Spartacus: War of the Damned | La Guerre des Damnés (saison 3)

Pour la dernière fois – sous cette forme, en tout cas –, retournons du côté de la troisième guerre servile avec l’ultime saison de Spartacus intitulée War of the Damned (littéralement, la guerre des damnés en français). Composée de dix épisodes d’une bonne cinquantaine de minutes, elle fut diffusée sur Starz entre janvier et avril 2013. Aucun spoiler.

Avant toute chose, saluons la chaîne étasunienne qui, plutôt que d’essayer de profiter ad nauseam du succès d’une de ses productions phares, a annoncé courant 2012 que la saison trois serait la dernière. S’arrêter en plein essor étant malheureusement tellement rare qu’il convient de noter le geste. Spartacus aurait effectivement pu s’étaler encore quelques années en diluant l’intrigue. De toute manière, la série avait déjà eu l’occasion de prouver par le passé qu’elle ne faisait pas comme les autres et qu’elle était par exemple prête à tuer ses importantes et populaires figures. Rien que pour cette raison, le visionnage en devient immédiatement stimulant ; la prévisibilité est absente et le suspense à son comble. Cette salve de nouveaux épisodes ne trahit pas cet état d’esprit et dispose toujours d’une identité forte, que celle-ci s’exprime sur la forme comme sur le fond. Justement, ce n’est clairement pas maintenant que ceux ne supportant pas les effets de style presque kitsch et étrangement chouettes, la mise en scène graphique et outrancière, l’esthétique particulière, l’érotisme perpétuel ou bien l’hyperviolence ambiante apprécieront quoi que ce soit. War of the Damned suit la lancée de Blood and Sand et de Vengeance en s’amusant avec son atypisme tapageur. Tout au long de sa courte vie, Spartacus aura été sur le fil du rasoir puisqu’elle aurait pu s’apparenter à un divertissement ridicule si ce n’est qu’elle est parvenue à visuellement fasciner et rendre le spectacle encore plus jouissif. Bien sûr, il est nécessaire d’être réceptif au genre, car tous ne partagent clairement pas ce point de vue. Précisons quand même que des scènes telles que celles dans les décors enneigés dans le 3×07, Mors Idecepta, sont superbes. Quoi qu’il en soit, la musique de Joseph LoDuca est également aboutie et habille un scénario désenchanté non dénué d’un certain espoir par ses envolées lyriques, ses tonalités rythmées et un aspect quelque peu mélancolique. Comme l’indique le titre, la saison représente celle de la guerre, et, plus généralement de celles des damnés – autrement dit ceux n’ayant plus rien à perdre. Dans ces conditions, l’issue s’annonce compliquée et il s’avère évident que beaucoup disparaîtront en chemin.

