Tenchijin | 天地人

Tout au long de l’année 2007, il était possible de découvrir sur NHK la vie du bushi Yamamoto Kansuke et son accointance avec le grand seigneur de guerre Takeda Shingen dans le superbe Fûrin Kazan. La chaîne n’a pas rangé cette période trouble longtemps au placard puisque du 4 janvier au 22 novembre 2009 fut diffusé Tenchijin, un autre taiga s’attardant à l’époque Sengoku. Il ne comporte que quarante-sept épisodes au lieu des cinquante habituels, car le mois de décembre fut alors dédié à la production spéciale Saka no Ue no Kumo. Comme souvent, les premiers et derniers d’entre eux sont dotés de trente minutes supplémentaires. Il s’agit d’une adaptation du roman du même nom de Hisaka Masahi, et c’est Komatsu Eriko (Summer Snow, Brother Beat) qui s’est chargée du scénario de cette fiction-fleuve. Aucun spoiler.

Ce 48è taiga se déroulant au XVIè siècle se focalise sur Higuchi Yoroku, un jeune garçon que rien ne prédestine à devenir le samouraï Naoe Kanetsugu. Élevé et éduqué dans l’optique de se comporter en fidèle vassal, il prouve à maintes reprises sa loyauté au clan Uesugi, et plus particulièrement à son ami et futur chef, Kagekatsu. Animé par un sens de la justice implacable, cet individu n’hésite pas à mouvoir des montagnes pour protéger le peuple d’Echigo qu’il chérit grandement, alors que le Japon s’apprête enfin à s’unifier.

C’est en ayant à peine terminé le solide Atsu-hime, mon deuxième taiga, que j’ai décidé d’enchaîner avec le troisième que j’avais en stock depuis un petit moment. Comme je suis amatrice de ce type de séries et que Fûrin Kazan m’avait grandement enthousiasmée, j’étais ravie en réalisant que Tenchijin se plaçait quelque peu comme une sorte de suite. Effectivement, le j-drama commence en 1564, soit trois ans après la fin de l’illustre rônin, et dresse le portrait d’un vaste pays toujours en proie aux luttes intestines sanglantes. La grande dissemblance réside surtout dans le choix des héros puisque les Takeda sont mis de côté pour privilégier les Uesugi. Il s’avère d’ailleurs plutôt amusant de retrouver des noms et autres figures interprétés par des acteurs différents. Ceci pour expliquer que je partais en terrain désormais plus ou moins familier, l’époque Sengoku me devenant progressivement moins nébuleuse, et que je pensais être de nouveau divertie intelligemment et émotionnellement. La tournure de ce paragraphe laisse sûrement comprendre que le résultat ne fut pas à la hauteur de mes espérances. Et pour cause, Tenchijin respire la médiocrité de bout en bout.

Au sein d’une biographie, qui plus est une s’installant dans une durée conséquente, il importe de posséder une figure principale charismatique. Personne ne lui demande d’être parfaite ou singulièrement sympathique, mais celle-ci se doit d’intriguer et de donner envie d’en savoir davantage. Malheureusement, ce n’est pas du tout le cas du héros de ce taiga tant il se révèle peu naturel et la plupart du temps irritant. Pourtant, lui qui privilégie l’amour et la paix à la guerre a de quoi fortement susciter la curiosité. Au départ, Higuchi Yoroku est un petit garçon vivant dans sa famille de samouraïs, dans la province d’Echigo, alors qu’Uesugi Kenshin vient de s’arroger les pleins pouvoirs. Suite à certaines circonstances, la belle-sœur (Takashima Reiko – Kekkon Dekinai Otoko) de ce dernier demande à ce que Yoroku étudie dans un temple pour transcender sa condition et devenir tout d’abord le page de son fils unique, Kagekatsu, récemment adopté par Kenshin lui-même. Les années passent, le braillard enfant mûrit, gagne sensiblement en assurance, mais ne se départ jamais de sa grande loyauté envers son clan. Comme souvent à cette période, il change à plusieurs reprises de nom pour finir par évoluer en tant que Naoe Kanetsugu, intitulé que nous allons utiliser tout au long du billet pour minimiser au maximum la confusion. En effet, Tenchijin a de quoi perdre le public néophyte en raison de sa large galerie de protagonistes, d’alliances et autres dynamiques en vigueur à l’époque Sengoku, ce fameux âge des provinces en guerre. Heureusement, l’immersion est assez aisée grâce à la voix off académique explicitant ce qu’il faut connaître. Dans tous les cas, le taiga illustre le parcours du samouraï de sa jeunesse à sa mort. Le principal problème, c’est que Kanetsugu dispose d’une caractérisation peu subtile et qu’il n’est pas aidé par l’interprétation de Tsumabuki Satoshi (Orange Days). Habituellement, l’acteur sait être assez convaincant, mais en l’occurrence, il ne possède pas ici le bagage nécessaire pour asseoir son héros. Au départ, Kanetsugu passe la majeure partie de ses journées à pleurnicher. Plus tard, il époustoufle tout le monde grâce à son honnêteté et sa pureté candide. C’est très simple, là où il navigue, les cœurs se délient et se voient charmés. Gentil, plutôt naïf et profondément loyal, il semble avoir tout pour fédérer et plaire. Cela ne suffit pas du tout pour créer un personnage intéressant. Au contraire, ce manichéisme primaire finit par rapidement agacer, d’autant plus que Tenchijin en fait sa marque de fabrique au long cours.

