Shiroi Kyotô (2003) | 白い巨塔

À force de lui tourner autour et de le laisser prendre de la poussière virtuelle dans mes dossiers, j’ai enfin donné sa chance à un mastodonte de la télévision nippone. Effectivement, j’ai souvent pour fâcheuse habitude d’hésiter avant de lancer de supposés classiques, probablement par crainte de finir déçue. Trêve de verbiage, discutons donc de l’une des adaptations de Shiroi Kyotô, un roman écrit en 1965 par Yamazaki Toyoko à qui l’on doit également Fumô Chitai et Karei Naru Ichizoku. Cette histoire a déjà été transposée à l’écran en 1978, mais aussi en 2007 en Corée du Sud à travers White Tower, appellation anglaise traduisant littéralement la japonaise. La version nous concernant aujourd’hui est celle scénarisée par Inoue Yumiko (Engine, Pandora), constituée de vingt-et-un épisodes diffusés sur Fuji TV entre octobre 2003 et mars 2004 ; le premier et le dernier durent presque une heure et, étonnamment, le onzième se dote de quatre-vingt-dix minutes. Il s’agit d’une production fêtant le quarante-cinquième anniversaire de la chaîne. Aucun spoiler.

L’effervescence contamine l’hôpital universitaire Naniwa d’Ôsaka avec les élections à venir du nouveau chef de service de chirurgie. Pour beaucoup, le successeur du professeur actuel ne fait aucun doute, mais les surprises sont toujours possibles. L’ambitieux Zaizen Gorô attend avec avidité les résultats, lui qui brigue ce poste depuis maintes années et paraît être le candidat idéal. Si ses talents sautent aux yeux, son absence de véritable d’empathie et d’implication auprès de ses patients pose question pour l’un de ses anciens camarades de promotion, Satomi Shûji. Celui-ci exerce au sein du département de médecine interne et préfère s’adonner à la recherche plutôt que de favoriser les rouages politiques d’un microcosme vérolé. Les deux se respectent, mais leur personnalité contrastée risque de finir par rompre leur relation, surtout quand l’éthique médicale se voit bafouée de la sorte.

La qualité des travaux de la romancière s’avère indiscutable tant elle parvient à croquer des figures pluridimensionnelles évoluant dans des cadres aussi riches que divers. La réflexion de ses intrigues et son sens de la narration font souvent mouche. C’est donc avec une certaine attente que j’ai osé commencer Shiroi Kyotô, espérant être autant subjuguée qu’avec le superbe Fumô Chitai. Aucun livre de l’auteure n’est pour l’instant traduit en français donc je serai bien incapable de préciser la fidélité de cette adaptation. Je n’ai pas non plus eu l’occasion de regarder les autres versions. Avant d’entrer dans le vif du sujet, je tiens à critiquer les sous-titres anglais. En une phrase, ils sont médiocres. Je suis persuadée qu’ils m’ont gâché une bonne partie de mon appréciation, car je n’ai pas pu m’empêcher de tiquer à maintes reprises sur les coquilles, tournures approximatives, fautes d’orthographe et de transcription. Et je ne parle pas japonais, donc je suis peu à même de constater les erreurs ! Par exemple, le professeur Azuma est transformé en Asuma tout au long de la série. Pour peu que vous soyez à l’aise avec la langue ou capable de faire preuve d’une immense patience probablement vaine, je vous conseille soit de vous passer de cette traduction inepte, soit d’en attendre une plus tolérable. L’amertume est d’autant plus vive que les répliques enlevées et la finesse des propos de l’ensemble transparaissent à plusieurs reprises, mais sont souvent atténuées, voire parasitées par ces sous-titres. J’avoue avoir hésité à poursuivre les épisodes, de peur d’en finir dégoûtée. Car si Shiroi Kyotô ne manque pas de défauts et souffre d’une écriture parfois grandiloquente et exagérément symbolique, elle plaît grâce à son ton subversif, les facettes nuancées de plusieurs de ses personnages et cette peinture au vitriol de la médecine nippone. Elle se permet même de tenir un discours sur la cigarette plus qu’atypique pour la télévision japonaise. Sur la forme, bien que le budget semble conséquent comme le prouve ce voyage mémorable en Pologne, elle ne sort pas des sentiers battus et dispose d’une réalisation traditionnelle. La musique composée par Kako Takashi reste également assez classique et tend à légèrement forcer les émotions.

