Mother | マザー

Il aura fallu attendre plusieurs années pour que j’ose lancer Mother, la série ayant vraiment révélé Sakamoto Yûji au public international. Les onze épisodes la constituant furent diffusés sur NTV entre avril et juin 2010. Comme souvent, le premier et le dernier ont été rallongés, de vingt-cinq minutes pour l’un et de quinze pour l’autre. Forts du succès de cette production, quelques pays comme la Turquie et la Corée du Sud ont plus récemment proposé leur remake. Aucun spoiler.

Bien qu’elle n’en ait pas la vocation, la scientifique Suzuhara Nao travaille comme institutrice remplaçante dans une école primaire, sur l’île de Hokkaidô. La ruralité de la région et les dures conditions climatiques s’accordent avec son tempérament effacé, impassible. Pourtant, quand elle remarque qu’une de ses élèves est maltraitée par sa mère et le compagnon de celle-ci, elle décide d’agir en écoutant uniquement son cœur. Elle kidnappe alors la petite Reina et s’enfuit. Loin. Le plus loin possible, pour sauver cette enfant et lui offrir une vraie vie. Elle est désormais sa maman et compte bien la protéger. Coûte que coûte.

L’affiche et le synopsis ne laissent guère de doute sur l’ambiance de Mother. C’est en grande partie pour cette raison que je lui ai longtemps tourné autour, partagée entre l’envie de m’y plonger à corps perdu et la crainte de finir brisée ou de ne pas l’apprécier autant qu’espéré. Car la production bénéficie de critiques dithyrambiques, vantant le registre émotionnel et la sobriété pudique d’un drame poignant. L’excellent premier épisode donne immédiatement le ton avec cette sourde violence psychologique, physique, voire à caractère sexuel. Sa force réside d’ailleurs dans sa capacité à montrer la maltraitance sans demi-mesure ou pathos exagéré, mais à travers une coloration froide, limite glaciale. Voilà la vérité, Reina est quotidiennement abusée par ses proches ; et personne ne fait rien. Tout au long de son parcours, la série conserve cette atmosphère assez minimaliste, presque paisible finalement, alors que des tempêtes s’abattent sur les personnages. Le rythme y demeure pondéré, sans être pour autant dénué de nombreux rebondissements et révélations, les explosions de voix sont rares, souvent tempérées, et l’absence de musique en dehors de quelques notes au piano accentue cette impression d’effectuer une longue plongée en apnée. Bien que les derniers épisodes n’évitent malheureusement pas de sensibles excès mélodramatiques, le reste tient plutôt haut la barre et plaît pour sa retenue. La photographie et la mise en scène prolongent l’expérience, surtout quand le récit se situe à Hokkaidô. La neige enveloppante, les paysages maritimes, la luminosité diminuée et les envols d’oiseaux conduisent à une certaine poésie lancinante. Cette image épurée poursuit les protagonistes, même lorsqu’elles se trouvent à mille lieues de cette période douloureuse. Les jolis instants parmi les fleurs, avec les couleurs chaudes, n’en deviennent effectivement pas joviaux, mal venus ; ils officient seulement comme des pauses mesurées avant de retrouver la dure réalité. Parce que Mother s’apparente à une bataille à plusieurs niveaux et n’usurpe pas son titre tant la notion de maternité y occupe une place prédominante.