Naoe Kanetsugu dédie l’intégralité de son existence à Uesugi Kagekatsu, le neveu de Kenshin et futur dirigeant du clan. Taciturne, réservé et très froid, celui-ci se laisse difficilement approcher et ne paraît pas disposer du rayonnement adéquat pour haranguer les foules. Grâce à son fidèle vassal en qui il a une confiance totale et qui officie comme la Grande Ourse, la constellation qui le guide, il réussit à s’imposer dans son entourage et à se distinguer. Kitamura Kazuki (Shukumei 1969-2010, Warui Yatsura) lui offrant ses traits ne se montre pas davantage convaincant que son compère, notamment en raison d’une écriture tout aussi artificielle et sans relief l’apparentant à un homme perpétuellement constipé. La dynamique entre Kanetsugu et Kagekatsu ne parvient pas non plus à intriguer malgré quelques jolis moments fort rares. Cette relation fusionnelle ayant sûrement de quoi attirer les amateurs de sous-entendus homosexuels est bien trop fade pour laisser des traces chez un public plongeant peu à peu dans la torpeur. De toute manière, la grande majorité des personnes et des liens les unissant souffrent d’une psychologie incohérente, de cheminements brutaux et d’une absence de développement suffisant. Pire, d’aucuns comme Hideyoshi sombrent même dans une ridicule attitude outrancière. L’accent est donc placé sur le clan des Uesugi et le scénario ne se montre pas avare en compliments. Dépeints comme des individus profondément altruistes, courageux, honnêtes et intelligents, ils semblent disposer de toutes les qualités possibles et inimaginables. À croire qu’ils sont les seuls à être respectables d’autant plus que leur naïveté et leur foi en l’humain les plongent régulièrement dans l’embarras, ce qui n’enraye en rien leur entrain positif. Le moralisateur Kenshin, incarné par Abe Hiroshi (Kekkon Dekinai Otoko, Shiroi Haru), est proprement décevant ; aussi ubuesque que cela puisse paraître, la version de Gackt dans Fûrin Kazan se révèle nettement supérieure pour sa prestance et son magnétisme. Tout au long de Tenchijin, les Uesugi sont gouvernés par leur volonté de faire survivre leur nom et de sauver les leurs, car en dehors de leur province tant chérie joliment dépeinte, la bataille est rude.