Chaque matin, une ribambelle d’internes, d’externes et d’infirmiers se pressent aux portes de l’ascenseur pour accueillir le chef de service. Une fois les courbettes effectuées, cette troupe se lance dans les couloirs au blanc clinique, allant de chambre en chambre pour discuter des patients. Les lits et pathologies défilent. Le professeur Azuma Teizô (Ishizaka Kôji) s’occupe depuis plusieurs années du département de chirurgie. Il s’approche de la retraite et devrait prochainement quitter son siège qu’il affectionne beaucoup. Tous les yeux sont braqués sur son assistant, Zaizen Gorô, qui sur le papier, a tout du futur dirigeant. Pourtant, Azuma ne l’apprécie guère. Il ne parvient pas à l’expliquer, mais quelque chose en son élève le rebute. Au lieu d’appuyer sa candidature, il tient des discours assez ambigus et, dans l’ombre, commence à chercher un collègue susceptible de le remplacer. Son antipathie est telle qu’il n’hésite pas à faire venir des professionnels d’autres villes, voire continents, comme Kikukawa Noboru (Sawamura Ikki – Doctors) exerçant jusqu’alors aux États-Unis. La jalousie n’étouffe-t-elle pas Azuma qui constate que Zaizen, celui qu’il a jadis formé, le dépasse ? Il ne tolère pas la corruption, mais finit par accepter d’en être un acteur à part entière à condition de conserver sa dignité et son sens de l’honneur. Ce professeur vieillissant doute et essaye tant bien que mal de faire bonne figure, surtout que son épouse, la mondaine Masako, s’évertue à mettre son grain de sel. D’ailleurs, cette femme se révèle horripilante et l’interprétation maniérée de la décidément passable Takahata Atsuko (Atsu-hime) accentue le problème. Le chirurgien pense ainsi à sa carrière périclitante et à l’héritage qu’il laisse, mais aussi à sa fille, Saeko (Yada Akiko – Last Christmas) qu’il aimerait voir s’unir à un riche parti travaillant dans un domaine similaire au sien. Sauf que cette dernière ne supporte plus les manœuvres politiques de la médecine, univers qu’elle croyait autrefois juste et désintéressé. Ses quelques rencontres avec Zaizen lui donnent envie de vomir tant l’homme est bouffi d’orgueil et semble avoir oublié les fondements de sa mission. Les rapports de force entre les différents et nombreux acteurs du milieu sont explorés avec beaucoup de densité et d’intensité, chacun ayant sa pierre à ajouter à l’édifice dans ce système où les frontières entre le professionnel et l’intimité n’existent plus.