Dix ans se sont écoulés depuis que Suzuhara Naho a quitté Tôkyô et sa famille. Une de ses petites sœurs l’invite à son mariage et elle se contente de renvoyer le coupon-réponse pour lui signifier sa non-présence, sans même prendre la peine de la joindre. Elle ne décroche pas non plus les appels téléphoniques de sa mère. Placide, elle mène une existence plate, atone. Tout semble glisser sur cette femme au visage fermé que Matsuyuki Yasuko (Suna no Utsuwa) campe avec succès. Seule l’observation des oiseaux migrateurs la passionne, à condition de s’y atteler, une fois de plus, en solitaire. Elle travaille comme institutrice suppléante par nécessité, car son laboratoire de recherche a dû la licencier, mais elle espère cette situation temporaire. Le contact d’enfants lui déplaît et met presque mal à l’aise sa nature distante. Au départ, elle ne s’intéresse pas vraiment à Michiki Reina, mignonne comme un cœur, éveillée, amusante et enjouée. La fillette apprécie discuter avec son enseignante et paraît s’y attacher, même si celle-ci ne lui répond toujours qu’à demi-mot, l’air détaché. Cependant, à force de la voir errer dans les rues et manger des glaces, Nao ne peut que commencer à se poser des questions sur une éventuelle maltraitance ; soupçons qui sont rapidement confirmés au cours d’une visite à l’improviste chez la mère, Hitomi. Avant de décider ce qui bouleversera son existence et celle de Reina, l’institutrice rapporte la situation aux services sociaux et essaye de suivre un chemin traditionnel, légitime, sauf que rien ne bouge. Sur une impulsion, alors qu’elle a jusqu’à présent adopté un comportement raisonné, Nao propose à son élève de l’enlever, de partir vivre ailleurs et de devenir sa famille. Elle, elle ne se considère nullement telle une sauveuse, même si l’aspect métaphorique guère pertinent, avec le générique représentant plus ou moins subrepticement une croix et les sons de cloche, le sous-tend. Les deux montent dans un train et quittent cette région, ces problèmes, tout en sachant pourtant que la fuite n’est jamais une solution éternelle. Reina était abusée par sa mère et son compagnon violent, Tsugumi sera choyée par sa nouvelle maman.

Avec un tel postulat de base, le principal risque de Mother était de sonner faux, artificiel, forcé, mais aussi de jouer avec les sentiments de son audience et de faire preuve d’une certaine manipulation. N’importe qui se révolte en assistant à la maltraitance infantile et il semble facile de tomber dans le voyeurisme. Si le visionnage s’avère très éprouvant du fait de son lourd contenu, le scénariste évite assez habilement les écueils redoutés. Ces brutalités ont beau être l’élément déclencheur de l’histoire, elles n’en sont pas du tout le moteur. À la place, la série aborde plutôt des sujets universels et fédérateurs, dont celui de la maternité. Elle pose de nombreuses questions, sans nécessairement chercher à leur donner une réponse, probablement parce qu’il n’existe pas une vérité, mais plusieurs. Sakamoto Yûji se distingue comme de plus en plus souvent avec sa tendance à ne pas froisser l’intelligence des téléspectateurs en leur prémâchant le travail, à soigner ses dialogues, voire à favoriser le silence, et à limiter les scènes d’exposition vite poussives. Bien que plusieurs thématiques soient seulement esquissées, la fiction plante une petite graine et souligne certains problèmes éthiques en s’éloignant d’un ton moralisateur. La notion de famille occupe au sein des épisodes un rôle majeur. En raison de son passé dévoilé progressivement, Nao reste sur la réserve et ne se sent pas totalement à sa place avec sa mère et ses deux sœurs. L’amour ne leur fait nullement défaut, mais tout est compliqué par des secrets et des non-dits ayant besoin d’être évacués. Les femmes Suzuhara sont toutes joliment traitées, qu’il s’agisse de la matriarche quêtant la confiance de son aînée (Takahata Atsuko – Atsu-hime), de la deuxième fille (Sakai Wakana – Kisarazu Cat’s Eye) cachant sa sensibilité par ses propos un peu durs, ou de la benjamine plus joviale cherchant à resserrer les liens entre toutes (Kurashina Kana – Zannen na Otto.). Avec cette pudeur la caractérisant, Mother explore toute la richesse de ces relations parfois tendues, souvent passionnées. Et bien sûr, la signification du rôle de la mère retrouve constamment le devant de la scène.