La période Sengoku est, comme son intitulé l’indique, celle des guerres. Tous les daimyô cherchent à envahir leurs voisins et s’en suivent des conflits aux vastes ramifications. Cette ère est propice à moult productions stimulantes et enivrantes susceptibles de disposer d’un souffle épique et d’une tension létale. Ce n’est pas le cas de ce taiga. La série se divise en plusieurs parties assez distinctes, mais rapidement, outre l’amour du clan Uesugi, le fil conducteur découvre ses traits. En effet, le thème de l’ensemble est celui de l’unification d’un pays encore morcelé, parasité par des dissensions l’affaiblissant plus que de raison. Avant d’entrer dans le vif du sujet, le scénario place ses pions sur l’échiquier en dépeignant les difficultés liées à la succession d’Uesugi Kenshin, et de comment ses deux fils adoptifs, Kagekatsu d’un côté, Kagetora (Tamayama Tetsuji – Massan, BOSS) de l’autre, se déchirent alors qu’ils sont animés par un même dessein : celui de faire rayonner leur famille. Le premier est renfermé, le second séduit la foule. C’est l’occasion d’y retrouver le clan au grand complet, dont la douce sœur de Kagekatsu (Aibu Saki). Tenchijin injecte une dimension romantique à son atmosphère plus guerrière et essaye de ne pas oublier les femmes, bien que le peu de finesse global fasse encore une fois défaut. L’époque veut que ces dernières soient régulièrement vues comme de la vulgaire marchandise et quelques épisodes l’illustrent tristement. La maîtresse du thé Oryô (Kimura Yoshino – Hatsukoi) figure parmi les réussites pour son intelligence et sa grâce subtile. De même, Osen, l’épouse de Kanetsugu campée par la pétillante Tokiwa Takako (Long Love LetterAishiteiru to Itte Kure), illumine les téléspectateurs par son allant et sa bonhomie ; ce mariage n’est pas dénué d’alchimie, mais il était sûrement légitime d’attendre davantage de paillettes et de papillons dans le ventre. Quoi qu’il en soit, la toile de fond n’est par conséquent que celle de la quête d’une homogénéité nippone qui, naturellement, naît lentement et dans une douleur parfois sourde. Oda Nobunaga, Toyotomi Hideyoshi, Tokugawa Ieyasu, Ishida Mitsunari et les Uesugi se confrontent à maintes reprises et naviguent à vue dans une lutte sans merci.

La rivalité liant Oda Nobunaga (Kikkawa Kôji) à Uesugi Kenshin alimente les mémoires depuis des siècles. Le premier est souvent dépeint comme un démon, un homme psychologiquement instable prêt à tout pour atteindre son but. La production en fait beaucoup trop à ce niveau et devient par la même occasion plus que poussive. Certes, ce seigneur n’est pas vecteur de vertus, mais cela ne sert strictement à rien de charger la mule en le croquant sous un jour peu commode pour nous le faire comprendre. En revanche, la mystérieuse Hatsune, la jeune shinobi l’entourant, provoque une franche sympathie bien qu’elle soit jouée par la généralement médiocre Nagasawa Masami (Bunshin, Last Friends) ; ici, elle demeure supportable, ce qui s’avère presque spectaculaire. Sa relation ambiguë avec Kanetsugu où s’entremêlent amitié, amour et respect offre de bien jolis moments. Son frère, Sanada Yukimura (Shirota Yû – Samurai High School), est tout aussi agréable. Pour en revenir à Nobunaga, l’arc lui étant consacré en devient profondément rébarbatif, même s’il a le mérite de lancer la série sur ses rails. En effet, ce personnage explicite l’expression ten no toki, chi no ri, hito no wa – très grossièrement traduite en la bénédiction des cieux, les bienfaits de la terre et l’harmonie entre les peuples – et l’importance de posséder ces trois éléments pour gouverner durablement et efficacement tout pays. Sans l’un d’entre eux, cela n’est pas possible et c’est d’ailleurs pour cela qu’il échoue, car l’humanité lui fait défaut, au contraire de la force militaire. Le deuxième grand seigneur unificateur à s’installer dans la série est Toyotomi Hideyoshi. En dépit de sa condition de samouraï, il n’en maîtrise guère les codes et est obnubilé par l’argent. Son pouvoir réside en sa capacité à manipuler discrètement et adroitement son public. Sasano Takashi l’interprétant surjoue la majeure partie du temps et il est alors compliqué d’adhérer à ce protagoniste aux diverses facettes, surtout que son entourage familial ne se veut pas davantage pertinent. Par exemple, l’horripilante Fukada Kyôko (Kamisama Mô Sukoshi Dake) endosse le costume d’une de ses concubines. Toutefois, le bras droit du daimyô, Ishida Mitsunari, transcende chaque passage par sa simple présence et fait penser qu’une série le mettant à l’honneur aurait clairement eu davantage d’intérêt.