À l’exception de quelques rares personnages, Shiroi Kyotô illustre une galerie naviguant en eaux troubles et pour lesquels il paraît très compliqué de les apprécier. Le protagoniste, le chirurgien Zaizen Gorô en est le chef de file. Depuis son enfance vécue dans une certaine désuétude, il s’est juré de gravir les échelons. Il est parti de rien et s’approche du sommet. Il ne lui manque plus que le poste de professeur, mais son mentor, Azuma Teizô, lui met des bâtons dans les roues. Tout l’hôpital ne parle plus que des élections du futur dirigeant de chirurgie. Zaizen semble être le plus qualifié pour une multitude de raisons. Déjà, ses compétences en la matière impressionnent les plus grands. Véritable prodige du bistouri, il enchaîne les opérations tel un virtuose. Son sang froid lui permet de se sortir des situations les plus inextricables. Atone, insondable et arrogant, cet individu ne provoque aucune sympathie. L’intérêt de ses patients n’existe que s’il répond à son propre agenda. Brutal face à ceux qu’il juge inférieurs et arrondissant les angles devant ses supérieurs, il trouble par son attitude méprisable. Bien qu’il intrigue et fascine à sa façon, sa suffisance constante finit par irriter, lui que l’on souhaite voir tomber de son piédestal. Néanmoins, n’est-il pas prisonnier de ses désirs, de son appétit obsessionnel d’être reconnu par ses pairs ? À l’instar de la majorité de la distribution, Karasawa Toshiaki (Fumô Chitai) propose là une solide interprétation. Sans aucune surprise, la série dépeint la montée en puissance de cet homme avant une chute qui s’annonce vertigineuse. Dans le fond, les prétentions de cet antihéros se veulent compréhensibles, car il court après la gratitude et tente de combler la vacuité de son quotidien. Mais son austérité et son absence de remise en question dans la plupart des épisodes lui ôtent une humanité qui aurait été bienvenue. Son épouse, la superficielle et vénale Kyôko (Wakamura Mayumi), horripile tout autant qu’Azuma Masako, même si elle révèle une facette plus étonnante et nuancée en bout de chemin. La caractérisation de l’aspirant professeur souffre d’une légère caricature d’autant plus que l’emphase de la caméra et de la photographie cherche trop régulièrement à accentuer cet aspect métaphorique, voire ostentatoire. Au bout du compte, Zaizen s’est peut-être perdu au passage et ne se souvient plus de ses motivations passées. Il ne montre son vrai visage qu’au contact de sa maîtresse et dirigeante du bar Aladdin, Hanamori Keiko (Kuroki Hitomi – Scapegoat). Intelligente et cultivée, elle regarde ces batailles risibles d’un œil mi-amusé mi-ironique. Finalement, Shiroi Kyotô s’apparente presque à une fresque théâtrale où tous les coups sont permis, quitte à oublier par moments la finesse et la subtilité.

Cette production a beau se dérouler dans le milieu hospitalier, elle ressemble surtout à une histoire humaine aux multiples ramifications. Il n’est nullement question d’affaires médicales au sens strict du terme, mais d’une réflexion sur la nature des individus, l’éthique ou encore sur la mission des établissements de soin. Le lieu de l’intrigue importe peu parce que les luttes intestines ponctuent aussi le quotidien de grandes et plus modestes structures analogues en France comme ailleurs. Avant tout, Shiroi Kyotô dépeint une guerre d’égo. Le pragmatique Zaizen désire le poste de chef de chirurgie qu’Azuma essaye coûte que coûte de lui refuser. La première partie de la série s’attarde ainsi sur cette course menée de manière plus que discutable. Effectivement, le protagoniste ne s’y adonne pas directement et plutôt que de se borner à ses qualités propres, compte sur le soutien de son beau-père, Zaizen Mataichi (Nishida Toshiyuki – Tiger & Dragon), obstétricien en clinique privée. Ce grossier personnage rêve de voir celui qu’il considère comme un fils au sommet de la hiérarchie et n’hésite pas à flatter et sortir les pots de vin comme s’il vendait des petits pains. Cossu et logorrhéique, il n’a aucune honte, laisse régulièrement pantois et amuse. Il va de soi que le mariage de Gorô avec son épouse n’a pas été motivé par l’amour ; les deux ne se le cachent pas. Les Zaizen complotent ainsi tout au long des épisodes et font ressembler ces futures élections à une vraie campagne politique. La médecine ne semble pas peser dans la balance. Les autres professeurs, dont le cupide Ugai Ryôichi (Ibu Masatô – Fûrin Kazan) à la fidélité changeante, ne sont pas en reste. Les repas secrets, les cadeaux empoisonnés, la corruption effrontée et les regards détournés alimentent une atmosphère mettant plus que mal à l’aise. Ce petit monde n’inspire pas confiance et savoir que ces hommes, car les femmes doivent se contenter pour la majorité du rôle d’écervelées avides de richesse, tiennent en leurs mains la santé et le devenir de la population provoque des hauts le cœur. Toutefois, ne nions pas que l’intrigue pimentée pique la curiosité et divertit efficacement. Si les onze solides premiers épisodes représentent alors l’ascension de Zaizen Gorô et ses tentatives de ravir ce poste désiré, la suite ne peut que symboliser sa décadence. À force de jouer avec le feu, arrive toujours un moment où l’on se brûle les ailes.