Ce n’est guère surprenant que Spartacus ne soit toujours pas rassasié en dépit de la mort de Glaber et d’Illythia. Si les meurtriers indirects de son épouse et les catalyseurs de la tragédie qu’est son existence se trouvent six pieds sous terre, demeure dorénavant une bataille plus large : la liberté. Sous la forme d’une grande chasse à l’homme, la fiction aborde des sujets fédérateurs tels que le libre arbitre et les choix. L’ancien gladiateur a pleinement assumé son rôle de meneur des esclaves et lorsque débute cette saison, sa vie ne lui appartient plus. À la place, il est l’épée des opprimés et son nom résonne à travers le territoire. Spartacus est dès lors un vrai symbole et s’apparente presque à un dieu, lui qui paraît invincible et source de nombreuses rumeurs. Inversement, dans le camp des Romains l’agacement, voire l’effroi, prédomine, car ce soi-disant moins que rien réussit à déjouer les supposés bons citoyens. Spartacus mène en effet désormais une gigantesque armée, accumule les batailles victorieuses, décime des régiments entiers et met sans conteste en péril l’équilibre finalement précaire du régime en vigueur. War of the Damned dépeint ni plus ni moins la montée en puissance des séries de rébellions des esclaves dirigés d’une main intelligente par Spartacus, tandis qu’un homme se dresse en travers de leur chemin : le richissime sénateur Marcus Crassus. Incarné par un excellent Simon Merrells, à la fois compréhensif et froid, ce nouvel ennemi est très finement écrit, différent des précédents, et démontre sans hésitation que dans cette fiction, il n’existe pas de véritables méchants au sens strict du terme. Pour la première fois, même s’il n’est pas au courant de l’issue finale, le téléspectateur réalise avec angoisse que cette figure politique sort de la norme et a toutes les clés en main pour faire chuter Spartacus. Loin d’être aussi borné qu’un Glaber aveuglé par sa condition, Crassus admet que le Thrace est son égal et ne ressemble pas à un inconscient chanceux. D’ailleurs, la scène du series finale, sur la colline, est magnifique tant, déjà, les deux après avoir joué au jeu du chat et de la souris se confrontent, et surtout parce que l’estime et l’admiration réciproques transpirent à travers les regards et gestes. Les deux antagonistes ne partagent effectivement que de rares moments, mais ils donnent l’impression de se connaître parfaitement et d’être taillés dans un moule assez semblable. De quoi offrir une atmosphère bien amère puisqu’ensemble, sans les conditions de l’époque, ils auraient été susceptibles de déplacer des montagnes. Dans tous les cas, disposant de moyens illimités, ambitieux, fin stratège et capable d’anticiper les réactions des autres, Crassus est en plus physiquement irréprochable. En résumé, il symbolise la menace incarnée. Le personnage est amené avec une subtilité appréciable et son lien avec son esclave, la douce Kore (Jenna Lind), est joliment retranscrit à l’écran d’autant plus qu’il permet d’humaniser l’individu. À l’instar des saisons passées, Spartacus pratique la mixité et n’oublie pas d’injecter des intrigues féminines – avec Kore, donc, et également à travers la plutôt agréable noble romaine, Laeta (Anna Hutchison), ainsi qu’avec une des propriétés d’un de ses compatriotes, la jeune et fragile Sibyl (Gwendoline Taylor). Sans surprise, en raison de la disparition du duo psychologiquement instable formé par Illytia et Lucretia, la folie ambiante est moins palpable, mais elle est malgré tout encore présente via un adolescent voulant jouer dans la cour des grands. Plus spécifiquement, en perdant des personnages tout en en gagnant d’autres, l’ensemble continue sur sa lancée de nuancer et d’offrir discrètement différents points de vue sur la société de l’époque.

