Miyamoto Musashi (2014) | 宮本武蔵

Demandez à des Japonais quel est le meilleur escrimeur de tous les temps, et il y a de fortes chances que la plupart d’entre eux nomment Miyamoto Musashi. Cette figure emblématique du pays est, sans grande surprise, à l’origine de nombreuses légendes, spéculations et histoires plus ou moins fidèles. L’illustration de la vie de cet homme la plus connue est probablement le roman Musashi, publié en 1935 et écrit par Yoshikawa Eiji ; en France, il est disponible en deux livres résumés sous les titres La Pierre et le Sabre et La Parfaite Lumière. Sinon, toujours en littérature, le seinen manga Vagabond d’Inoue Takehiko, en cours depuis 1998, est édité dans nos contrées chez Tonkam. Un très long billet – non exhaustif, en plus – pourrait être entièrement dédié aux références de Miyamoto Musashi dans les médias, c’est dire à quel point il continue de fasciner. Bien sûr, la télévision n’est pas en reste. D’ailleurs, 2003 fut marquée sur NHK par le taiga Musashi, avec Ichikawa Ebizô dans le premier rôle. Plus récemment, dans le but de fêter son 55è anniversaire, TV Asahi s’est attaqué à la tâche en lançant son tanpatsu sobrement intitulé Miyamoto Musashi. Composé de deux épisodes de deux heures chacun, il fut diffusé les 15 et 16 mars 2014, et s’inspire justement très fortement de la biographie romancée rédigée par Yoshikawa. Aucun spoiler.

1600, la bataille de Sekigahara change profondément le Japon et fait progressivement entrer le pays dans une longue période de shogunat, celle des Tokugawa. Son issue scelle la fin de l’époque Sengoku et le début de l’époque Edo. Parmi les nombreux combattants se trouve Shinmen Takezô, un simple fantassin aux grandes aspirations. Alors qu’il voit l’armée de l’ouest dont il fait partie perdre, il remarque un formidable sabreur dans le camp adverse. Il a seulement le temps d’entendre son nom, Kojirô, avant de s’évanouir suite à un coup porté par un ennemi. Contre toute attente, une fois la bataille terminée, il se réveille et, en compagnie d’un de ses compères, le pleutre Hon’iden Matahachi, il décide de retourner dans son village natal, Miyamoto. Du fait de son caractère tempétueux et de son arrogance, il y est très mal accueilli et se retrouve rapidement emprisonné. Qu’importe, Takezô ne se laisse pas abattre et se fait la promesse de devenir quelqu’un d’indispensable et de marquer l’Histoire à l’encre indélébile. Pour cela, il est prêt à tout.

     

À ma grande honte, je dois avouer qu’avant de débuter cette production, je ne connaissais que de nom Miyamoto Musashi. Naturellement, je savais très bien qui il était et l’empreinte qu’il a transmise, mais je ne détenais aucune information concernant sa vie, son tempérament, ses désirs. Il est indiscutable que ce tanpatsu romance forcément beaucoup d’éléments, ne serait-ce que parce que les sources sur l’homme se contredisent parfois et sont, finalement, plutôt minimes. La néophyte que je suis sera donc totalement incapable de spécifier si l’ensemble se veut fidèle puisque je me suis contentée de le regarder d’un œil totalement neuf. Pour ne pas trop me rabaisser, je tiens à préciser que, depuis que je visionne beaucoup de séries se déroulant aux alentours de l’époque Sengoku, je commence à maîtriser quelques clés de décryptage. Heureusement, vous me direz ! Il est très agréable de se sentir légèrement en terrain connu, nonobstant de terribles lacunes toujours omniprésentes. Pour terminer cette logorrhée, je souhaite ajouter que le manga Vagabond se trouve sur ma liste de ceux à tester un jour, mais le fait qu’il soit encore en cours ainsi que le nombre et le prix de ses volumes me freinent quelque peu. Il semblerait que le tanpatsu s’inspire non officiellement du physique des personnages de l’édition à bulles. Dans tous les cas, en dépit de son horrible affiche photoshopée, ce Miyamoto Musashi me paraissait indispensable tant je suis friande de jidaigeki, mais aussi parce qu’il dispose d’une distribution enthousiasmante.