Qu’est-ce qui fait qu’une maman est une maman ? Des liens du sang ? Reina souffre des violences de sa propre mère qui ne la considère pas mieux qu’un vulgaire objet. Le récit a l’excellente idée d’accorder un épisode entier à Hitomi, à ce qui la conduit à se comporter de cette manière. L’écriture ne l’excuse et ne la dédouane pas, mais permet de comprendre. Ono Machiko (Carnation) incarne avec solidité cette femme n’ayant pas supporté de voir le père de son enfant disparaître. Son actuel compagnon, le terrible et taiseux Masato (Ayano Gô – Frankenstein no Koi), pétrifie sur place et laisse une impression durable malgré ses assez rares apparitions. Comme à son habitude, Mother pose de bonnes questions sur ce qui peut se passer dans la tête de Reina. Doit-elle détester sa mère pour tout ce qu’elle lui inflige ? Doit-elle l’aimer parce qu’elle partage avec elle des liens biologiques ? Lorsque Nao lui propose de l’enlever, elle réfléchit un peu avant d’accepter. La lucidité de cette adorable fillette se révèle autant stupéfiante que triste, car elle a sûrement grandi trop vite et perdu son innocence. La jeune Ashida Mana (Marumo no Okite) l’interprétant lui offre ses lettres de noblesse et se montre incroyable pour son âge. Peut-on se prétendre la mère d’un enfant que l’on a abandonné ? Rapidement, l’ancienne enseignante et celle qui se fait désormais appeler Tsugumi s’enfuient. Leur lien se doit d’être progressivement construit, n’est pas idyllique et ne s’appuie pas sur un modèle traditionnel. Nao tente de fuir la police, un journaliste très suspicieux et un peu trop perspicace (Yamamoto Kôji – Atashinchi no Danshi), mais également les services sociaux. Qui a le droit de décider de ce qui est le mieux pour un enfant ? Mother discute de la cellule familiale, de sa capacité à se modeler. Tsugumi et Nao ne sont pas les seules à s’apprivoiser doucement, une autre femme en profite pour s’insérer à sa manière dans ce duo, Mochizuki Hana (Tanaka Yûko – Oshin), surnommée la dame tête en l’air par la petite fille. Ce personnage dont l’importance s’avère primordiale apporte beaucoup de chaleur, un peu d’humour et de légèreté, mais aussi de la douleur et de l’amertume. Les deux fuyardes n’ont qu’à regarder autour d’elles pour remarquer un entourage étayant n’attendant que ça pour les secourir, mais ont-elles la légitimité de les entraîner dans leurs délits, surtout au sein d’une société si rigide ? Cette production respire l’humanité, dans ses bons comme dans ses moments les plus difficiles. Les derniers épisodes – presque ennuyants et moyennement exécutés – ainsi que quelques situations un peu trop larmoyantes ou forçant les coïncidences l’empêchent malheureusement de devenir un indispensable, mais cela n’entache pas ses qualités.

Pour résumer, le drame humain qu’est Mother n’usurpe pas son titre et rend hommage aux femmes, à la maternité et à tout ce que cela implique. Avec son discours dénué de jugement, souvent déculpabilisant et bienveillant, cette série à l’ambiance lénifiante bouleverse autant qu’elle pousse à la réflexion. À travers ce kidnapping d’une fillette maltraitée, elle développe surtout la naissance d’une superbe relation touchant pour sa franchise désarmante et son authenticité. Malgré la lourdeur de ses sujets majoritairement abordés avec une rare justesse, elle conserve au long cours un message optimiste convoyé par une distribution inspirée. Le voyage s’annonce psychologiquement intense, mais dans l’ensemble, Mother sait se montrer mesurée dans ses propos et oublier les grossières ficelles du mélodrame facile, au profit d’une atmosphère intimiste entremêlant une vague de sentiments à la fois antithétiques et complémentaires. Au bout du compte, elle souligne avec une grâce poétique la richesse et la multiplicité du lien sacré unissant une mère à son enfant.

By |2017-06-01T19:09:59+01:00septembre 13th, 2017|Mother, Séries japonaises|1 Comment

Atsu-hime | 篤姫

Avec l’époque Sengoku et ses perpétuelles batailles, la chute du shogunat Tokugawa doit figurer parmi les périodes les plus retranscrites dans les médias japonais. Sans grande surprise, les taiga en font la part belle et n’hésitent pas à multiplier les angles d’approche afin de l’illustrer sous différentes facettes. En l’occurrence, la série historique Atsu-hime s’attarde sur une vision féminine plutôt inédite. Composé de cinquante épisodes diffusés sur NHK entre janvier et décembre 2008, ce j-drama adapte le roman du même nom de Miyao Tomiko et a été scénarisé par Tabuchi Kumiko, elle qui s’est justement occupée récemment de . Aucun spoiler.

Ce 47è taiga illustre le parcours atypique de Katsu, la fille d’un samouraï de la province de Satsuma, au cours du XIXè siècle. Alors que rien ne la destine à une telle existence, elle épouse l’un des derniers shoguns du pays et se voit offrir l’opportunité d’influencer à sa façon les évènements.

