Six Feet Under (série complète)

La fin de l’année approche et comme on peut le voir avec plusieurs des articles publiés dernièrement, j’essaye de liquider tout ce que j’ai en retard depuis très longtemps. C’est ainsi qu’il sera aujourd’hui question de Six Feet Under dans sa totalité. Si je ne me trompe pas, cela fait plus de trois ans que j’ai terminé la série. Comme écrire un billet à son sujet m’effrayait un peu (c’est toujours le cas en fait), j’ai encore une fois laissé traîner les choses.
Lorsque l’on demande à des sériephiles de citer quelques unes des productions télévisuelles de la première moitié des années 2000, beaucoup d’entre eux citent Six Feet Under, la création d’Alan Ball (True Blood). Composée de cinq saisons comportant chacune de douze à treize épisodes, la série fut diffusée sur HBO entre 2001 et 2005. Elle est partiellement passée en France sur France 2 tard dans la nuit et dans sa totalité sur France 4. C’est via cette chaîne que je l’ai regardée dès 2006 et ce, en VOSTF. Aucun spoiler.

Il est de bon ton que de dire que Six Feet Under est un petit bijou télévisuel. C’est vrai mais il n’en demeure pas moins que la série ne fera jamais partie de mes favorites. J’ai un rapport très compliqué avec elle en fait. Autant certains épisodes sont absolument fabuleux et montrent à quel point le média qu’est la série télévisée n’a pas à rougir, autant d’autres sont ennuyants au possible. Aucune saison dans sa totalité ne m’a réellement plu. J’ai en mémoire de longues et soporifiques intrigues comme celle en lien avec Lisa, la femme de Nate, vers le milieu de la série. Au risque de choquer tout le monde, du même créateur je préfère True Blood. Si cette dernière ne possède en rien la profondeur de Six Feet Under, j’en ressors bien plus charmée. On peut ainsi très bien trouver de nombreuses qualités à une série, être convaincu de son intelligence et de sa richesse sans pour autant y adhérer pleinement. C’est exactement ce que je ressens pour Six Feet Under. C’est à mes yeux une très bonne série atypique qu’il faut avoir vu au moins une fois mais elle ne rentre pas dans le petit quartier de celles qui font battre mon cœur. Honnêtement, je suis assez déçue de ne pas l’apprécier à sa juste valeur.

Quoiqu’il en soit, tout cela ne m’empêche absolument pas d’affirmer que Six Feet Under a marqué la décennie par son empreinte originale et impossible à copier. Si la famille que l’on suit au cours de ces cinq saisons travaille dans le monde de la mort, la série traite tout simplement de la vie. Une des grandes forces de Six Feet Under est qu’avec des thématiques simples et fondamentales, elle parvienne à toucher universellement. La série parle ainsi de la vie, la mort, l’amour, l’amitié, la famille et tant d’autres thèmes que n’importe quelle personne peut être amenée à expérimenter un jour ou l’autre, que cela soit positif ou non. Elle le fait toujours avec pudeur et sans écueil. Fait rare pour être noté, surtout à l’époque de sa diffusion, elle aborde l’homosexualité masculine de manière frontale. Plutôt que d’user de sous-entendus, elle met en avant un couple gay et n’hésite pas à filmer leurs ébats sexuels. À première vue, tout cela est quand même relativement banal mais c’est justement son traitement sans fioritures et magnifié par des personnages forts et nuancés qui offre toute sa dimension à la série. Elle use par ailleurs d’une liberté de ton assez incroyable, n’hésitant pas à être triste sans être pour autant macabre ou à être caustique sans pour autant tomber dans de la moquerie gratuite. L’ambiance est singulière et peut dérouter au premier abord. Une fois passée la saison une, le téléspectateur a normalement compris le mode de fonctionnement des épisodes. Chacun d’entre eux débute par un mort que les Fisher prendront en charge dans leurs pompes funèbres. La mort n’est donc pas ici un tabou mais le point de départ d’une histoire. Le rythme est lent et si la frontière entre le presque contemplatif et onirique avec le soporifique est parfois trop ténue, il est possible d’affirmer que globalement, les épisodes sont tout simplement fascinants. La série mélange le drame à la comédie, est souvent audacieuse et n’hésite pas à prendre certains risques. L’humour n’est pas perpétuel mais il est là pour désacraliser ce que l’on voit à l’écran et rendre ces histoires souvent difficiles moins pesantes. Ainsi, des scènes éprouvantes peuvent succéder à d’autres plus légères, presque délirantes pour certaines car la plupart des personnages possèdent une bonne dose de folie.