Spartacus a beau être suivi de milliers d’hommes et de femmes, il sait pertinemment ne pas disposer des moyens de Crassus et prend conscience d’être lié à un devoir. Il ne parvient plus à s’immerger dans de grandes batailles sans envisager les tenants et les aboutissants. En effet, ses actions entraînent d’hypothétiques terribles répercussions pour son peuple et il se doit de penser à eux. C’est par conséquent un gladiateur plus posé et réfléchi que l’on retrouve au cours de cette troisième saison. Le doute n’existe pas, il est un vrai meneur et réussit régulièrement à fédérer et alimenter la fureur, l’admiration, le courage et l’abnégation de ceux qui le suivent. Liam McIntyre y déborde d’ailleurs de charisme et de prestance ; la production n’oublie assurément pas le regretté Andy Whitfield, car elle n’hésite pas à montrer son visage et effectuer plusieurs parallèles avec des scènes de Blood and Sand. Spartacus, du fait de son nouveau statut, ne peut tristement que s’isoler et le poids de sa quête repose sur ses épaules. Heureusement, il a la chance de compter sur ses généraux et fidèles, à savoir Agron, Gannicus et Crixus. Le quatuor est sans conteste une valeur sûre de la série tant ils forment un noyau disparate, mais homogène, et surtout, parce qu’ils fournissent tous quelque chose de différent et d’extraordinaire aux autres. Chacun a la possibilité de rayonner au fil des épisodes et tous sont à l’origine de frayeurs et d’émotions. Possédant des caractères affirmés, ils se mettent parfois en porte à faux avec leur chef et décident de changer d’optique, l’esprit de liberté subsistant envers et contre tout. Plus particulièrement, Agron est touchant pour sa loyauté et son amour pour le sympathique Nasir. Gannicus continue de souhaiter garder son indépendance et ne pas trop s’intégrer dans quoi que ce soit alors qu’il en a la trempe. Lui, tout ce qu’il désire ce sont les femmes et de la boisson ! Du moins, il aime le faire croire parce qu’il est loin de se résumer à ça. Accompagné de son rire communicatif, il émeut et il a plus d’une occasion de montrer son lien indéfectible envers le génial Oenomaus. Justement, les personnages décédés dans la saison précédente ne manquent pas réellement quand bien même ils apparaissaient pourtant presque indispensables. La raison est simple : Spartacus est dotée de nombreux visages attachants et sans qu’ils soient tous explorés avec profondeur, ils possèdent aisément une grande cote de sympathie. Entre Donnar, Lugo ou encore Saxa, il y a de quoi faire côté faces burinées et attitudes ayant une classe folle ! En revanche, toujours du côté des esclaves, le bilan est moins reluisant pour Naevia qui irrite régulièrement. Cependant, son cheminement est logique en raison des atrocités qu’elle a vécues et son évolution est tristement compréhensible. La saison dépeint sans fard de quelle façon la société – romaine dans ce cas – peut broyer aisément une personnalité. Ce constat est valable que l’on se trouve du côté doré d’une pièce comme dans son ombre. Naevia se veut dès lors assoiffée de sang et il est facile de la détester. Si l’écriture est parfois gauche et n’évite pas des maladresses au sujet de cette femme brisée, ce qu’il y a d’agréable, c’est que War of the Damned ne tente pas d’excuser ou d’insister sur une emphase malvenue concernant ses héros ; ils ne sont jamais croqués comme des personnalités sans reproches. Les scénarios inspirent à plusieurs reprises un profond dégoût, voire un mal-être collant littéralement la peau, tout en laissant soin à leur public d’en retirer ce qu’il veut. Le retour dans l’arène en est une parfaite illustration et il est loin d’être un cas isolé puisque les épisodes cherchent avant tout l’ambiguïté. Ces facettes multiples ne se bornent évidemment pas aux esclaves, tous ont le droit d’apporter des doutes et flouter les frontières entre ce que l’on serait tenté de qualifier de bien et de mal.