Shiroi Kyotô délivre un message pessimiste et amer concernant le milieu médical. Le récit pousse une réflexion pertinente sur les missions de l’hôpital, ses problèmes inhérents tels que la compétition entre les différents services, le mépris des médecins pour les infirmiers, le nombre limité de lits, l’absence d’annonce de diagnostic fatal quitte à cacher la vérité, l’apparente nécessité d’être financièrement rentable, le souci des patients en phase terminale, la valeur d’une vie sur une autre, l’effort de recherche, etc. Maints personnages secondaires gravitent autour de la distribution principale et apportent un réalisme appréciable. C’est en plus l’occasion d’y retrouver des visages familiers : Sasaki Kuranosuke, Itô Hideaki, Nishida Naomi, etc. Pour peu que l’on ait un intérêt pour ce genre de thématique, cette production mérite un certain investissement. D’ailleurs, malgré son âge maintenant avancé et sa nationalité, les difficultés qu’elle met en avant existent malheureusement toujours. Si l’écriture souffre d’un discret didactisme, elle compense régulièrement par sa dimension plus intime en plaçant à chaque fois au cœur du propos l’être humain, ce qui l’empêche justement de perdre au passage ceux n’ayant que peu de goût pour ces fictions médicales. Tandis que Zaizen œuvre dans l’ombre, l’un de ses anciens comparses de l’université continue tranquillement son chemin. Le ressort de la série repose en grande partie sur l’opposition entre deux personnages ayant commencé leur carrière simultanément, mais prenant un parcours différent. Si Zaizen est gouverné par sa quête de pouvoir, Satomi Shûji (Eguchi Yôsuke – Chase) ne pense qu’à ses patients et leur confort. Idéaliste convaincu, il passe ses journées à soigner des malades et ses nuits dans son laboratoire, à chercher divers remèdes. Son abnégation et son dévouement tranchent avec le comportement de ses autres confrères. Sa petite famille, avec sa femme et son fils, en pâtit forcément. Outre des coïncidences parfois trop fortuites, là où Shiroi Kyotô perd notamment de sa force, c’est en oubliant une vraie demi-mesure. Le médecin est ici trop lisse et propre sur lui. Un peu d’aspérité l’aurait rendu plus attachant. Zaizen et lui forment les deux faces d’une pièce. Leur dynamique conflictuelle touche et propose de jolies scènes, car les deux s’apprécient en tant que confrères et du fait de leur spécialité différente, ne se considèrent pas comme ennemis. Ils aiment leur profession, cela s’avère indéniable. Bien que le chirurgien se veut sûr de lui, il semble avoir peur de Satomi et essaye de l’atteindre tandis que ce dernier ne vit que pour ses patients, occultant tout le reste. Cet homme affable prend de l’importance alors que son collègue commence à être pointé du doigt.