Une fois la menace Oda Nobunaga écartée, Tenchijin poursuit la quête de l’unification avec l’illustre bataille de Sekigahara. Malgré toutes les lacunes de la fiction, l’épisode entier lui étant dédié se révèle palpitant, peut-être parce que l’on sait d’avance que celui étant dépeint ici comme le gentil perd et se voit traîner dans la boue. Ishida Mitsunari est, à l’instar de Kanetsugu, au départ qu’un simple page. Grimpant au fur et à mesure les échelons, il gagne en puissance et ne se départ jamais de sa mission qui est de rallier tout l’archipel sous un même étendard. Passionné, n’hésitant pas à tout braver pour aller jusqu’au bout de ses convictions, il réussit en quelque temps à provoquer une forte empathie alors que le héros n’y parvient jamais en un an de diffusion télévisée. L’interprétation ciselée d’Oguri Shun n’y est peut-être pas pour rien. Le samouraï sobre, pugnace et austère entretient une agréable dynamique avec son comparse Uesugi. C’est l’occasion pour les épisodes de démontrer les difficultés inhérentes à l’unification, de la nécessité de ne jamais oublier au passage le peuple, des tentatives d’envahir la Chine et la Corée, et d’amorcer les racines du futur fonctionnement militaire avec, notamment, le shogun. Tristement, ces nombreuses pistes de développement restent à l’état embryonnaire. Dans les faits, la paix est le but ultime, mais doit-on tout sacrifier pour elle ? Mitsunari se révèle attachant pour son sens de l’honneur et des valeurs propres au samouraï. Son amour envers sa nation transpire à travers ses actions, ce qui n’est pas du tout le cas du troisième et dernier unificateur, le terrible et désagréable Tokugawa Ieyasu. Il faut dire que le jeu emprunté et profondément maniéré de Matsukata Hiroki n’aide pas. Amateur de manipulations et fomentant dans son coin, cet homme n’inspire que du dégoût et prouve de nouveau l’unidimensionnalité de Tenchijin. Pourtant, son endurance et son aptitude à patienter avant d’atteindre les sommets pouvaient pimenter le scénario tout en densifiant sa caractérisation. En revanche, l’ambivalent Date Masamune capable du pire s’impose sans difficultés, notamment grâce à l’interprétation solide de Matsuda Ryûhei (Ashita no Kita Yoshio, Hagetaka). Il n’empêche que pour la énième fois, la série se veut donc surtout brusque et non fluide.

Le taiga racontant toute la vie de Naoe Kanetsugu, de nombreuses années défilent au compteur. Or, ce temps qui passe est très mal retranscrit à l’écran. Le rythme souffre au passage, car plusieurs évènements avancent bien trop rapidement tandis que d’autres traînent en longueur. Avouons par ailleurs que le canevas narratif devient redondant et schématique entre les manigances, coups fourrés, alliances et la foi religieuse omniprésente. Les séquences dans la grotte à l’honneur de Bishamonten ont de quoi rendre littéralement fou. Ajoutons-y moult flashbacks inutiles diluant l’intrigue et Tenchijin finit par décidément endormir son public. Les figures tertiaires comme les vassaux des Uesugi ne servent que de faire-valoir. Seul subsiste le plaisir de retrouver maints visages connus : Azuma Mikihisa, Higa Manami, Kamiji Yûsuke, Kichise Michiko, Yamamoto Kei… Le cinéaste Miike Takashi (Keitai Sôsakan 7, QP) se trouve également dans les parages puisqu’à l’époque, il tenait à approfondir le monde des jidaigeki, car il travaillait sur son sublime Jûsannin no Shikaku (13 Assassins). Le frère cadet de Kanetsugu (Koizumi Kôtarô – Namonaki Doku) mérite d’être évoqué plus longuement en raison de sa douceur, de sa pondération et de son sens du dévouement, lui qui ne peut sortir de l’ombre provoquée par son aîné trop lumineux. Il est clair qu’un taiga n’est pas une superproduction au budget incroyable permettant des folies, dont des batailles dignes d’un blockbuster. Cela ne doit pas l’empêcher de posséder plus de vie et d’originalité parce qu’ici, tout se veut extrêmement conventionnel, voire kitsch. La réalisation à proprement parler demeure tolérable, mais les postiches sont bien visibles et décrédibilisent encore plus la série. Les moustaches sont sûrement les caractéristiques les plus risibles, suivies de près par le vieillissement improbable des personnages ainsi que la voix supposément mature que les acteurs prennent. Quid de la musique d’Ôshima Michiru (Gokusen) ? Pompeuse et peu inspirée, elle s’oublie vite. Au risque de répéter le même discours, l’aspect bancal et peu heureux gouverne de toute manière la production. Outre une absence de franc impact émotionnel digne de ce nom malgré des litres de larmes artificielles au début et une propension à dépeindre l’importance de l’amour envers son prochain, les épisodes s’emmêlent régulièrement dans des velléités d’humour ridicule peu spontané. Alléger les scènes est une excellente idée, personne ne le niera, mais il convient d’agir avec tact et talent afin de ne pas y aller avec ses gros sabots. Le registre pittoresque parvient tout de même à amuser de temps en temps, ce qui est toujours ça de gagné. La nostalgie finale s’avère également satisfaisante dans ce récit intimiste favorisant l’existence personnelle de ses figures trop naïves.