La saison précédente ayant décimé la galerie de personnages, la nouvelle procure du sang frais. Outre Marcus Crassus et ceux déjà évoqués, les rangs des Romains s’enrichissent d’autres visages inédits. Le fils du sénateur, Tiberius (Christian Antidormi), est peut-être le moins réussi étant donné que sa caractérisation n’évite pas les maladresses presque poussives. De freluquet souhaitant être reconnu par son père, il passe à un jeune homme instable s’illustrant dans une scène ridicule – même pour Spartacus ! – où il essaye de prouver sa virilité d’une bien curieuse manière. Toutefois, au départ, il déclenche surtout une légère once de pitié parce que son géniteur implacable ne lui offre aucune route aisée. Vers la fin, on espère plus que tout le voir souffrir le martyr malgré l’amusement qu’il parvient à injecter à la fiction. Désirant plus que tout décimer tous les esclaves, Tiberius voue également une haine féroce à l’encontre d’un des siens : le fameux Jules César. Le lien entre Marcus Crassus et l’exceptionnel homme politique est bel et bien connu, mais il n’était pas évident que la série irait jusqu’à le faire participer à son ensemble. Contre toute attente, en plus de le dessiner, elle place le futur grand dirigeant dans un rôle différent des habitudes et le montre jeune, revenu ruiné, bien que prêt à mater les rébellions. Ouvertement dragueur, incontrôlable et indomptable, César effraye lors de sa première apparition et laisse perplexe. Mine de rien, il se révèle être une des pièces maîtresses de l’année par son magnétisme, sa fureur mesurée et son talent. Connaître sa destinée ne le rend en plus que davantage fascinant et, avouons-le, Todd Lasance, son interprète, est très charmant. Spartacus reprend l’Histoire à sa façon, la détourne légèrement sans lui faire affront, et, étonnamment, se distingue par une fidélité assez pointue. De cette façon, au-delà du portrait de Crassus, de sa dynamique avec César, de la mise en avant de sa richesse, la saison n’oublie pas de dépeindre son profond dédain pour Pompée et les conséquences finissant par découler de ces guerres civiles, propulsant les trois vers leur célèbre fatalité. Dans un registre proche, des évènements véridiques comme les barbares décimations ou des faits avérés – dont celui ayant imprégné durablement la voie Appienne – ne sont pas non plus occultés. Il est vrai qu’il existe des raccourcis, des simplifications et autres erreurs presque inévitables, mais Spartacus n’a jamais cherché à être une série historique. Elle utilise seulement son arrière-plan de façon à partager – à grand renfort de scènes crues, nous sommes d’accord – un maelström tragique où des destins s’entrecroisent et se déchirent. Par conséquent, attendre d’elle une grande fidélité serait fort dommage puisqu’il deviendrait alors légitime de ne pas y adhérer. Ceci étant dit, la question que l’on se pose tous avant de visionner ces épisodes est le développement de Spartacus et ce que le sort lui réserve. Après tout, les faits ne sont historiquement pas clairs et personne à l’heure actuelle ne peut préciser ce qui s’est passé, en 71 av. J.-C. La conclusion est ici satisfaisante, même si elle conduit à un véritable déchirement pour de multiples raisons. En bref, par son sens du détail, sa richesse et son brossage en règle de nombreux aspects et thématiques aussi colorés que variés, War of the Damned n’a plus grand-chose à voir avec Blood and Sand. Ajoutons-y une mise en scène vivifiante, des rebondissements omniprésents, des luttes de pouvoirs complexes et non manichéennes dans les deux camps, un rythme enlevé, des dialogues ne laissant pas indifférent et des séquences de combats lisibles, violentes, âpres et amères ; l’année s’apparente alors à une vraie épopée héroïque disposant d’un souffle et d’un superbe message sur des droits fondamentaux.

En définitive, War of the Damned clôt d’une main de maître le destin légendaire d’un homme devenu un véritable héros et symbole d’une liberté inaliénable. Bien sûr, tout n’y est pas parfait, mais la saison s’accommode parfaitement de ses défauts pour quasiment les transformer en qualités – ou tout du moins, les faire occulter. Avec ses personnages attachants, la tension incroyable semblant aller crescendo à chaque épisode, la densité inattendue de ses thématiques et le tourbillon émotionnel qu’elle inspire, cette conclusion se dote d’armes redoutables pour offrir une prestation impressionnante. Si beaucoup d’encre a coulé et le fera encore à l’encontre de cette série excessive, elle a toujours su demeurer humble en ne cherchant absolument pas à se donner de grands airs. Assumant totalement son spectacle, ses limites et son sens de la démesure ostentatoire, elle a remporté son pari avec brio en devenant progressivement une véritable réussite et un pur divertissement cathartique. En d’autres termes, pour son efficacité associée à son audace, elle est définitivement tragique, épique et à l’image de son personnage principal. Comme quoi, des fois il convient de s’accrocher même lorsque les débuts sont laborieux !
Bonus : la bande-annonce

Par |2017-05-01T13:59:21+02:00juin 8th, 2013|Séries étasuniennes, Spartacus|2 Commentaires

Spartacus: Vengeance (saison 2)

