que cette nouveauté s’en départ, mais avouons qu’elle verse trop régulièrement dans un certain misérabilisme et une fatalité discutable. Les héros se croisent, se ratent, se perdent dans des quiproquos, multiplient les non-dits et les années défilent. Les adversités surgissent de manière par moments brutale, presque artificielle, et plusieurs évènements sont traités maladroitement, avec une conclusion assez expédiée. Effectivement, trop de développements se déroulent derrière l’écran, sans franche réponse donnée au public. Certes, la vie n’est pas un long parcours tranquille et cette frustration maximise la tragédie lancinante entourant ces personnages, mais tout de même, plus de subtilité et de densité ne l’auraient pas desservie, l’intrigue après la conséquente ellipse conduisant à un changement vestimentaire et de comportement le reflétant parfaitement. Transformer les protagonistes en tristes victimes et forcer par la même occasion les émotions de l’audience n’a jamais été une bonne façon de procéder. Il n’empêche que malgré ce pessimisme appuyé et des lourdeurs, il s’en dégage finalement une ambiance douce-amère fort plaisante ainsi qu’un élégant message général rappelant de faire de son mieux avec ce que l’on a, que tous ces chagrins ne conditionnent pas l’avenir. Outre sa narration atypique, car ponctuée de nombreux bonds dans le temps, la série a en plus pour elle de disposer d’une réalisation soignée, avec un beau jeu de lumière, une photographie tout autant travaillée et un aspect symbolique et métaphorique permettant une économie de mots. La musique entremêlant volontiers piano et violon composée par Tokuda Masahiro apporte également beaucoup de poésie et reste durablement en mémoire des mois après avoir terminé le visionnage.

Itsuka Kono Koi wo Omoidashite Kitto Naite Shimau, c’est avant tout la rencontre entre Sugihara Oto et Soda Ren, deux laissés pour compte, deux individus très seuls tentant de s’en sortir. Sans le vol d’un portefeuille, ils ne se seraient jamais trouvés et même avec, ils peinent à se créer une vraie relation, cela pour maintes raisons tristement banales. Ils ont perdu leurs parents dans leur enfance et si le garçon a toujours son grand-père vivant du côté de Fukushima et la fille un couple adoptif, ils souffrent d’un sentiment d’abandon. La solitude ressemble quasiment à un fil rouge et transpire à travers le rythme assez paisible, lénifiant et parfois doucereux des intrigues. Tous ces personnages ont beau évoluer dans la grouillante mégalopole tokyoïte, être constamment entourés d’habitants comme eux, ils se sentent souvent délaissés, sur le bord de la route. Qu’il s’agisse d’Oto, de Ren ou du reste de la galerie, ils émeuvent tous par leur isolement qu’ils tentent de dissimuler de différentes manières avec plus ou moins d’efficacité : certains par le travail, d’autres par des objets matériels ou encore par de l’humour ou de la provocation. Sans la diaboliser ou en devenir manichéenne, la fiction illustre avec une grande acuité l’aspect tentaculaire de la capitale, elle qui avale, détruit et désillusionne, alors qu’en province, les liens se montrent plus vite serrés, notamment au nord, là où le rude climat oblige à être plus solidaire. Elle gagne également en force par sa peinture plutôt fine et touchante de la misère sociale, du vieillissement pathologique et des lacunes de la prise en charge. Les protagonistes triment dur pour obtenir un maigre pécule, car le Japon n’est pas aussi riche qu’à première vue et que la ville comme la campagne imposent des sacrifices, que tout n’y est pas si aisé. L’héroïne travaillant dans une maison de retraite hébergeant surtout des personnes démentes, le scénario en profite pour dessiner tout ce qui fonctionne mal au sein d’un système libéral bien trop marqué par sa quête du bénéfice, avec des employés corvéables à merci, un management impitoyable et une tendance patente à la déshumanisation. Mine de rien, la série délivre donc en filigrane, mais avec beaucoup d’habileté et de lucidité, un message assez revendicateur et poussant à la réflexion. Il est par conséquent d’autant plus dommage qu’elle ne s’avère pas plus constante en ce qui concerne sa partie plus fictionnelle.