Pour conclure, alors que Tenchijin se devait de narrer avec force et intensité les aventures humaines d’un garçon devenant l’un des éléments de l’unification du pays, ce taiga mécanique abdique toute imagination et tout souffle pour faire place à de l’ennui. Son candide héros est d’une platitude déconcertante et les quelques belles relations qu’il entretient avec des personnages bien plus secondaires ne sauvent pas cet ensemble manichéen, superficiel et sentimental. Le rythme douloureusement trop rapide ou étiré, le manque d’empathie et les moult incohérences dans la caractérisation des protagonistes ne font qu’accentuer les lacunes de cette série approximative et peu inspirée. Certes, de très jolis moments permettent parfois de faire oublier la déception, mais ils ne sont pas suffisants pour rendre le visionnage indispensable. En d’autres termes, si l’on désire découvrir ce type de production ou l’époque Sengoku, ce n’est pas vers le fade Tenchijin qu’il faut se diriger. Fûrin Kazan, par contre…

Par |2018-07-06T17:48:10+02:00mars 20th, 2015|Séries japonaises, Tenchijin|2 Commentaires

Kimi no Te ga Sasayaite Iru | 君の手がささやいている

C’est un secret pour personne, les Japonais ont clairement un faible pour les histoires mettant en avant un héros en situation de handicap. D’ailleurs, la surdité semble truster les hautes marches du podium et le tanpatsu Kimi no Te ga Sasayaite Iru est un énième argument étayant cette affirmation. Le format de cette courte fiction scénarisée par Okada Yoshikazu (Zeni Geba, Churasan) est particulier puisque ses cinq épisodes furent diffusés annuellement sur TV Asahi entre 1997 et 2001. D’une durée approximative d’une heure et demie, ils sont passés à l’écran de manière aussi espacée dans le but de crédibiliser au maximum l’avancée en âge des personnages. Il s’agit d’une adaptation du shôjo manga de Karube Junko composé de dix volumes sortis au Japon entre 1992 et 1996, et dont le titre signifie globalement tes mains murmurent. Aucun spoiler.

Nobe Mieko n’a jamais entendu le moindre son et souffre depuis son enfance de ce handicap. Pour autant, elle n’est pas aigrie et espère pouvoir mener une vie la plus normale possible. Le jour où elle parvient à décrocher un poste dans une entreprise, elle se doute que les embûches seront assez difficiles, mais elle ne baisse pas les bras. Là, elle y rencontre un homme qui tombe rapidement sous son charme. Or, il n’est pas sourd. Ces deux personnes réussiront-elles à s’apprivoiser, à se comprendre et à partager un bout de chemin ensemble ?