Dans la deuxième moitié de ses épisodes, Shiroi Kyotô quitte régulièrement les couloirs hospitaliers pour arpenter ceux des tribunaux. Après avoir conspué l’attitude parfois déplorable de ces médecins, le scénario illustre l’acharnement d’individus pour faire valoir leurs droits. Comme partout, les fautes ne manquent pas au sein des établissements de soin. Si Satomi se révèle consciencieux, beaucoup d’autres ne le sont pas autant et au lieu d’agir selon l’intérêt des malades, pensent d’abord à eux. Les erreurs médicales et la négligence nourrissent le récit qui, progressivement, montre le parcours du combattant d’une famille ayant tout perdu suite à un diagnostic discutable. Cet arc, bien qu’écrit dans les années 1960, conserve une incroyable et sidérante modernité. Attaquer un hôpital s’apparente à une lutte titanesque, voire impossible, surtout devant une vraie institution. Un seul avocat (Kamikawa Takaya – Warui Yatsura) accepte de prendre en charge les demandes des supposées victimes et doit subir les menaces plus ou moins déguisées d’un consortium de praticiens prêts à tout pour étouffer l’affaire. Cette partie plus judiciaire manque un peu de rythme, s’oublie dans quelques redondances et des intrigues secondaires, et délaisse une véritable stratégie. Les arguments et plans du défenseur restent au placard, ce qui est bien dommage. De même, malgré les convictions de Satomi et son courage valant des louanges dans cette société tuant dans l’œuf l’individualisme, son sens de la morale et sa rigidité asphyxient sensiblement. Son association avec la fille Azuma, Saeko, et l’espèce de triangle amoureux s’installant insidieusement n’apportent pas non plus grand-chose. La jeune femme se révèle tout aussi idéaliste et innocente que l’unique médecin qu’elle vénère. Les deux détiennent une caractérisation trop manichéenne. Dans la vie, rien n’est jamais simple et ne pas suivre les règles ne signifie pas toujours mériter une quelconque condamnation. Contre toute attente, en dépit d’un bouillonnement incroyable et d’un suspense électrisant, le sort des protagonistes laisse parfois indifférent. Ce manque d’émotion palpable nuit sûrement à l’appréciation de cette fiction pourtant très dense favorisant la thématique du destin, de l’importance de la hiérarchie et des dérives quand des intérêts financiers entrent en considération.

En résumé, la longue série Shiroi Kyotô délivre une fresque plutôt fascinante par sa capacité à jouer sur plusieurs registres. Tour à tour médicale, politique, légale, morale et sociétale, elle relate le parcours de deux individus passionnés à la personnalité opposée démarrant leur chemin au même endroit. Tandis que l’un n’écoute que son orgueil et sa soif de reconnaissance, l’autre fait preuve d’une humilité permanente. Avant toute chose, cette production presque désillusionnée propose un drame où chacun de ses moments est pesé en amont pour mieux asseoir sa dimension tragique, sa tension indicible et cette constante vanité étouffant un système hospitalier nippon non dénué de lacunes. Après une quête d’influence et de pouvoir, elle explore les tréfonds de la négligence médicale, n’oubliant jamais au passage de placer en son centre la nature humaine. Bien que l’ensemble souffre de quelques limites, comme une corruption trop appuyée, un manque de finesse et une seconde partie moins enlevée, il délivre un solide et riche divertissement choisissant de traiter avec beaucoup de réalisme critique des problématiques complexes.

Par |2017-05-01T13:58:08+02:00juin 22nd, 2016|Séries japonaises, Shiroi Kyotô (2003)|0 commentaire

Saiyûki (2006) | 西遊記

S’il existe bien une histoire adaptée à maintes reprises en Asie, c’est celle du célèbre roman chinois du XVIè siècle Xī Yóujì, attribué à Wu Cheng’en et connu en français sous différentes appellations telles que La Pérégrination vers l’Ouest et Le Voyage en Occident. Les anglophones optent de leur côté pour Journey to the West ; et au Japon, il est question de Saiyûki. Plusieurs fictions nippones utilisent ce récit, la transposition la plus notoire étant probablement celle de 1978 avec Sakai Masaaki (Churasan) dans le rôle principal ; elle a même été doublée en anglais pour la BBC, preuve de sa renommée. En France, ce serait plutôt le manga Gensômaden Saiyûki de Minekura Kazuya, transformé ensuite en animé, qui demeurerait en mémoire. Étonnamment, aucune série récente ne s’est attaquée à la tâche, mais il faut admettre qu’outre la richesse et densité de cet univers, son concept mêlant fantastique, monstres divers et autres divinités pose certainement quelques problèmes de budget. Cela n’a visiblement pas freiné le scénariste Sakamoto Yûji (Soredemo, Ikite Yuku, Last Christmas) puisqu’il s’est occupé de cette version japonaise constituée de onze épisodes diffusés sur Fuji TV entre janvier et avril 2006 ; le premier et le dernier durent soixante-dix minutes au lieu des quarante habituelles. Un film est venu plus tard clôturer l’aventure et il sera traité dans le courant de l’année sur Luminophore. Aucun spoiler.