     

La passionnée d’Histoire que je suis n’allait pas s’arrêter en si bon chemin après avoir mis les pieds dans l’incroyable monde des taiga via le solide Fûrin Kazan. Effectivement, il me paraissait évident que je persévérerais dans mes découvertes. La question était de savoir quelle serait la production susceptible de recevoir en premier lieu mes faveurs. Je n’ai pas hésité longtemps et ai choisi d’opter tout simplement pour celui lui succédant dans sa case horaire. Les jidaideki annuels de NHK alternent le sexe de leur héros et essayent généralement de varier les époques. Après avoir conquis la période médiévale à travers les aventures du rônin Yamamoto Kansuke, Atsu-hime prône les coulisses intimistes du château d’Edo et l’entrée dans la modernité du Japon. La première interrogation que l’on pourrait avoir concerne la compréhension de cette série pour le néophyte. Est-elle complexe à appréhender ? Non, pas du tout. Il est vrai que le contexte choisi m’est désormais assez familier, mais je suis tout de même persuadée qu’elle n’est pas difficile d’accès pour le profane. La galerie de personnages est certes conséquente si ce n’est qu’ils s’installent progressivement et, contrairement à Fûrin Kazan, ils ne changent pas de nom à chaque épisode – oui, ça, c’est traumatisant ! Qui plus est, si le taiga cherche bien sûr à dépeindre les tourments de l’époque, il favorise essentiellement le portrait d’une femme et n’entre pas toujours dans les détails stratégico-politiques avec moult précisions en dépit d’une écriture soigneuse. Sans surprise, je n’ai pas lu le livre dont s’inspire cette série et je n’avais jamais entendu parler de son héroïne ; autrement dit, je serai incapable de relever si l’adaptation est de qualité ou respectueuse de la réalité. Il est dans tous les cas évident que le parti pris est le romanesque, ne serait-ce que pour délivrer une certaine originalité aux Japonais devant connaître plus ou moins sur le bout des doigts l’arrivée dans la modernité de leur pays.

En 1836, dans l’ancienne province de Satsuma – qui est désormais située à l’ouest de la préfecture de Kagoshima, sur Kyûshû –, naît Katsu. Son père, Tadatake (Nagatsuka Kyôzô – Madonna Verde, Mayonaka no Ame), n’est pas ravi d’avoir une fille puisqu’il souhaitait un autre garçon, mais il finit par s’y faire tant bien que mal, ne serait-ce que parce que la personnalité de son enfant s’avère plus que rafraîchissante. Katsu grandit auprès des siens, se chamaille régulièrement avec son frère aîné, le truculent Tadayuki (Okada Yoshinori – Kisarazu Cat’s Eye, Atashinchi no Danshi), suit les conseils de sa douce et intelligente mère, Oyuki (Higuchi Kanako – Shôkôjo Seira), et fait tourner en bourrique la servante veillant à ce qu’elle devienne une femme respectueuse comme le veut la tradition. Effectivement, elle appartient à une famille de samouraïs qui, s’ils ne figurent pas dans les hautes sphères du pouvoir, disposent d’une certaine assise sur Satsuma. Katsu et ses proches suivent envers et contre tout le charismatique daimyô Shimazu Nariakira (Takahashi Hideki) tout en profitant du climat agréable de leur région chérie. Logiquement, l’héroïne devrait épouser un samouraï local et mener une existence loin d’Edo, de Kyôto et des bouleversements futurs. Cependant, compte tenu de son caractère et de sa nature intrépide, elle se fait rapidement remarquer par Nariakira qui se prend d’affection pour elle. Le Japon féodal favorisant grandement les adoptions, Katsu se voit offrir l’opportunité de transcender sa condition et de devenir la fille du seigneur Shimazu. C’est ainsi qu’elle obtient le titre de princesse (hime en japonais) et grimpe progressivement les échelons selon l’ambition et les souhaits secrets de son père adoptif, gouverné par l’envie de délivrer le Japon de ses entraves. Il est important de préciser que le pays mène alors une politique isolationniste, refusant tout commerce et échange avec l’extérieur. La seconde moitié du XIXè siècle est notamment marquée par l’arrivée en masse des Occidentaux, de fameux vaisseaux noirs du commodore Perry et de la chute du shogunat. Cela semble être une constante des taiga, une voix off se fait entendre tout au long des épisodes. Ce procédé a des avantages comme des inconvénients puisqu’il permet d’en savoir plus et de mieux s’imprégner de ce qui se déroule ; mais en même temps, cette narration est légèrement forcée et académique, dévoilant en avance le futur de personnages que l’on apprécierait découvrir au moment opportun. Atsu-hime se subdivise en trois parties distinctes : la vie à Satsuma, l’apprentissage des règles en vigueur pour devenir une parfaite épouse et le séjour au sein du château d’Edo. À l’exception des deux derniers épisodes, les dix précédents ressemblent malheureusement trop à un documentaire et oublient la dimension fictionnelle. Heureusement, la conclusion est magnifique par son authenticité et son naturel désarmant. Pour plus de simplicité, les noms utilisés dans ce billet sont ceux donnés aux individus lorsqu’on les rencontre. Par exemple, l’héroïne, Katsu, dispose de plusieurs appellations : Atsuko, Atsu-hime, Fujiwara no Sumiko, Midai-sama, Tenshôin-sama, etc.