Orgueilleux et égoïste, Shinmen Takezô est convaincu de son talent et de sa supériorité sur les autres. Sa soif de sang l’amène à multiplier les combats et il ne recule devant rien pour parvenir à ses fins. Son rêve, qu’il estime à sa portée, est de se faire un nom, une réputation, une carrière. Avide de victoires et de prouver à quiconque qu’il est le meilleur, il espère intégrer les rangs du gouvernement le plus rapidement possible. Toutefois, en rentrant de Sekigahara, il est pris à son propre jeu et constate qu’il est somme toute capable d’altruisme. À cause de Takuan (Kagawa Teruyuki), un prêtre aux méthodes efficaces, il démarre sans le vouloir une longue quête empreinte d’humilité, de philosophie et de réflexion sur lui-même et sur le monde qui l’entoure. Obligé de porter le nom de Miyamoto Musashi en raison de ses actions passées répréhensibles, l’épéiste décide de parcourir le Japon et d’affronter les grands de l’époque. Avant toute chose, le tanpatsu est l’aventure d’un homme s’engageant corps et âme sur la voie du sabre. Au moyen d’un fort labeur, d’une pugnacité à toute épreuve et d’un sang-froid assez incroyable, celui-ci se lance dans une quête vraisemblablement interminable. Malgré leur courte durée, les deux épisodes illustrent son évolution avec nuances et une subtilité appréciable. Jadis coléreux, sauvage et peu réfléchi, il devient presque taciturne, posé, impressionnant, et définitivement humain. De prime abord presque détestable, Musashi crée avec le public un lien non négligeable. Gouverné par une violence qu’il finit par exécrer, ce sabreur se cherche, doute grandement, désespère et injecte par la même occasion une tonalité mélancolique à l’ensemble, voire une sorte de spleen baudelairien où la douceur côtoie l’amertume. Cela étant, si l’atmosphère se dote d’une once de réflexion et d’une quête de sérénité, Miyamoto Musashi est également un périple intense où voisinent brutalité, tension et suspense tant les combats se suivent et se veulent impitoyables.

Face à ce genre de récit, une des principales craintes pourrait être liée à l’aspect répétitif du scénario. Effectivement, le héros, Musashi, traverse le Japon de part et d’autre, défie de fameux guerriers, et poursuit sa route inlassablement. Heureusement, cet écueil est habilement évité. Déjà, outre la peinture psychologique de l’individu en tant que tel, le tanpatsu injecte d’autres éléments avec plus ou moins de succès, dont l’entourage du protagoniste. Ainsi, Hon’iden Matahachi est un homme paresseux et plutôt cupide. Après Sekigahara, au lieu de rentrer dans son village où l’attendent sa mère et sa fiancée, Otsû, il préfère demeurer auprès d’une femme rencontrée peu de temps auparavant vivant avec sa fille (Kaho – Otomen, Hitori Shizuka), et mener une vie oisive. Il charge alors son compagnon d’armes, le futur Musashi, d’avertir sa famille de son non-retour à Miyamoto. Grâce à ce personnage joué par Yûsuke Santamaria (Binbô Danshi), la série allège considérablement son registre qui se révèle dès lors, par moments, truculent et amusant. Matahachi n’apporte pas grand-chose à l’intrigue, mais comme il se veut sympathique en dépit de son attitude critiquable, il ne dérange pas. Le constat est similaire pour sa mère (Baishô Mitsuko), persuadée que Takezô n’est qu’un bon à rien ayant perverti son fils et racontant des sornettes, car, pour elle, il est impensable que sa chair ait préféré rester ailleurs plutôt que de revenir auprès d’elle. Probablement afin d’humaniser Musashi et de romancer le tanpatsu, le scénario instaure une dynamique amoureuse compliquée entre ce dernier et Otsû, la promise laissée pour compte de Matahachi. Lors de leur première rencontre, naissent immédiatement de forts sentiments. Malheureusement, la réalité les frappe rapidement et, en dépit d’une sincère volonté de vivre ensemble, ils doivent attendre, sans assurance de profiter l’un de l’autre. Otsû est un peu trop vue à travers le prisme de sa relation avec l’émérite sabreur, mais l’interprétation de Maki Yôko (Shûkan Maki Yôko, Saikô no Rikon, Tôkyô Friends) et l’alchimie du couple phare atténuent ces faiblesses somme toute minimes. Maints scénarios auraient joué la carte de la tragédie et de la tristesse dépressive ; celui-ci opte pour une approche en retenue prônant la pudeur et la finesse des sentiments. De toute manière, les combats font oublier toutes les lacunes puisqu’ils marquent littéralement le téléspectateur et propulsent littéralement ce tanpatsu dans le haut du panier des fictions du genre.

