Sherlock – The Abominable Bride (Special 2016)

Dans le but de faire patienter un tant soit peu son public souffrant de ces longues années de disette, Sherlock s’est dernièrement octroyé un épisode spécial. Intitulé The Abominable Bride, il fut diffusé sur BBC One le 1er janvier 2016 pendant quatre-vingt-dix minutes. Quant à la quatrième saison, elle ne sortira sûrement pas avant 2017. Aucun spoiler.

1895, Londres. Sherlock Homes élucide diverses enquêtes souvent mystérieuses pendant que son fidèle compère, le Dr Watson, chronique ces aventures tout en n’oubliant pas de les romancer au passage. Alors que le détective commence à s’ennuyer, il voit sa curiosité piquer en entendant parler d’une affaire encore irrésolue. Après s’être suicidée aux yeux de tous, une femme revient vraisemblablement d’entre les morts pour assassiner son mari. Il n’en faut pas plus pour que l’illustre Anglais décide de s’atteler à la tâche, mais rapidement, il botte en touche. Les mois défilent jusqu’à ce qu’une nouvelle demande provenant d’une épouse inquiète apporte des éléments inédits. Fantômes, voyages spatiotemporels et retour d’un ennemi immémorial finissent par composer le quotidien des habitants du 221B Baker Street.

Puisqu’il s’agit là d’un bonus, d’une sorte de cadeau de Noël une semaine après l’heure, il paraîtrait logique que The Abominable Bride s’apparente à une histoire n’abordant pas réellement la mythologie et se contente de proposer un récit certes bien ficelé, mais indépendant du reste. Malgré une première partie le laissant croire, ce n’est pas vraiment le cas. Le concept se révèle assez amusant, car les personnages évoluent au XIXè siècle, période les ayant justement vus naître dans le canon et ayant été modernisée dans cette version de Sherlock. Comme à son habitude, la série met les petits plats dans les grands et ne lésine pas sur les moindres détails. Tout est effectivement adapté afin de plonger l’audience à cette époque. Entre les costumes, décors et l’attitude bien plus formelle et guindée des protagonistes, rien ne semble avoir été oublié. Même les fameux messages insérés à l’écran sont transformés et télégraphiés. De toute manière, il paraît évident arrivé à ce stade que cette production ne décevra pas sur le plan esthétique. En revanche, son histoire emberlificotée laisse beaucoup plus perplexe et le retournement de situation en milieu de parcours ne change pas la donne, voire l’accentue.

À l’instar de la majorité des travaux de Steven Moffat, Sherlock joue souvent la carte de l’esbroufe, de l’écriture se voulant brillante et n’hésitant jamais à multiplier les pirouettes. L’idée est de perpétuellement innover et de surprendre les téléspectateurs, quitte à parfois les perdre au passage. Je l’ai déjà répété par le passé, cette approche narrative tend grandement à m’insupporter et m’a gâché plusieurs saisons de Doctor Who. Malheureusement, si The Abominable Bride est essentiellement scénarisé par Mark Gattis, il comporte tous les défauts propres au showrunner. Dès le départ, le public se doute que quelque chose ne tourne pas tout à fait rond. Les références ne manquent pas, les personnages transformés ne jurent pas dans cet univers victorien, mais une curieuse sensation persiste, comme si ce qui se déroulait sous nos yeux n’était qu’un écran de fumée. Et pour cause, le récit se joue ouvertement de nous et préfère offrir une plongée assez indigeste dans la psyché de son protagoniste. Elle oublie alors par la même occasion de s’accorder du temps pour résoudre convenablement son enquête non dépourvue d’un vent féministe peu naturel et retombant en prime comme un soufflé insultant. Les allers-retours dans les époques, le mélange des genres, le ton régulièrement bancal, la dichotomie entre réalité et subconscient ou encore l’irruption de fantasmes au sein d’un esprit en roue libre desservent le rythme et la cohérence globale. Finalement, cette histoire de femme suicidée cherchant à se venger s’apparente à un banal outil scénaristique et rien de plus. Certes, le cheminement garde un intérêt, mais tous ces niveaux de lecture et ce fameux palais mental se révélant bien trop abstrait rendent le visionnage laborieux. Ceux choyant cette surenchère stylistique apprécieront sûrement, les autres rêveront d’une série moins prétentieuse n’assimilant pas la simplicité à de la vulgaire facilité.