Atsu-hime se focalise sur la fin de l’époque Edo et, plus particulièrement sur la restauration de Meiji et ses suites directes comme la disparition de la féodalité. Si les débuts du taiga illustrent un contexte plutôt serein et paisible, rapidement les enjeux apparaissent à l’écran et une tension indicible s’installe. Le Japon plonge dans la torpeur et s’approche de conflits internes où les classes luttent les unes contre les autres, les opinions divergent et les dirigeants semblent au bord de l’implosion. La situation est tout particulièrement complexe, non manichéenne, parasitée par moult manigances et la série le prouve correctement à travers des personnages régulièrement en proie à des cas de conscience. La bonne idée du scénario est de montrer l’amour que ressentent toutes ces figures pour leur patrie. Ces émotions sont indiscutables et transpirent littéralement à travers les épisodes. Que ces personnalités veuillent à tout prix garder les frontières fermées ou, au contraire, se rapprocher de l’Occident, le souhait est le même : la prospérité et la conservation de l’identité. L’emphase est parfois un tantinet exagérée, mais s’avère somme toute très révélatrice de la fierté de ce peuple prêt à tout pour faire perdurer leur honneur et leur succès. Bien sûr, tous les protagonistes de cette histoire ne sont pas habités par la même motivation et plusieurs sont uniquement cupides et intéressés, ce qui n’empêche pas la série de s’apparenter à une déclaration passionnée. Atsu-hime dépeint parfaitement les hésitations des principaux acteurs à cette période trouble et l’incertitude permanente. Que faire ? Comment agir pour sauver le Japon ? Les États-Unis, l’Angleterre, la France et d’autres nations de l’Ouest arrivent, imposent leur loi et veulent forcer l’archipel nippon à s’ouvrir sur l’extérieur. Faut-il les combattre et perdre ? Oui, parce que l’issue ne ferait aucun doute tant les forces militaires des étrangers sont supérieures. Ou bien, convient-il de céder aux demandes internationales, mais laisser alors le pays se transformer en une lutte civile, car plusieurs préfèrent faire couler le navire plutôt que d’accepter des concessions ? Bien que l’on sache dès le départ quel choix a été opéré, il est assez stimulant de voir ces figures en proie à de tels dilemmes ainsi que les rouages s’imbriquer les uns dans les autres. C’est aussi une nostalgie qui gouverne l’atmosphère ; les dirigeants réalisent que l’heure est au deuil de la vie d’antan et qu’il faut impérativement trouver un équilibre intérieur, même si celui-ci s’annonce bien ardu à atteindre. Des héros visionnaires comme Nariakira et le posé Katsu Kaishû (Kitaôji Kinya – Karei Naru Ichizoku) sont fascinants parce qu’ils prouvent qu’ils ont tout compris en souhaitant mêler les valeurs traditionnelles japonaises à l’industrialisation soufflée par le vent opposé. L’idéal ne serait-il pas d’associer la noblesse et son système héréditaire avec un gouvernement composé de personnes ayant démontré leurs propres compétences à la sueur de leur front ? De même, le jeune John Manjirô (Katsuji Ryô – Cat Street, Bunshin) revenant des États-Unis et le fantasque Sakamoto Ryôma (Tamaki Hiroshi – Nodame Cantabile, Guilty, Love Shuffle) s’émerveillent de la démocratie, de l’appareil photo et d’une multitude de petits détails parfois triviaux donnant corps à l’ensemble. La première moitié du taiga construit dès lors les braises de ce qui se mute rapidement et insidieusement en l’un des plus grands changements de toute l’histoire d’une nation, un vaste conflit aux multiples ramifications qui se déploie en seconde partie.