Le coup de foudre d’Oto et de Ren ne fait nul doute. Leur gentillesse les perd et les amène à accepter un peu tout et n’importe quoi. Ils ont tellement peur de déranger et de gêner qu’ils s’oublient et vont jusqu’à croire ne pas mériter un bonheur éclatant. Sauf qu’à trop vouloir ne blesser personne, ils finissent par blesser tout le monde. Cette serviabilité exacerbée amplifiée par une grande naïveté les rend légèrement fades et de temps à autre, quasiment agaçants, sans que ce soit pour autant exaspérant, car ils restent attendrissants dans leurs défauts. Leur alchimie saute en tout cas aux yeux, principalement grâce à l’interprétation d’Arimura Kasumi (Hiyokko) et de Kôra Kengô (Tsumi to Batsu). La série illustre leur quotidien respectif, parce que les épisodes ne les montrent pas forcément ensemble. Au contraire, ils dépeignent leur parcours parallèle avec, parfois, des jonctions pour mieux s’éloigner et, espérons-le, se retrouver. Cette romance progresse par à-coups, selon les interventions des proches gravitant autour. Heureusement qu’ils sont là, d’ailleurs, tant les héros ne savent pas exprimer leurs sentiments, et encore moins au même moment. Ce sont eux qui font avancer l’intrigue principale et, pour beaucoup, ils se veulent plus attachants qu’Oto et Ren. La fiction limite leur nombre, ce qui ne lui permet néanmoins pas toujours de les explorer correctement, avec des développements et résolutions très abrupts dont, parmi tant d’autres, cette histoire de stress post-traumatique. Ren est le plus entouré des deux, avec sa compagne par intermittence, Hinata Kihoko (Takahata Mitsuki – Mondai no Aru Restaurant), parfaitement maquillée, coiffée, vêtue, et détonnant dans le studio miteux de ce déménageur constamment raillé par l’un de ses collègues, l’agressif Sabiki Jôji (Takahashi Issei – Quartet). Ichimura Konatsu (Morikawa Aoi – Sprout), son amie d’enfance l’a suivi quand il est arrivé à Tôkyô et tente d’y devenir comédienne, avec le soutien de Nakajô Haruta (Sakaguchi Kentarô – Tôkyô Tarareba Musume) se cachant derrière un détachement étudié. Bien qu’Itsuka Kono Koi wo Omoidashite Kitto Naite Shimau n’échappe pas aux poncifs de la romance, elle s’en sort assez bien au niveau de ses triangles et carrés amoureux. Les rivaux ne font jamais le poids, ne se révèlent pas caricaturaux et parviennent même à faire preuve de complicité ensemble. Ibuki Asahi (Nishijima Takahiro – Tumbling), le jeune héritier souffrant du mépris ostentatoire de son père (Kohinata Fumiyo – Ashita no Kita Yoshio) se montre par exemple attachant, voire déchirant dans son envie de succès à la fois personnel et professionnel.

Pour conclure, la série pudique qu’est Itsuka Kono Koi wo Omoidashite Kitto Naite Shimau ne manque pas d’atouts avec sa richesse émotionnelle parfaitement convoyée par une solide distribution. Loin de se limiter aux codes du genre romantique qu’elle arrive en plus à détourner sensiblement, elle plaît par sa capacité à toucher, sa douceur mélancolique et ses personnages finalement très humains dans leurs réactions. Le soin apporté à sa réalisation et à sa musique, mais aussi à ses thématiques plus psychologiques et sociales, la rend d’autant plus réussie. Malheureusement, cela ne suffit pas à convaincre de bout en bout, car le récit se perd en deuxième partie dans des approximations, des maladresses et des rebondissements forcés allant crescendo, lui faisant ainsi abandonner cette sobriété et cette justesse alors si agréables Bien qu’elle ne devienne donc nullement indispensable et laisse une impression un peu mitigée au regard de son début et de son potentiel, elle propose de beaux moments méritant le détour.