Alors que sa troisième et dernière saison, War of the Damned, arrive prochainement aux États-Unis, il est temps de discuter de Vengeance, la deuxième de Spartacus. Composée de dix épisodes d’un peu moins d’une heure, elle fut diffusée entre janvier et mars 2012 sur Starz. Préalablement, il s’avère judicieux de s’arrêter sur quelques points. À la question vaut-il mieux avoir regardé la mini-série et préquelle de Blood and Sand, Spartacus: Gods of the Arena, avant de visionner Vengeance, la réponse est oui. Ce serait vraiment dommage de passer à côté d’un grand nombre de subtilités et de références, surtout si en plus on apprécie l’univers. La meilleure des choses à faire est d’aller dans l’ordre de diffusion – et non pas chronologique – ; autrement dit Blood and Sand, Gods of the Arena puis Vengeance. Compte tenu de la récidive du cancer d’Andy Whitfield à l’époque de la production, l’acteur laissa volontairement sa place à un autre, Liam McIntyre, avant de malheureusement décéder en septembre 2011. Spartacus n’est pas le seul à voir son visage changer puisque Naevia est également concernée ; Lesley-Ann Brandt passe ainsi le relais à Cynthia Addai-Robinson. Aucun spoiler.

Spartacus, les gladiateurs et esclaves du ludus de Batiatus ont réussi à s’enfuir après le bain de sang perpétré entre les murs de leur ancien lieu d’asservissement. Pourchassés par le préteur Claudius Glaber, de retour de Rome avec son épouse, Ilithyia, ils cherchent par tous les moyens à garder leur liberté durement acquise. Pour cela, ils doivent faire des concessions parfois amères et mettre de côté leurs propres désirs et leur ego. Dans cet ordre d’idées, Spartacus n’a pas d’autre choix que de réfléchir à l’orientation qu’il souhaite donner à sa récente prise de position. Soit il opte pour son cheminement intime, résolument égoïste, dont le but est d’assassiner le meurtrier de sa femme, soit il offre à sa vengeance un plus large spectre en tentant de révolutionner le monde privé de libre arbitre dans lequel trop de personnes vivent depuis des siècles. Le titre de la saison n’est par conséquent aucunement démérité, car quoi qu’il se passe, le temps des représailles a sonné pour tous les protagonistes. Entre ceux qui veulent retrouver leur honneur bafoué, d’autres ayant besoin de faire leur deuil d’un être cher, de chasser des souvenirs traumatisants ou tout simplement d’obtenir une dignité et des droits inaliénables, chacun a toutes les cartes en main pour riposter à sa manière. Si le fil rouge est sans conteste celui de la revanche, il est également évidemment celui du jeu du chat et de la souris entre les esclaves et Rome dont les principaux représentants sont Spartacus et Glaber.

Spartacus, après avoir été logiquement très abattu dans Blood and Sand suite au décès de sa femme, a repris de son assurance et voit son cœur quelque peu apaisé, grâce à une Mira forte et classe d’une part, mais aussi parce qu’un objectif le dépassant finit par le diriger. Il est pourtant aveuglé par la haine envers le noble romain l’ayant arraché de la Thrace et favorisé les tragiques évènements consécutifs. Réciproquement, Glaber déteste tout autant viscéralement Spartacus ; ce dégoût ostentatoire n’est que davantage marqué lorsqu’il est obligé de retourner à Capoue afin de mater la rébellion de ces esclaves ayant massacré de riches citoyens et continuant de faire couler le sang partout où ils passent. La lutte entre Spartacus et Glaber est sans aucun doute un des principaux moteurs de Vengeance et se révèle très vive grâce à une tension allant crescendo, une solide écriture et une interprétation au diapason. Il se voulait légitime de craindre que Liam McIntyre ne soit pas à la hauteur et peine à occulter Andy Whitfield. Ne le nions pas, il ne l’effacera pas, et, d’une certaine manière, ce n’est pas du tout le but. Moins massif et possédant un jeu peut-être plus subtil, l’acteur finit par rapidement prendre ses marques au sein de la production et ce Spartacus évolue pour devenir un vrai meneur charismatique ne comprenant pas forcément de quelle façon il en est arrivé là, mais assumant ses responsabilités jusqu’au bout. La dualité le rongeant entre ce que lui dicte sa conscience et ce qui gouverne ses pulsions de vendetta est parfaitement retranscrite à l’écran. Glaber, toujours campé par un excellent Craig Parker (Legend of the Seeker), détient une importance majeure au cours de l’année et fait office de figure à abattre. Loin d’être unilatéral, il est assez difficile de le détester viscéralement tant il dégage par moments un côté presque pathétique et, de l’autre, une angoisse sourde. Devenant progressivement incontrôlable, il met les pieds dans un engrenage qu’il finit par ne plus maîtriser. Les séquences entre Glaber et Spartacus sont au final moyennement nombreuses puisque la saison peut se découper en deux grandes parties, avec les passages au ludus et le reste où se situent les esclaves. On pourrait à juste titre imaginer que ce clivage ferait perdre aux épisodes en homogénéité et en rythme, mais ce n’est aucunement le cas, car la caméra alterne facilement entre les deux points de vue et parvient généralement à effectuer de multiples parallèles pertinents et intéressants.