Au sein d’un récit utilisant les faux-semblants et une certaine approche sociétale, The Abominable Bride essaye surtout d’approfondir son héros décidément détestable, ce qui l’anime et le tourmente. Un pont est effectué avec les dernières minutes de la troisième saison montrant l’hypothétique retour du terrible Moriarty. Ne se trouve-t-il pas six pieds sous terre, d’ailleurs ? Quoi qu’il en soit, le spécial apporte une épaisseur bienvenue à l’ambigu Mycroft qui, en arrivant au XIXè siècle, a pris un poids considérable. Obsédé par la nourriture, il s’empiffre à longueur de journée et demeure vissé dans son fauteuil. Cette transformation physique notable, accessoirement très moche à l’écran, et son comportement lors de cet unitaire fourmillent de détails intéressants sur sa relation avec son détective de frère. Les deux partagent bien plus de points communs qu’ils ne le pensent, à commencer par leur solitude et ces brillantes capacités intellectuelles. Dommage que l’aîné des Holmes soit régulièrement occulté par le cabotin Moriarty, car lui aussi pourrait faire office de jumeau maléfique. Notons que le traitement méprisant de l’obésité n’est pas ici des plus heureux. La complexité des personnages de Sherlock ne fait aucun doute et cet amuse-bouche ne le dément pas, mais l’empathie, elle, reste à la peine. Les autres figures s’adaptent astucieusement dans cette peinture d’un ancien temps et sans forcément mériter un concert de louanges, elles participent à l’atmosphère générale. L’indépendante Mary sort peut-être un peu du lot et démontre qu’elle a réussi à se faire une place dans cet univers.

Au bout du compte, sous couvert d’une histoire plutôt classique se permettant une incartade dans le passé, The Abominable Bride ne s’avère pas si innocent et ressemble presque à une séance de psychanalyse. En lançant plusieurs indices sur le futur de Moriarty et ce qui nous attend dans la quatrième saison de Sherlock, cet épisode essaye de troubler son audience et, simultanément, de lui en mettre plein la vue. Ainsi, la série prouve encore une fois sa volonté de ne jamais se reposer sur ses lauriers, de prendre des risques et de faire confiance à l’intelligence de ses amateurs de récits tarabiscotés. Sauf qu’à force de vouloir trop en faire, elle finit par fatiguer et oublier que si les artifices sont bien jolis, ils ne font pas tout. Ne nions tout de même pas que ce spécial plaît avec ses références, son ambiance victorienne, son ton faussement décalé et l’exploration de la relation unissant Mycroft à son frère, mais ces atouts ne suffisent pas à rectifier les écueils de ce spectacle nombriliste.

Par |2017-05-01T13:58:04+02:00juillet 13th, 2016|Séries britanniques, Sherlock|2 Commentaires

Sherlock (saison 3)

Deux ans jour pour jour se seront écoulés avant que le public ne connaisse le sort du héros de Sherlock dont les précédentes aventures se terminaient sur un cliffhanger. Effectivement, les trois épisodes d’une heure et demie de la troisième saison furent seulement diffusés sur BBC One les 1er, 5 et 12 janvier 2014. La suite devrait subir une sacrée attente puisqu’aux dernières nouvelles, Steven Moffat l’annonce pour 2016, après un récit spécial à Noël. Aucun spoiler.

C’est moyennement motivée que j’ai commencé la nouvelle année de cette série britannique fortement plébiscitée, je l’admets. Si je n’ai jamais remis en cause les qualités intrinsèques de Sherlock, je n’ai jamais ressenti un quelconque enthousiasme à son sujet, probablement en raison de son personnage principal. Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’expliciter, ce dernier m’agace au plus haut point avec sa grandiloquence, cette suffisance et cette propension à se la raconter à tort et à travers. L’écriture presque empruntée et favorisant la surenchère et l’esbroufe me donnaient plutôt envie de fuir que de m’extasier devant la plume des scénaristes. En bref, je me rangeais jusqu’à présent clairement en marge des commentaires dithyrambiques de la majorité. Et je continue de la sorte avec cette saison. Effectivement, alors qu’elle se veut pointée du doigt par plusieurs et considérée comme nettement inférieure aux autres, je me suis bien plus réjouie avec ces aventures et ai pris un franc plaisir en dépit de plusieurs lacunes qui auraient pu être facilement évitées. Il semblerait donc que je sois incapable de suivre le mouvement concernant Sherlock. Tant pis, cela ne me gêne nullement si je suis divertie comme je le souhaite.

Sherlock Holmes est-il mort ? A-t-il sauté dans le vide pour s’écraser des dizaines de mètres plus bas, laissant son unique ami seul au monde ? Naturellement, les téléspectateurs savent pertinemment que ce n’est pas le cas et le premier épisode, The Empty Hearse, a pour principale mission de reconnecter le duo phare. Contre toute attente, ce chapitre débute par une ellipse de deux longues années. Le héros a été innocenté des accusations en lien avec Moriarty et s’amuse à travers la planète, quelque peu surveillé de loin par son frère, Mycroft. Au bout d’un certain temps, il décide qu’il peut rentrer à Londres et retrouver ses bonnes vieilles habitudes, comme si rien n’avait changé. Sauf que Watson, lui, a avancé et n’est pas resté les bras croisés. Déjà, il a une moustache, mais surtout, il a comblé le vide de son existence par une femme, Mary Morstan (Amanda Abbington) pour qui il éprouve de sérieux sentiments. L’affaire illustrée s’attarde sur un squelette trouvé dans un souterrain et ne se montre guère affriolante. Après tout, ce que l’audience souhaite surtout connaître, ce sont les détails cachés derrière le décès présumé de Sherlock. Comment diable s’est-il démené pour le simuler ? De manière presque prévisible, le scénario ne répond pas véritablement à cette question. De multiples théories aussi excentriques les unes que les autres sont croquées à grand renfort d’un humour délicieusement décalé, mais pas une seule fois la lumière n’est faite en bonne et due forme. Ne le nions pas, cette facilité a de quoi irriter si l’on espère une explication brillante. Toutefois, les retrouvailles entre les deux compères étant savamment orchestrées, elles atténuent les limites de l’enquête de Sherlock et des secrets en lien avec son saut de l’immeuble vingt-quatre mois auparavant. D’ailleurs, ce parti pris de favoriser l’individu en tant que tel résume l’essence même de la saison.