Owakon TV | おわこんTV

Étonnamment, alors que le caractère industriel de la télévision japonaise ne fait aucun doute, assez rares sont les séries à montrer l’envers du décor. C’est pourquoi quand Owakon TV a été annoncée, je l’ai inscrite sur ma liste. Cette courte fiction de seulement huit épisodes de trente minutes chacun fut diffusée sur NHK BS Premium entre juillet et août 2014. Elle adapte le roman Chocolate TV de Mizuno Munenori. Aucun spoiler.

Chocolate TV est une maison de production à la taille très modeste, une de ces nombreuses sociétés soutenant à sa manière la santé du petit écran nippon. Ses employés travaillent dans différentes spécialités et s’attellent autant à des séries qu’à des documentaires ou des émissions de divertissement. Mais même si leurs missions ne manquent pas de diversité, ils finissent tous par se retrouver à un moment donné pris au piège de ce système tentaculaire où le budget, les audiences et le bon vouloir de dirigeants parfois incompréhensibles sont les rois. Heureusement, dans tout ça il y a la passion ! Du moins, normalement.

En plongeant dans les coulisses d’un domaine, il semble être en droit d’attendre des informations croustillantes et une critique de la situation. Sans proposer une diatribe acide, Owakon TV se permet une liberté de ton modéré, mais s’arme surtout d’une grande dose d’autodérision. Elle se moque avec beaucoup de gentillesse et de tendresse de cet univers finalement plutôt opaque. Les personnages s’avèrent tous excentriques à leurs manières et participent à cette ambiance décalée, bien que tout à fait crédible jusqu’à un certain niveau. Elle gagne des points en évoquant les difficultés que vit la télévision japonaise depuis quelques années, elle qui souffre d’une vertigineuse perte de vitesse avec des téléspectateurs bien moins présents et fidèles et des sponsors logiquement moins prêts à financer. La série pose plusieurs interrogations très habiles, notamment sur les raisons se cachant derrière cette désagrégation, mais elle n’apporte aucune franche réponse parce qu’en réalité, il n’y en a peut-être pas vraiment. Le scénario mentionne la responsabilité d’Internet, du dédain du jeune public pour cette fameuse lucarne qu’il juge parfois ridicule, avant de finir par affirmer le contraire : absolument tout n’est pas lié à ce nouveau média. De manière pertinente, Owakon TV rappelle aussi que si les audiences ne font pas tout, qu’il ne faut pas chercher uniquement à faire du chiffre, il importe également de ne pas tomber dans les excès inverses en diabolisant ce désir légitime de voir ses programmes être regardés. Après tout, quand quelqu’un met de l’énergie dans un produit, il a envie qu’il soit utilisé, non ? L’écriture se plaint sinon de cet impératif de toujours rester consensuel, de ne pas trop choquer les enfants, voire les adultes. Ce n’est donc pas étonnant que la qualité en pâtisse puisque l’équipe créative se retrouve à devoir lisser les scripts. En ça, la fiction tient un discours sain et éclairé, jamais trop cynique ou convenu. Elle se termine sur une note sujette à discussion avec cette question rhétorique : la télévision est-elle morte ? Sa réalisation, certes classique en dehors de cadrages plus serrés que d’habitude et d’un jeu d’ombre, se veut dynamique ; la courte durée de ses épisodes favorise le rythme plutôt soutenu et empêche de s’ennuyer devant ce spectacle mêlant humour, légèreté, émotions et tendresse. Effectivement, outre des passages plus dramatiques conduisant à de jolies scènes plus touchantes, l’amour pour ce petit écran transpire à travers cette série assez débonnaire.