Horrifiant les citoyens romains habitant aux alentours de Capoue, Spartacus et les siens tentent de survivre dans leur toute nouvelle vie. Condamnés d’abord à errer dans les égouts en se cachant des soldats à la solde de Rome, les vivres commencent rapidement à s’amenuiser et les dissensions deviennent omniprésentes dans ce groupe très hétéroclite. De simples esclaves côtoient des gladiateurs, des Gaulois doivent composer avec des Germains et personne ne réussit à se mettre d’accord, voire à se comprendre. Spartacus est le seul parvenant à s’imposer quelque peu, même si cela s’annonce difficile pour lui d’autant plus qu’il n’a jamais cherché à obtenir ce rôle. Progressivement, en dépit de ses nombreux doutes, il chemine et réalise l’ampleur de sa révolte qui lui paraît plus que légitime. Vengeance travaille avec une certaine nuance la notion de liberté et de ce qu’elle implique. Si les propos manquent légèrement de développement et méritent davantage de finesse, on y sent une volonté sincère de dépasser le simple cadre sulfureux et racoleur dans lequel Spartacus est catalogué depuis sa diffusion. Le début de la saison est certes assez poussif et se perd quelque peu dans une surenchère d’hémoglobine et de corps dénudés, mais la suite rattrape vite ses erreurs. En introduisant de nouveaux personnages comme le sympathique Nasir (Pana Hema Taylor), le scénario pose la question de savoir s’il ne vaut mieux pas demeurer asservi et être alors bien nourri, logé et parfois traité avec égard plutôt que d’être libre et toujours sur le qui-vive, affamé et sans toit pour se couvrir. L’ambiance n’est pas au beau fixe étant donné qu’outre les conditions dans lesquelles ils vivent, les esclaves sont perpétuellement sur la brèche, se font capturer, humilier, torturer et assassiner de sang-froid. Sans grande surprise, certaines scènes sont très crues et cette hyperviolence semble d’ailleurs plus marquée que dans Blood and Sand. Quoi qu’il en soit, Spartacus et ses compères se retrouvent face à des situations jamais vues et emploient parfois des méthodes désespérées. Le point d’orgue est peut-être la conclusion de Libertus, le 2×05, avec ses quinze dernières minutes époustouflantes s’apparentant à un véritable moment d’anthologie de la télévision. Le season finale, Wrath of the Gods, est loin de faire pâle figure puisqu’il est tout autant jouissif et très efficace avec cette incroyable montée en puissance. La série a pour elle de ne jamais avoir peur de sacrifier ses protagonistes et d’être donc, impitoyable. Alors que plusieurs productions tenteraient de garder au maximum leurs valeurs sûres, celle-ci prend le parti de bousculer ses fondements. En plus d’être assez angoissante, car tous ces visages sont rapidement devenus attachants, elle se révèle dès lors exaltante. Spartacus, entouré de ses bras droits, passe ainsi la saison à chercher à assurer les arrières de ce groupe s’agrandissant de jour en jour et obscurcissant l’existence des Romains. Le peuple à l’intérieur de Capoue commence à oser s’affirmer, parler de ce Spartacus libérant les foules et l’on assiste alors à la véritable naissance d’un mythe aspirant à l’égalité entre tous. Contre toute attente, le scénario tente de rester plutôt fidèle à la véracité historique et cela fait plaisir. En tout cas, au-delà de son action, Vengeance n’oublie jamais la tragédie ambiante et implique émotionnellement ses téléspectateurs dont le cœur est drôlement malmené au cours des épisodes.