Kimi no Te ga Sasayaite Iru est loin d’être la première et la dernière série s’attardant sur la surdité. Par exemple, Orange Days et Aishiteiru to Itte Kure en font la part belle et injectent par la même occasion une once plus ou moins importante de romantisme. Regarder une autre histoire sur cette thématique à la formule quelque peu éprouvée pourrait par conséquent s’avérer redondant et peu stimulant. Cependant, la grande différence repose sur l’héroïne à proprement parler et sur l’approche choisie. S’il est indiscutable que les épisodes illustrent la naissance d’un couple et son évolution, ce sont plutôt les adversités et les étapes devant être franchies par une femme malentendante tout au long de son existence qui sont traitées. Des gênes au demeurant assez triviales sont croquées comme les messages d’annonce dans les trains ou les commandes au restaurant, mais ne sont pas non plus oubliées d’autres semblant parfois insurmontables telles que la peur de ne pas entendre un bébé qui pleure, l’impossibilité de communiquer avec son propre enfant entendant, le danger qu’induit de se promener près des véhicules, etc. En ça, cette production se révèle plutôt intéressante et instructive, car elle permet probablement d’éveiller les consciences et de dresser une situation complexe ne méritant pour autant pas de misérabilisme. Notamment grâce à des touches d’humour appréciables, le ton n’est effectivement pas au pathos et à la dramatisation extrême. Certes, Mieko n’entend pas et ne peut guère interagir avec sa voix, mais cela ne signifie pas que tout est fichu pour elle, au contraire. L’héroïne est assez forte, ce qui ne l’empêche pas de craquer et de faire des erreurs, comme n’importe quel humain sur cette planète. Malgré la spécificité de son scénario, Kimi no Te ga Sasayaite Iru se veut au bout du compte plutôt universel et à même de parler à une large audience.

La série débute par un monologue de Mieko reflétant ses anciens démons. Longtemps, elle s’est demandé l’intérêt de son existence. N’aurait-il pas été plus aisé pour elle de ne jamais venir au monde ? Ses parents n’auraient-ils pas non plus été davantage heureux ? Le poids que porte Mieko est assez conséquent et ce handicap influence grandement la construction de son identité, ce qui se comprend facilement. C’est la sympathique Kanno Miho (Magerarenai Onna, Guilty) qui offre ses traits à cette femme cherchant à se créer une place dans la société. L’actrice utilise la langue des signes de façon extrêmement fluide et le novice n’y voit que du feu. Les épisodes tentent systématiquement d’aborder un obstacle différent. Par exemple, dans un premier temps, Mieko intègre une entreprise dans laquelle elle est la seule personne malentendante. Beaucoup de ses nouveaux collègues la regardent de travers et s’imaginent de suite qu’elle les freinera et, pire, leur donnera du travail supplémentaire. Les débuts sont compliqués, l’héroïne rentre parfois en larmes chez elle, mais elle s’accroche et la lumière vient au moment où elle ne s’y attend pas. En effet, un autre employé, Nobe Hirofumi, s’intéresse à elle et décide d’apprendre la langue des signes pour mieux communiquer. Rapidement, des sentiments amoureux surgissent et le couple se forme. Les épisodes suivants illustrent la progression de leur relation, avec toutes les étapes typiques : mariage, emménagement à deux, rencontre des beaux-parents – dont la belle-mère campée par une amusante Kaga Mariko (Hana Yori Dango) –, désir d’enfant, etc. Hirofumi est l’homme techniquement parfait. Calme, mesuré, attentif, drôle et doux, il réussit systématiquement à canaliser celle qu’il aime et régler tous les problèmes. Sa caractérisation est trop lisse, voire par moments incohérente, pour le rendre attachant et l’interprétation approximative de Takeda Shinji (Renai Kentei) ne parvient pas à contrebalancer ces lacunes. Le constat est identique pour la relation du couple tant elle est idéalisée. Quoi qu’il en soit, Mieko est confrontée à des situations tout ce qu’il y a de plus fédératrices et ce n’est pas parce qu’elle n’entend pas qu’elle en est privée. Le tanpatsu cherche à illustrer que ce n’est pas le handicap qui importe, mais l’individu en tant que tel. Que l’on soit sourd, aveugle ou muet, cela ne définit pas sa propre façon d’être. Bien sûr, ce message paraît évident écrit de la sorte si ce n’est qu’il est bien plus compliqué de s’y tenir à partir du moment où l’on est directement impliqué. Pour appuyer ce propos, plusieurs des dialogues avec Mieko ne sont pas traduits et, à moins de comprendre la langue des signes, il n’est guère possible de savoir ce qui se dit. Ce choix est pertinent et démontre que la notion de handicap est somme toute relative. Dans tous les cas, Kimi no Te ga Sasayaite Iru dépeint le cheminement de Mieko et de comment elle finit par s’accepter grâce à un entourage aimant et empathique. Les épisodes n’oublient pas non plus ces derniers, car pour eux, le quotidien est forcément bouleversé.