Direction une époque où les dragons volent encore dans le ciel. La prêtresse Sanzô Hôshi voyage vers l’Ouest dans le but d’y trouver des sutras sacrés supposés apporter la paix sur Terre. Afin d’accomplir sa quête humaniste, elle choisit trois compagnons démoniaques à la personnalité radicalement différente. Au fur et à mesure qu’ils se rapprochent de leur lointaine destination, un temple situé dans le royaume de Tenjiku, ils sont confrontés à maints obstacles. Créatures surnaturelles, magie, entraide, sacrifices et mauvaise foi figurent notamment au menu de ce périple s’apparentant à un parcours initiatique.

Malgré la grande réputation de ce roman fantastique, je n’ai jamais cherché l’occasion de m’y frotter, que ce soit directement, mais aussi à travers ses adaptations. C’est pourquoi je serais bien incapable d’indiquer si celle nous concernant aujourd’hui se veut fidèle ou, au contraire, multiplie les prises de liberté. Il paraît en tout cas assez indéniable qu’elle doit très largement survoler ce pan de la littérature chinoise, car je doute que ce qui nous est proposé ici mérite de transcender les siècles. Effectivement, Saiyûki ne laisse pas un souvenir mémorable tant elle s’empêtre dans moult défauts très divers. En ce qui concerne sa forme, son âge maintenant avancé ne joue pas en faveur. La réalisation reste totalement banale, mais ce sont surtout les effets spéciaux qui sautent aux yeux. L’idée n’est pas d’en mettre plein la vue puisque nous imaginons avant même de commencer cette série qu’elle dispose de fonds limités. Il n’empêche que les incrustations numériques se révèlent tellement laides et grotesques qu’elles amènent à momentanément oublier ce qui se déroule, plus occupés que nous sommes à ricaner. D’aucuns répliqueront que cet aspect kitsch au possible participe au charme suranné de cet ensemble dénué de complexes, ce qui ne paraît pas tout à fait faux. Les décors sont recyclés à outrance et si les personnages cheminent tout au long de la fiction, ils donnent l’impression de pénétrer toujours dans un seul et unique temple ayant changé quelques fanions et loupiotes. Habituellement, les Japonais savent se montrer plus créatifs que ça en utilisant pourtant exclusivement des bouts de ficelle. Les costumes et accessoires ne marquent pas non plus de manière positive. En bref, la mise en scène se veut bien trop poussive et la musique composée par Takebe Satoshi abuse de sonorités orientales finissant quelque peu par casser les oreilles. La subtilité ne fait de toute manière pas partie du vocabulaire de Saiyûki.