Si Spartacus est le héros, celui vers qui tous les regards sont tournés, il est loin d’être le seul ennemi de Rome à tirer la couverture sur lui. La saison deux exploite parfaitement ses protagonistes charismatiques et bien que quelques développements soient plus plats que d’autres, l’ensemble se montre solide et, surtout, stimulant. Après s’être déchirés durant Blood and Sand, Spartacus et Crixus ont fait la paix et savent mettre derrière eux leurs rancunes passées. S’il est vrai que Crixus pouvait espérer mieux que cette intrigue romantique parfois insuffisante, elle apporte un nouvel éclairage sur Naevia. Il faut tout de même avouer que voir la jeune héroïne incarnée par Cynthia Addai-Robinson au lieu de Lesley-Ann Brandt est assez dérangeant au départ, même si ce désagréable sentiment finit par se tasser. Les épisodes ont le mérite de tirer profit des femmes et de ne pas les placer en tant que victimes. Naevia en est donc l’exemple le plus éloquent, mais Mira ou, dans une moindre mesure la blonde Germaine, en sont d’autres explosifs. Spartacus a de toute manière toutes les clés en main pour plaire à de multiples publics, quels que soient leur genre et leur orientation sexuelle, et elle le prouve dans Vengeance. Toujours parmi l’entourage de Spartacus, Agron (Daniel Feuerriegel), passé totalement inaperçu jusque-là, tire son épingle du jeu et se place en figure imposante sur qui il se veut nécessaire de compter. Naturellement, l’extraordinaire Oenomaus est encore une fois la force tranquille incarnée et c’est un vrai plaisir que de le voir s’allier aux gladiateurs. Et, comme cela était prévu, Gannicus revient et permet d’offrir un véritable pont avec Gods of the Arena qu’il est donc plus que préférable d’avoir regardé auparavant. Mélancolique et se perdant dans le sexe et l’alcool, il souffre du décès de Melitta et ne se plaît au final pas tant que ça en homme libre. Le retrouver fait rudement plaisir surtout qu’en arrivant, il apporte de nombreux rebondissements enthousiasmants. Ajoutons à tout ce monde plusieurs visages burinés, de fortes têtes et d’anciens désabusés et, sans hésitation, voilà un groupe de qui il faut se méfier ! En d’autres termes, la galerie des esclaves est très riche et a pour elle de les utiliser à bon escient en leur insufflant des motivations propres qu’ils cherchent à concrétiser au fur et à mesure des épisodes. Ils ont beau tous se battre contre Rome, ils ne sont pas tous animés par les mêmes raisons. Pour ne rien gâcher, leurs antagonistes sont également creusés et n’ont pas à rougir face à cette concurrence.