La série débute avec la mort du patriarche de la famille. Cela ne l’empêche pas de revenir de manière sporadique dans les rêves ou les hallucinations des protagonistes. À partir de là, Six Feet Under s’attarde sur l’organisation et la reconstruction de ceux qui viennent de perdre un époux, un père ou tout simplement, un patron. Les Fisher sont bien évidemment la figure de proue de la série mais ils ne sont pas les seuls. La famille, comme la majorité de celles vivant sur cette planète, est loin d’être parfaite. Dysfonctionnelle, elle souffre de non-dits et manque cruellement de chaleur. Mais après tout, comment se construire lorsque l’on a passé toute son enfance entouré de cadavres ? La maison respire la mort et celle-ci accompagne le moindre évènement de leur propre existence. Ses membres ont beau se côtoyer tous les jours, ils ne se connaissent pour autant que peu. L’absence de communication est un euphémisme chez eux. Ruth, incarnée par Frances Conroy, est une femme introvertie suivant ses principes moraux à la lettre. Issue de la vieille école, elle aime que les règles soient respectées mais au fil de la série, elle se libère quelque peu et en vient même à surprendre. Se sentant seule, elle tente de pallier ce vide grandissant par des moyens parfois très originaux pour une femme aussi droite qu’elle. L’aîné de la famille, Nate, joué quant à lui par Peter Krause, a plus ou moins coupé les ponts avec tout le monde, ne supportant plus cette ambiance rigide. Il se dit épicurien de nature. Suite à la mort de son père, il finit ainsi par reprendre l’affaire familiale avec son frère, David. Ce dernier porte les traits de Michael C. Hall (Dexter). Homosexuel, il ne s’assume pas, aimerait être « normal » si tant est que la normalité existe, manque de confiance en lui et intériorise beaucoup. Sa relation avec Keith est probablement la plus jolie de Six Feet Under. Elle passe par des hauts et de nombreux bas mais elle demeure particulièrement belle. Il faut avouer que David est, à mon goût, le personnage le plus sympathique de la série. Dernière des enfants, Claire, incarnée par Lauren Ambrose, est une jeune femme assez rebelle qui étouffe dans cette famille engoncée par les principes. Ces personnages sont ainsi amenés à interagir et au final, à se découvrir.

Outre les Fisher, la série fait la part belle à l’employé de l’entreprise, Rico, joué par Freddy Rodríguez (Ugly Betty) et à son épouse, Vanessa (Justina Machado | ER). Rico voyait en Nathaniel Fisher un mentor et sera en conséquence marqué par son décès. Indissociable de Nate, Brenda incarnée à l’écran par Rachel Griffiths, est une femme perturbée. Vivant une relation presque incestueuse avec son frère, Billy (Jeremy Sisto), elle tente de se construire une vie stable et en veut à ses parents psychanalystes qu’elle juge responsable de ses multiples tourments. Rachel et Billy sont plutôt fascinants et généralement surprenants. L’ensemble de cette galerie est majoritairement convaincante et il est donc tout à fait normal que la plupart de ces acteurs ont su rebondir après l’arrêt de Six Feet Under.
N’oublions pas de mentionner les personnages qui ne font que passer, qui restent parfois un petit peu longtemps ou qui sont juste là pour mourir. On pourrait ainsi parler des protagonistes interprétés par Eric Balfour (The O.C.) et Ben Foster (My Name is Earl) qui jouent des adolescents perturbés dont Claire n’arrive pas toujours à se séparer, de celui portant le visage de la géniale Kathy Bates qui permettra à Ruth de se libérer et de s’extravertir, du bizarre croque-mort mettant mal à l’aise incarné par Rainn Wilson (The Office), de Mena Suvari qui ouvrira notamment Claire sur sa sexualité… En vrac, les sériephiles peuvent reconnaître Michelle Trachtenberg (Buffy the Vampire Slayer), Justin Theroux, Peter Facinelli…

La réalisation est parfaitement maîtrisée, le générique est un des témoins du travail derrière la caméra et la photographie ne dépareille nullement. Petite originalité de la série, sauf exception très rare et symbolique, il n’y a pas de fondus au noir, que des fondus au blanc. Ce choix n’est évidemment pas anodin et peut être vu comme une libération ou encore l’apparition de la mort. La musique a également une place de choix, la chanson de son ultime épisode ayant par exemple marqué la majorité des spectateurs.

Ce qui a aussi rangé Six Feet Under au panthéon des séries est sa fin. Son series finale est tout simplement un des plus beaux ayant été réalisés. Ces cinq dernières minutes, accompagnées par Breath Me de Sia, sont à couper le souffle tant elles vous nouent la gorge et vous touchent jusqu’au plus profond de votre âme. Elles montrent qu’après cinq saisons à avoir suivi ces personnages, après les avoir détestés et aimés, après nous les avoir rendus attachants, ils continuent leur vie et s’éteignent. Elles rappellent que personne n’est oublié et que pour nous aussi, notre tour viendra. C’est d’ailleurs le propos de la série, la mort peut frapper n’importe qui et ce, n’importe quand. Avant que cela arrive, il faut vivre et tenter de profiter pleinement de son existence.

Six Feet Under est une série que je voulais adorer jusqu’à la moelle mais malheureusement, ça ne fonctionne pas toujours ainsi. Si elle parle de la mort, elle s’en sert comme d’un tremplin pour traiter de la vie et de toutes les thématiques qui composent notre existence. Si dans la culture occidentale, le sujet de la mort est tabou, Six Feet Under s’en affranchit et l’aborde sans demi-mesure. À fleur de peau, elle est souvent bouleversante et réaliste. Tout comme Alan Ball l’avait déjà effectué dans son excellent American Beauty, la série est noire, ironique et souvent cynique. Les épisodes traitent de faits de société ou encore de thèmes fédérateurs tout en instaurant une certaine dose de folie douce parfois hallucinatoire. Les personnages complexes que l’on côtoie durant ces cinq saisons font alors partie de notre famille. Il va de soi que la série mérite son statut de culte et doit être vue au moins une fois dans sa vie car elle ne peut laisser indifférent.