Si Mieko a dû apprendre à vivre avec sa surdité, il n’en est pas exactement de même pour ses proches. Le tanpatsu explore rapidement la tristesse et le désarroi de ses parents qui ont dû sacrifier beaucoup de choses dans leur vie pour offrir à leur enfant une vraie chance de réussir, tout en essayant de cacher leur frustration et leurs sentiments de ne pas en avoir fait suffisamment. La relation liant Mieko à son père (Honda Hirotarô – Erai Tokoro ni Totsuide Shimatta!) et sa mère est joliment dessinée, eux qui se montrent surprotecteurs et bienveillants. Si la jeune femme est au départ assez isolée et renfermée, il lui est toutefois possible de compter sur le soutien indéfectible d’une amie, malentendante aussi. La série se focalise principalement sur l’impact qu’a la surdité de Mieko sur sa fille, Chizuru. En étant incapable de lire une histoire à celle-ci ou de téléphoner à l’hôpital en cas de maladie, l’héroïne souffre, et son enfant ne peut parfois s’empêcher de ressentir une certaine gêne en découvrant le fameux regard d’autrui. Qui plus est, Chizuru doit-elle apprendre la langue des signes ? Faut-il la lui imposer ? Les épisodes continuent donc leur chronique sur le handicap avec une crédibilité assez désarmante. Cependant, que l’on ne se trompe pas, Kimi no Te ga Sasayaite Iru n’est pas du tout un documentaire éclairé sur la surdité. Non, il s’agit d’une fiction humaine en bonne et due forme employant un trait de société singulièrement commun. C’est d’ailleurs probablement en partie là que son intérêt se situe, à condition d’apprécier les tranches de vie simples, mais racontées avec tendresse et réalisme. Le rythme du tanpatsu s’avère sans grande surprise très tranquille, calme et sensiblement monotone. D’une certaine manière, cela permet justement de refléter l’existence d’individus tout ce qu’il y a de plus banals, mais un soupçon de vigueur aurait délivré à l’ensemble davantage d’enthousiasme. Il manque effectivement un petit quelque chose à cette fiction pour dépasser le simple cadre du divertissement oublié une fois la télévision éteinte. Ce qu’il y a d’autant plus antithétique, d’ailleurs, c’est que les évènements s’enchaînent beaucoup trop rapidement et que les sentiments et autres relations évoluent à une vitesse supersonique. Si l’idée de diffuser la série sur cinq années est excellente et crédibilise seulement partiellement le vieillissement des protagonistes, le récit se déroulant sur plus d’une décennie, l’aspect mécanique des épisodes en devient assez peu heureux dans le sens où chacun aborde une thématique aux ficelles grossières. Il est par conséquent assez compliqué d’adhérer à tout ce à quoi l’on assiste, ce qui dessert malheureusement cette production. Cela étant, la forme demeure tout à fait correcte compte tenu de l’âge avancé de ce tanpatsu et la musique de Yoshimata Ryô (Long Love Letter, Atsu-hime) est sympathique ; pour la petite anecdote, il s’agit vraisemblablement de la première composition pour la télévision de cet artiste.

 

En définitive, Kimi no Te ga Sasayaite Iru s’attarde sur le quotidien et les obstacles qu’une femme sourde se doit de franchir afin de cheminer et de s’épanouir comme elle le désire. En s’apparentant à une sorte de parcours initiatique authentique, ces épisodes en deviennent plutôt agréables à suivre malgré une absence de franches émotions. Bien que la qualité soit indiscutable et que les thématiques réussissent à traiter avec efficacité les difficultés inhérentes à la surdité d’une mère, l’ensemble souffre d’une certaine tiédeur qui aurait pu être atténuée avec davantage de passion. S’il est évident que la simplicité prime, cela n’empêche pas d’injecter davantage de vigueur et d’entrain. De plus, l’association du canevas scénaristique sensiblement schématique avec l’évolution rapide de l’intrigue et des relations annule l’effet souhaité d’un récit tranquille et naturel. Cette production ne s’avère donc pas indispensable, mais elle ne devrait pas déplaire aux amateurs de tranches de vie employant une situation de handicap.

Par |2017-05-01T13:58:40+02:00février 27th, 2015|Kimi no Te ga Sasayaite Iru, Séries japonaises, Tanpatsu|0 commentaire