Comme toute série annuelle de la chaîne, Atsu-hime dispose d’une galerie de personnages assez immense et les passer tous en revue serait fastidieux et inutile, quand bien même on se serait pris d’affection pour plusieurs d’entre eux – des conseillers, quelques chefs de clan, des suivantes, etc. Les acteurs plus ou moins connus sont massivement présents, ce qui procure toujours beaucoup de plaisir, surtout lorsque l’interprétation est de qualité aussi constante. La chute du shogunat et la fin du sakoku s’opèrent dans les faits à Edo et, dans une moindre mesure à Kyôto auprès de l’empereur, mais en réalité, la province de Satsuma est la région ayant alimenté ces modifications internes. Plusieurs hommes œuvrent dans l’ombre, avancent pas à pas, mus par une volonté inflexible de suivre les traces amorcées par Nariakira. Le plus illustre d’entre eux est sans aucun doute le sympathique Saigô Kichinosuke (Ozawa Yukiyoshi – Tightrope no Onna, Power Game) dont l’évolution est retranscrite avec grand soin tout au long de la série. Avec son accent particulier (probablement typique de Satsuma, j’imagine), son entrain, sa passion, son honneur, ses convictions, sa sagesse et sa bravoure, il a fière allure et se veut extrêmement touchant. Son expérience a inspiré en 2003 le film The Last Samurai avec Watanabe Ken dans le rôle de ce samouraï et Tom Cruise en tant que capitaine américain. L’ami et camarade de Saigô, Ôkubo Shôsuke (Harada Taizô – Big Money!), n’est pas en reste et tous deux forment le liant d’une région critique, à l’identité forte et aux valeurs ancrées. S’ils sont entourés d’un grand nombre d’autres samouraïs, celui qui occupe les esprits dans Atsu-hime est l’attachant et adorable Kimotsuki Naogoro, campé par Eita (Soredemo, Ikite Yuku, Saikô ni Rikon, Voice). Le trio injecte par la même occasion une atmosphère de franche camaraderie et est à l’origine de moments émotionnellement chargés où l’amitié, la confiance et le respect mutuel s’entrecroisent. La série est une véritable réussite à ce niveau-là. Ce qu’il y a d’assez dommage, en revanche, c’est que dans le dernier tiers de l’ensemble, à partir du moment où l’ultime shogun entre en place, le scénario perd en densité et se révèle assez superficiel. Les évènements s’enchaînent les uns à la suite des autres, ne sont pas développés et se veulent parfois presque brumeux. La cadence s’accélère d’autant plus lorsque l’on intègre directement l’ère Meiji et l’écriture peine à dépeindre de manière satisfaisante les bouleversements internes. La série gère en définitive mal son rythme surtout qu’elle s’égare dans des récits répétitifs auprès de son héroïne. Certes, il est vrai que Katsu est justement la figure de proue du j-drama et qu’il paraît logique de la choyer, mais jusqu’alors, cela ne gênait en rien la caméra de braquer ses feux sur les acteurs d’incidents à la portée historique. Maintes réunions de crise et de conseils apparentés sont illustrés et pourraient s’avérer ennuyants et rébarbatifs, mais ce n’est généralement pas le cas grâce à la mise en avant de dissensions et de luttes de pouvoir féroces. La quête de l’équilibre et le paradoxe entre l’envie de conserver ses privilèges d’antan et d’accueillir les nouveautés sont retransmis efficacement et alimentent le principal fil rouge de la série qui n’est autre que le vent de la révolte.