La prêtresse bouddhiste Sanzô Hôshi rêve d’un monde où humains et yôkai cohabiteraient en harmonie. Pour cela, elle décide de traverser la Chine vers le Tenjiku correspondant à l’Inde actuelle. Son périple n’est pas que physique, mais aussi psychologique. Effectivement, elle veille à se débarrasser de toutes ses impuretés et autres faiblesses dans le but de gagner en sagesse. Sur son chemin, elle rencontre trois individus démoniaques et leur suggère de participer à ce voyage s’annonçant semé d’embûches. La jolie Fukatsu Eri (Sora Kara Furu Ichioku no Hoshi) incarne cette femme placide, sérieuse et profondément juste. Pour l’anecdote, l’actrice s’est réellement rasé le crâne et ne s’est donc pas contentée d’un postiche. Sanzô Hôshi inspire le respect partout où elle passe du fait de son haut statut et de sa nature affable. Malgré son tempérament très calme, elle sait se faire estimer par ses compères qui, eux, ne manquent pas d’énergie. La fiction joue beaucoup avec ce quatuor et ses difficultés à œuvrer de concert, car effectivement, les yôkai s’entendent comme chien et chat et n’en ratent pas une pour se mettre mutuellement des bâtons dans les roues. Au départ, ils ne se supportent qu’en raison de l’attachement qu’ils portent à leur meneuse. Sans surprise, les épisodes les poussent à évoluer, à se tolérer, voire à s’apprécier. Le sentimentalisme prévaut au sein de Saiyûki et les leçons de vie et de morale répondent plus d’une fois à l’appel. Les thématiques du courage, de la dévotion envers autrui et de l’importance d’être attentif aux besoins des siens alimentent régulièrement les histoires de cette production à la mécanique vite répétitive. La structure narrative ne cherche aucunement l’originalité. Chaque semaine, les protagonistes arrivent dans une nouvelle région, se chamaillent, tombent dans un piège, finissent par s’en sortir et doivent en tirer un apprentissage. La série souffre en plus d’un gros ventre mou en milieu de parcours et manque de véritables scènes d’action riches en vitamines. Au bout du compte, les propos simplistes, la caricature ambiante et les stéréotypes ne tranchent pas avec la caractérisation superficielle des personnages.

Il semblerait que beaucoup d’adaptations de ce récit chinois favorisent le drame ou, tout du moins, un registre plutôt adulte. Ce n’est pas du tout le cas de Saiyûki puisque, outre son ton sermonneur, elle opte pour une approche délibérément futile, presque puérile, où tout où est amené pour tenter de dérider les zygomatiques. Les acteurs sont pour la majorité en totale roue libre, cabotinent comme jamais, hurlent pour certains dans tous les sens et, résultat, le visionnage devient rapidement usant si l’on souhaite enchaîner les épisodes. Plusieurs demeurent tout à fait correct, ne le nions pas, sauf qu’ils sont effacés par l’omniprésence de Son Gokû incarné par le Johnny’s Katori Shingo (Bara no nai Hanaya) qui visiblement, s’amuse, mais en fait beaucoup trop. Sanzô Hôshi propose de délivrer le yôkai mi-humain mi-singe, emprisonné dans un rocher au milieu d’une grotte depuis cinq cents années longues années, à condition qu’il l’accompagne. Il accepte même s’il s’avère paresseux, égoïste et cupide. Son Gokû passe toutes ses journées à manger, se battre et se plaindre. À noter que le héros de Dragon Ball est très librement inspiré de ce supposé roi des Singes. Ici, il est clairement le moteur des intrigues puisqu’en ne réfléchissant jamais à ses actes, il créé lui-même des situations rocambolesques amplifiées par sa naïveté, voire sa stupidité. Malheureusement, cet individu n’est pas suffisamment attachant, progresse peu malgré un contexte favorable et son humour scatologique n’arrange pas du tout la donne. En effet, les blagues et gags, en plus de demeurer très classiques et répétitifs, n’hésitent pas à se montrer extrêmement lourds. Pour peu que l’on exècre ce genre, il y a de quoi pousser des soupirs à plusieurs reprises ; toutefois, la série apprend à se limiter – ou bien l’habitude prend le pas sur le reste. Ses compères détiennent moins de temps d’antenne bien que les scénarios essayent de-ci de-là d’explorer un peu leur passé ou leurs motivations. Tout y est vraiment convenu, propice à l’émotion gratuite, schématique et rigide. Pour autant, à la longue, la bonne humeur ambiante, les délires stupides et l’entente relative du quatuor finissent par faire leur chemin et provoquer quelques sourires.