Principal représentant de Rome à Capoue, Glaber devient obsédé par Spartacus et par cette envie irrépressible de marquer son territoire et rentrer victorieux dans sa chère cité. Avant, il doit mater cette rébellion et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il a de grosses difficultés à le faire. Un de ses soucis dominants est de sous-estimer les esclaves et de ne voir en eux qu’une bande d’incapables bons à jeter aux fauves. Évidemment, il déchante rapidement en réalisant qu’il se trouve en face d’hommes entraînés à se battre. Vengeance est le royaume des complots et manipulations où chacun cherche à mettre en avant ses intérêts. Distillant un climat où la stratégie se taille la part de lion, le suspense est à son comble devant ce jeu de pouvoir. Détester Glaber est résolument grisant et son épouse, Ilithyia s’en prend à cœur joie puisqu’elle essaye d’évincer celui qui gênerait son épanouissement personnel. Quid de sa grossesse ? Voyons… tout ceci n’est que banalité facilement neutralisée ! Ce couple toxique est fascinant par leurs malversations et finit par faire chuter avec eux tout ce qui les entoure. Entre Seppius (Tom Hobbs), Seppia (Hanna Mangan Lawrence) et un fantôme ambigu revenu avec des prévisions supposés mystiques à la clé, l’heure est à la folie décadente et aux meurtres sanglants. Des scènes comme celle près du bain dans Monsters, le 2×09, avec Seppia, Glaber et Ilithyia sont vraiment incroyables et dans la parfaite lignée de l’aliénation ambiante que délivre Spartacus. Subsiste un électron libre continuant de papillonner là où ses ailes le portent en cherchant systématiquement le soleil. Retors et prêt à tout, il n’hésite pas à se faire rabaisser s’il a la possibilité d’obtenir ce qu’il désire – du moins, s’il parvient à demeurer en vie jusque-là… Ici, personne n’est jamais parfait et les protagonistes sont globalement dotés de plusieurs facettes, processus les rendant plus que complexes.

Dans la première saison, la caméra restait généralement dans le ludus et ses environs. Ce n’est pas du tout le cas de celle-ci puisque le cadre s’ouvre et symbolise à merveille la confusion dans laquelle se trouvent les esclaves. Bien qu’ils soient théoriquement en pleine nature, ils ne se sentent que davantage pris au piège. Les combats se déroulent alors en plein air et ne sont pas dénués de leur nervosité d’antan. À l’instar de Blood and Sand, la direction artistique de Vengeance est toujours aussi soignée. Les comparaisons avec 300 ne viennent plus du tout à l’esprit, car la série a su se forger une identité visuelle et sonore digne de ce nom. Grâce à la superbe musique de Joseph LoDuca, les épisodes maximisent leur impact émotionnel, grandiloquent, vibrant ou encore électrisant. Difficile alors de rester de marbre face à plusieurs séquences parfaitement mises en scène. La réalisation est effectivement de qualité. Certes, les ralentis sont parfois un peu trop nombreux et plusieurs plans ne nécessitent pas forcément de s’attarder autant sur des corps découpés en mille morceaux, mais la photographie et la nervosité de l’ensemble effacent sans mal ces lacunes. En fait, sans trop savoir comment, Spartacus arrive à pousser les extrêmes jusqu’aux tréfonds de leurs limites et ne pas se fourvoyer au passage. Si le résultat n’est pas toujours heureux et qu’il ne peut plaire à tout le monde par ses excès, il fait ici preuve d’une maîtrise implacable et évite maints écueils de la première année.

En définitive, Vengeance est sans aucun doute très nettement supérieure à Blood and Sand. Après avoir quitté les fers, Spartacus cherche ainsi à galvaniser sa troupe, l’unifier et en faire une véritable armée capable de battre Rome à son propre jeu. Avec sa dimension sociopolitique, ses thématiques universelles assez réfléchies et sa course à la survie, la saison se montre bien mieux construite et plus mature que la précédente. Forcément, elle n’atteint pas des sommets de profondeur si ce n’est que la série fait preuve d’humilité et sait rester à sa place, qui est de proposer un divertissement disposant d’une écriture efficace. Grâce à des personnages hautement charismatiques exploités comme il faut, une superbe bande-son, un suspense haletant, une esthétique non dénuée de défauts, mais avec une vraie âme, et des scènes mémorables, le visionnage s’apparente à du pur spectacle excitant, stressant, vivant et, sans aucun doute, épique. Place à la dernière saison, en espérant qu’elle soit aussi réussie !
Bonus : la bande-annonce

Par |2017-05-01T13:59:40+02:00décembre 10th, 2012|Séries étasuniennes, Spartacus|0 commentaire