Katsu est une jeune femme pétillante, adorable, à la forte personnalité et ne reculant devant rien pour combler du mieux qu’elle peut sa soif de découverte. Elle ne souhaite pas se contenter d’arrangements floraux ou de toute activité supposément typiquement féminine et préfère, par exemple, lire des livres d’histoire. Même si cela irrite son père, elle se permet d’écouter les conversations qu’il entretient avec ses vassaux ou se faire passer pour un garçon afin d’assister aux cours donnés à son frère et son ami, Naogoro. Intelligente, futée et juste, Katsu est une héroïne moderne agréable et intéressante, d’autant plus qu’elle chemine progressivement et d’une jolie manière. C’est la charmante Miyazaki Aoi qui lui offre ses traits et elle effectue un travail globalement solide en dépit de son jeune âge. Au départ frivole, la future princesse s’assagit, apprend de ses erreurs et se transforme en quelqu’un imposant aisément ses idées, à la force de sa droiture, son honnêteté et de ses réflexions pertinentes. L’écriture manque sporadiquement de finesse et il est difficile de comprendre ce que plusieurs personnages trouvent à Katsu qui, outre sa sympathique présentation, ne fait finalement pas grand-chose de concret. Tout le monde vante son intelligence et sa clairvoyance, mais elles ne sont pas suffisamment retranscrites à l’écran pour pleinement convaincre. Aussi adorable que soit l’héroïne, ce sont surtout ses relations avec les autres qui intéressent et subliment le j-drama. Sa famille, à Satsuma, est magnifique et à l’origine de superbes moments en début de parcours. Le lien entre une père et sa fille est criant de vérité. Le constat est tout autant positif avec la fantastique Ikushima (Matsuzaka Keiko – Erai Tokoro ni Totsuide Shimatta!, Madonna Verde) qui a pour mission d’apprendre à Katsu les rudiments de la vie parmi les plus hautes sphères du pouvoir. Se détestant cordialement dès leur rencontre, la glace finit par fondre et s’instaure une telle affection qu’elle laisse des stigmates une fois la série terminée. De même, ne pas citer son lien indéfectible avec Naogoro serait un crime impardonnable. Atsu-hime ce n’est pas que l’histoire de Katsu, non c’est avant toute le parcours de ces deux individus nés simultanément et partageant une amitié assez ambiguë. Le samouraï se sent inférieur à la jeune femme qui est bien plus vive d’esprit que lui. Fasciné par elle, il ne cesse de la veiller et de penser à son bien-être, même lorsque leurs chemins se séparent. L’intègre Naogoro est la lumière du taiga. Son humanité et sa bienveillance sont à la hauteur du personnage qui se bat pour préserver le Japon. Le samouraï n’est pas le seul à être sous le charme de ce boute-en-train insaisissable puisque Katsu se fait remarquer en quittant rapidement Satsuma pour Edo.

L’autre homme de la vie de Katsu est l’un des derniers shoguns, Tokugawa Iesada. Alors qu’il est considéré stupide, la série opte pour un parti pris intéressant et l’interprétation de Sakai Masato (Tsukahara Bokuden, Legal High) transcende littéralement cette personnalité particulière aux multiples facettes. Si, comme moi, on n’appréciait jusque-là guère l’acteur, il est certainement impossible de ne pas changer d’avis tant il se montre extraordinaire et que son union avec Katsu dispose d’une alchimie palpable. Iesada passe ses journées à courir après les canards, n’hésite pas à cuisiner durant les conseils avec ses ministres, se permet de lancer des répliques sorties de nulle part et paraît psychologiquement dérangé. Alors que le pays sombre inexorablement, avoir à la tête de son gouvernement une personne de cet acabit est une catastrophe. C’est pourquoi Nariakira et quelques-uns de ses bras droits décident de manœuvrer afin d’envoyer Katsu à Edo où elle épousera ce shogun. Atsu-hime dépeint l’utilisation des femmes tout au long des siècles et du peu d’importance et d’estime que plusieurs leur portaient. Employées comme de véritables pions, elles sont déracinées de leur famille et propulsées dans un monde parfois inconnu, voire terrifiant. Les difficultés inhérentes à l’adoption sont également retranscrites avec tact. Quoi qu’il en soit, Katsu suit un chemin compliqué, notamment parce qu’elle est issue d’une assez basse condition. Le taiga se permet d’approfondir sur plusieurs épisodes la notion du statut social et de l’étiquette, avec tout ce que cela implique entre la classe des samouraïs et les nobles résidant à Kyôto, auprès de l’empereur. En épousant le shogun, l’héroïne pénètre dans le château d’Edo, dans le fameux ôoku, là où vivent toutes les femmes de l’entourage de son mari. Cette partie de la série est à l’origine d’excellents moments dans un premier temps, mais elle finit par s’étioler et devenir extrêmement redondante, voire poussive en raison de personnages ridicules comme la mère d’Iesada, interprétée par Takahata Atsuko qui cabotine à outrance. Les clichés ne sont pas évités et donnent l’impression de se trouver en plein nid de vipères. Heureusement, d’autres plus classieuses telles que Takiyama (Inamori Izumi – Kaibutsu-kun) remontent le niveau, ce qui n’empêche pas la monotonie de s’installer. De surcroît, l’intrigue liée à la succession d’Iesada tire beaucoup trop en longueur et amène des protagonistes de la trempe de Yoshitomi (Matsuda Shôta) et de la sœur de l’empereur, la princesse Kazu, qui s’avèrent fades. D’ailleurs, cette dernière est souvent horripilante et l’interprétation timorée de Horikita Maki n’arrange pas la situation. Avec une voix doucereuse, des sourcils affreux et un maquillage très bizarre, elle se révèle antipathique au possible. Que l’on se rassure, Katsu et ses suivantes ne se veulent pas aussi désagréables à regarder au niveau de leur apparence.