The Sign of Three et His Last Vow représentent les deux récits inédits de Sherlock et ils se montrent tout autant psychologiquement riches que le précédent, voire plus. Les caractérisations des personnages s’affinent et c’est principalement le fameux détective privé qui perd de sa superbe, s’humanisant au passage et dépeignant des fêlures intéressantes. Si Sherlock Homes demeure suffisant et se permet souvent de se faire remarquer, appréciant toujours l’autosatisfaction, il n’est plus aussi froid et inaccessible. C’est pourquoi le protagoniste en devient davantage attachant et sa relation avec Watson gagne par la même occasion en naturel et en crédibilité. Leur amitié est désormais palpable et son mécanisme est plutôt correctement mis en scène à travers plusieurs séquences pertinentes, principalement au cours de l’évènement majeur de la vie du médecin dans le deuxième épisode. Les deux ne sont pas les seuls à bénéficier de ce traitement privilégié parce que Mycroft et son frère sont également au centre des propos, eux qui partagent moult points communs en dépit de leurs régulières dissensions. De plus, l’arrivée de Mary dynamise drôlement ces jeux de balle virtuels entre les personnages et cette femme réussit à trouver sa place en quelques secondes. La fin de la saison cristallise d’ailleurs le long chemin parcouru tout au long de la série et reflète que derrière cette carapace apparemment inébranlable du détective se cache une profonde affection pour les quelques êtres lui étant chers. D’aucuns pourraient dire que son caractère n’a rien à voir avec celui du supposé sociopathe d’antan ; ils n’auraient pas tout à fait tort puisque le changement est trop brusque pour être totalement réaliste. Dans tous les cas, ce qu’il y a de fâcheux, c’est qu’en privilégiant autant ses protagonistes et ce qui les travaille, l’ensemble oublie d’injecter une véritable tension et des intrigues rondement ficelées.

Seul le dernier épisode, His Last Vow, dispose d’une enquête méritant ce titre. Les rebondissements s’enchaînent, une révélation totalement inattendue et assez jouissive épate l’audience et le fantôme de Moriarty semble planer sur Londres, comme s’il n’était pas réellement mort. Une dignitaire britannique campée par Lindsay Duncan (Rome) subit un chantage fomenté par un magnat de la presse à scandales, Charles Augustus Magnussen, expert en manipulation. Observateur acéré, il paraît posséder des dossiers secrets sur tout individu, dont de fameux points de pression susceptibles de le mener à ses fins. Holmes et Watson sont mandés par Mycroft pour percer à jour cet homme au demeurant imperturbable et proprement exécrable. Lars Mikkelsen – oui, le grand frère de Mads – l’incarnant lui injecte un registre glaçant non désagréable. Cette affaire est donc davantage réussie que celles croquées auparavant, mais elle ne détient quand même pas la solidité de celles des années précédentes, surtout que le fil rouge s’installe bien trop laborieusement pour intriguer. Pour autant, l’ensemble reste encore une fois rythmé, réalisé d’une main d’orfèvre et ponctué de répliques sarcastiques souvent débitées à toute vitesse. De même, l’ambiance britannique fait mouche et l’interprétation de haute volée de la distribution fascine. L’identité de Sherlock est sans conteste de retour et se permet de surcroît d’ajouter à son arc une dimension plus cocasse et amusante. Certes, le changement est assez marqué par rapport à jadis, mais il devient clairement en mesure de plaire à ceux s’étant montrés autrefois frileux.

En résumé, la troisième saison de Sherlock privilégie dorénavant ses personnages, ses relations et les émotions les gouvernant tous sous le prisme d’un humour flirtant presque avec la parodie. Les affaires du détective privé passent ainsi en second plan et, malheureusement, elles ne se veulent que partiellement probantes, bien que pour une fois homogènes. C’est un peu comme si les épisodes ne réussissaient pas à trouver un juste milieu entre la psychologie et les mystères, ce qui se révèle dommage, car ces deux approches sont singulièrement complémentaires. Quoi qu’il en soit, si le suspense et l’intelligente brute méritaient d’être davantage présents pour pimenter et accrocher à son fauteuil le téléspectateur, il n’empêche que le résultat s’avère globalement concluant. Tour à tour drôle, touchante et pertinente, cette salve d’aventures oublie son côté autosuffisant et fragilise sa principale figure qui nécessitait clairement de tomber de son piédestal. De la sorte, ce héros toujours aussi acide et irrévérencieux gagne en force et en sympathie, ce qui est une excellente chose !

Par |2017-05-01T13:58:41+02:00février 10th, 2015|Séries britanniques, Sherlock|0 commentaire