Le dirigeant de Chocolate TV, Aramaki Genjirô, n’est pas n’importe qui dans le milieu de la télé. Il connaît tout le monde, sait de quelle façon obtenir ce qu’il désire, prête attention aux autres sans le montrer et réussit systématiquement à retomber sur ses pattes même si, à première vue, il paraît surtout nonchalant et autoritaire. Il n’a pas donné le nom de sa société au hasard puisqu’il a l’air d’avoir un gros faible pour le chocolat ; il en déguste un en début d’épisode, en écoutant les courriers plaintifs du public lus par sa nouvelle assistante, la jeune maman célibataire Kamata Ritsu (Ichikawa Yui – Muscle Girl!). C’est l’occasion d’en rajouter pour se moquer un peu de l’audience toujours à râler pour des raisons par moments idiotes. Chiba Shinichi (Fûrin Kazan) est vraiment l’acteur idéal dans le rôle de ce fin stratège et fieffé manipulateur. L’équipe directement sous ses ordres n’en rate pas non plus une pour se lamenter. Le chargé de documentaire Mihashi Keisuke (Koizumi Kôtarô – Namonaki Doku) en a marre que son format phare soit autant raillé, Minamoto Kanako (Katase Nana – Arakawa Under the Bridge) s’occupe des dramas et commence à fatiguer de devoir se limiter à des unitaires policiers parce que les auditeurs ne veulent plus que ça, Takahashi Hayabusa (Totsugi Shigeyuki – The Quiz Show) travaille dans le milieu du divertissement et en connaît un peu trop toutes les ficelles. Endô Yûya, Tomiura Satoshi et Fukuda Saki terminent ce groupe évoluant en vase clos, chacun étant exploré correctement et de manière assez homogène. En dépit de leurs chamailleries, tous marchant sur les plates-bandes des uns et des autres, il en ressort une bonne alchimie et une certaine amitié. Les jeux et les émissions apparentées en prennent sinon pour leur grade en dévoilant, par exemple, que tout y est souvent scénarisé. Cela dit, la série tient à nuancer son discours et démontrer que si le fonctionnement actuel n’est clairement pas dépourvu de défauts, il a été instauré pour des raisons précises, avec normalement en ligne de mire le plaisir et l’amusement de l’audience. Owakon TV combat les préjugés et repose beaucoup sur son aspect non manichéen en faisant confiance à l’intelligence de son public pour comprendre ce qu’il en est exactement. Elle en devient ainsi plutôt rafraîchissante d’autant que ses protagonistes se révèlent drolatiques dans leurs errements. Car ils passent toutes leurs journées à courir dans tous les sens, stressés. L’urgence est constante avec des contraintes tombant au dernier moment, chaque épisode s’attaquant à un problème qu’ils jugent insoluble. Et la survie de la compagnie semble toujours sur la sellette… C’est d’ailleurs à croire qu’ils n’ont pas de vie en dehors de leur profession. Les producteurs ne sont pas les seuls à être mis en avant puisque l’on voit aussi les échanges parfois très corsés avec les scénaristes, réalisateurs, cameramans…

Pour conclure, Owakon TV permet d’en découvrir un peu plus sur ce qui se trame derrière les programmes diffusés au sein de la télévision japonaise. En dépit de sa courte durée d’existence et de plusieurs exagérations soutenant une ambiance délicieusement décalée et ironique, cette série réussit à brosser un portrait probablement assez représentatif de l’effervescence agitant une petite maison de production. Bien que le registre eût pu se montrer plus caustique, les épisodes osent délivrer une certaine critique du milieu et des difficultés à y survivre. Et quand bien même les coulisses en tant que telles n’intéressent pas, le charme de ce groupe bigarré solidement interprété et les embûches qu’ils essayent tous de surmonter en évitant l’apoplexie rendent le visionnage fort sympathique.

Par |2020-04-05T16:51:18+02:00avril 27th, 2020|Owakon TV, Séries japonaises|0 commentaire