Bien qu’il perde sensiblement en homogénéité, ce j-drama ne manque pas de panache et sait être esthétiquement engageant. La chaîne prouve de nouveau qu’elle n’hésite pas à employer des moyens financiers conséquents à travers de nombreux costumes délicats. Ce sont surtout les parures de Katsu qui marquent puisqu’elle devient tout de même l’une des premières femmes de l’archipel et se doit d’être irréprochable. En revanche, les postiches des samouraïs sont souvent visibles et font factices, impression renforcée lorsque l’on regarde en haute définition. De même, le vieillissement des personnages est tout particulièrement mal géré et peu crédible. Sinon, c’est l’occasion d’en apprendre davantage sur les us et coutumes de l’ôoku ainsi que sur la vie quotidienne, sur la cour du shogun, les coiffures imposées par des évènements particuliers, le code d’honneur des samouraïs, etc. La série débute sur Satsuma, là où le climat est bon, chaud et les paysages entourés par le volcan Sakurajima. Par la suite, les caméras se tournent régulièrement vers Edo, Kyôto et sur les nombreux chemins du sud du Japon. Les reconstitutions extérieures sont très limitées, mais cela ne dérange pas de trop d’autant plus qu’en définitive, Katsu passe la majeure partie de son temps enfermée entre quatre murs. Les combats et scènes de batailles sont également inexistants, ce qui se comprend aisément pour des contraintes budgétaires, mais aussi parce que le taiga représente les coulisses d’un monde féminin condamné à demeurer dans un carcan étriqué. La réalisation en tant que telle est très classique et effectue correctement son travail, ce qui est déjà suffisant. Là où Atsu-hime remporte des points, c’est avec sa bande originale composée par Yoshimata Ryô (Pride, Long Love Letter). À l’exception d’une mélodie évoquant curieusement Qui veut gagner des millions ?, les autres sont agréables, non répétitives, diverses, très riches et accompagnent efficacement les évènements en sublimant plusieurs passages grâce à une atmosphère douce, amusante, dramatique, nostalgique ou héroïque. Son générique visuellement soigné est doté d’une musique tonitruante, contrastant parfaitement avec le rythme tranquille du jidaigeki. Le j-drama a dans tous les cas la bonne idée de mélanger les genres et d’injecter un soupçon humoristique, probablement parce que sa figure de proue est souriante et enjouée.

Pour conclure, Atsu-hime dépeint l’incroyable parcours romanesque d’une jeune femme espiègle que rien ne prédestinait à se retrouver propulsée sur le devant d’une scène chaotique. Obligée de quitter le cocon familial protecteur, elle épouse l’un des derniers shoguns et voit son pays se transformer non sans mal. Véritable actrice de sa destinée, cette héroïne tente avec les maigres moyens dont elle dispose de limiter les dommages collatéraux de ces luttes intestines et de sauver ce qui peut l’être, tout en embrassant avidement le désir de changement. Si l’ensemble souffre de lenteurs et de développements guère inspirés à partir de sa seconde moitié, l’impression globale demeure positive en raison de son souffle émotionnel et de la riche caractérisation de ses principales figures. Tantôt drôle, légère et piquante, la série peut aussi se montrer tragique, mélancolique, épique et réfléchie grâce à une illustration pertinente des arcanes du pouvoir, des adieux au fonctionnement rigide désormais passéiste, et de la situation sociopolitique complexe d’un monde en mutation. Qui plus est, l’amour que ses personnages portent au Japon est communicatif et l’on se plaît à vibrer avec eux au son de superbes musiques, tandis qu’ils bataillent ardemment à chaque instant dans un déséquilibre permanent. Malgré ses quelques défauts, le taiga se révèle par conséquent agréable, divertissant, culturellement stimulant et susceptible de charmer un public avide de grandes fresques favorisant l’humain dans toute sa splendeur.

By |2018-07-06T17:48:29+01:00février 13th, 2015|Atsu-hime, Séries japonaises|4 Comments