En plus du surexcité Son Gokû, la prêtresse Sanzô Hôshi a invité dans son périple un yôkai ressemblant à un cochon, Cho Hakkai. Très gentil et niais, il se fait systématiquement berner par les manigances de Gokû, rêve de tomber amoureux et se montre proprement insipide. Itô Atsushi (Densha Otoko) l’interprétant prouve encore une fois son absence de grand talent, car il se contente d’arborer les sempiternelles mimiques dans tous ses rôles. Inversement, Uchimura Teruyoshi contraste avec les deux autres, ne serait-ce que parce son personnage, Sagojô, se révèle bien plus posé et intelligent. Ce démon kappa, une sorte de monstre évoluant en milieu aquatique, cumule aussi les erreurs, bien sûr. Au lieu de densifier les tempéraments de ces principales figures ou d’explorer leur vie d’avant, la série les effleure et ne cherche même pas à leur apporter un tant soit peu de gravité. Pourtant, ils paraissent tous avoir vécu des moments difficiles. Non, seul l’humour graveleux et inepte prédomine au sein de ce périple riche en loufoqueries. Dommage. Les quatre comparses traversent donc la Chine et, à chaque épisode, tombent sur un antagoniste barbare martyrisant les autochtones. Sanzô Hôshi décide de les aider, ses disciples râlent et finissent par utiliser leurs pouvoirs magiques. Boules de feu, voyage en tapis volant, plongée dans une forêt ensorcelée, les ressorts fantastiques ne manquent pas. La voleuse Rin Rin, jouée par la sympathique Mizukawa Asami (Yume wo Kanaeru Zô), surgit aussi quand on l’attend le moins et adore houspiller Son Gokû. Rôshi (Ôkura Kôji), un immortel divin à l’allure de vieillard pervers, n’en rate pas non plus une pour se faire remarquer. Malgré sa stature et sa position, il est obsédé par les gros seins, ce qui le rapproche sur de nombreux points du héros principal. Sinon, pour camper ses grands méchants manichéens, Saiyûki se dote d’une ribambelle d’invités : Kimura Takuya, Sakai Wakana, Kaho, Narimiya Hiroki, Matsushige Yutaka, Sakai Masaaki, Oikawa Mitsuhiro et beaucoup d’autres. Ne le nions pas, c’est toujours agréable de reconnaître tous ces visages, mais il convient de ne pas non plus ressembler à un défilé.

Pour terminer, Saiyûki illustre les aventures burlesques et spirituelles d’un groupe d’individus se dirigeant vers l’Ouest. Au fur et à mesure de leur avancée, ils se trouvent confrontés à maints obstacles aussi saugrenus les uns que les autres. Cette série surjouée à l’extrême, à la mécanique redondante et aux blagues usées jusqu’à la corde ne détient finalement que peu d’atouts suffisants pour mériter un quelconque visionnage. Elle a notamment pour tare majeure de mettre en avant un personnage principal immature et abrutissant gesticulant dans tous les sens. Cependant, étonnamment, malgré son sentimentalisme éhonté, son rythme assez laborieux, son humour parfois très lourd et son visuel kitsch au possible, elle finit presque par devenir inoffensive. Le fait qu’elle assume ouvertement ses lacunes et ne cherche pas à se donner de grands airs empêche de s’avérer trop méchant même si, avouons-le, elle doit être réservée à un public n’ayant pas peur des comédies familiales nippones survoltées. Quant à ceux espérant y voir une adaptation de l’illustre roman de la littérature chinoise ou découvrir les mythes et légendes du folklore asiatique, qu’ils passent leur chemin, au risque sinon de frôler l’apoplexie, car tout se résume ici à futilité, prévisibilité et gags douteux.

Par |2017-05-01T13:58:09+02:00juin 8th, 2016|Saiyûki (2006), Séries japonaises|0 commentaire