De nombreux chanbara se veulent plutôt classiques au niveau de la réalisation et, surtout, très codifiés. Les scènes d’action sont filmées de manière très traditionnelle. Ce n’est pas une critique négative, tout simplement une caractéristique susceptible de déplaire à beaucoup, car très rigide. Dernièrement, l’adaptation cinématographique du shônen manga Rurôni Kenshin a changé la donne, et Miyamoto Musashi continue sur cette lancée plus que réjouissante. Les deux parties délivrent en effet un spectacle vibrant au souffle incroyable. Pour cela, il convient notamment de remercier l’acteur offrant ses traits au virtuose du sabre, le Johnny’s Kimura Takuya (Sora Kara Furu Ichioku no Hoshi, Karei Naru Ichizoku, Pride). Abonné aux rôles de charmeur cool et attachant, il sort de sa zone de confort et, par la même occasion, fait plaisir. Contre toute attente, il s’avère extraordinaire et plus que crédible en sabreur hors pair. Qu’il pratique le kendo depuis son enfance ne minimise en rien son implication. Tout au long de son aventure, Musashi propose divers défis et se retrouve confronté à de réels dangers. La mise en scène participe totalement au divertissement. Effectivement, le montage rythmé offre une efficacité redoutable, d’autant plus que les chorégraphies des combats – élaborées par Tanigaki Kenji ayant officié à Hong Kong, et, justement, sur Rurôni Kenshin – sont lisibles et plus vraies que nature. Certes, quelques actions se veulent probablement exagérées, mais elles entrent aisément dans le cadre du talent du héros. Les plans aériens succèdent aux cadrages resserrés et les accélérations laissent aussi leur chance à plusieurs ralentis – qui auraient pu être moins présents. L’absence de sang et de véritables blessures est légitime, bien que dommage. Quoi qu’il en soit, la musique de Hattori Hatayuki (Nodame Cantabile, Karei Naru Ichizoku), combinant mélodies calmes et d’autres orchestrales, voire électroniques et anachroniques, délivre une identité palpable à l’ensemble et le fait se démarquer du lot. La reconstitution, les costumes, les maquillages, le cadrage et la luminosité parfont le tout de cette balade parmi une société japonaise hétéroclite.

Musashi rencontre moult figures : combattants, moines, seigneurs, simples citoyens, etc. La plupart d’entre eux sont incarnés par des acteurs connus ; par exemple, Takeda Tetsuya (Byakuyakô, JIN) et Nishida Toshiyuki (Tiger & Dragon) s’illustrent en hommes sages aux techniques pointues, Nakatani Miki (JIN) reprend les traits d’une courtisane classieuse, Suzuki Fuku (Marumo no Okite) continue d’interpréter les enfants au charme adorable. Deux tirent toutefois leur épingle du jeu. Matsuda Shôta est Yoshioka Seijûrô, l’héritier d’un clan puissant. Le contraste entre le paraître et la réalité est saisissant. Dragueur invétéré, de prime abord nonchalant, il maîtrise son art à la perfection et, avec son physique gracile et ses longs cheveux, il a tout pour séduire. Cela étant, le protagoniste le plus charismatique du lot est sans conteste le fameux Sasaki Kojirô que Musashi a rapidement entraperçu à Sekigahara. Sawamura Ikki (Doctors, Natsu no Koi wa Nijiiro ni Kagayaku) campe ce sabreur avec une grâce et une aura incroyable. Posé, tempéré et intelligent, Kojirô représente la réunion du corps et de l’esprit. Sa relation avec Musashi est fascinante, bien qu’ils ne se confrontent que rarement. Dans tous les cas, les deux sont à l’origine de fantastiques séquences, dont celle avec les voleurs dans le village qui a tout pour se graver en mémoire.

En définitive, Miyamoto Musashi s’apparente à un récit initiatique où l’arrogant et violent Shinmen Takezô se transforme au fur et à mesure en une figure légendaire transcendant les siècles. Doté d’une réalisation efficace associant une mise en scène solide, une photographie soignée, une musique exaltante et un rythme enlevé, ce tanpatsu offre quatre heures de pur spectacle vivifiant et fascinant. Qui plus est, fait d’autant plus rare pour être noté, les combats sont multiples, habités par un vrai souffle épique, et orchestrés d’une main de maître. Le résultat se révèle ainsi tout particulièrement passionnant, émotionnellement satisfaisant, et indispensable à partir du moment où l’on apprécie les chanbara. Pour couronner le tout, la plutôt prestigieuse interprétation est de qualité et, Kimura Takuya, incarnant l’illustre bushi, étonnant de maîtrise et d’intensité. Cette production moderne prouve sans conteste que les histoires d’époque ne sentent pas toutes la naphtaline tant, malgré son cadre ancien, elle dispose de sérieux atouts pour convaincre même les plus réfractaires.

Par |2020-04-03T17:52:02+02:00février 6th, 2015|Miyamoto Musashi (2014), Séries japonaises, Tanpatsu|2 Commentaires

99-nen no Ai | 99年の愛


Après lui être tournée autour depuis de nombreuses années – et alors qu’il détient une filmographie assez impressionnante –, ce n’est que récemment que mon chemin a rencontré celui du Johnny’s Tsuyoshi Kusanagi. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’au vu du rôle qu’il possède au sein de la série de ce jour, je n’aurai pas lésiné sur les moyens. 99-nen no Ai est un tanpatsu composé de cinq longs épisodes durant chacun approximativement deux heures. Comme son titre l’indique, il s’étale sur 99 années d’amour et met en avant des Japonais ayant émigré aux États-Unis. La fiction fut diffusée sur TBS au cours de cinq soirées consécutives, soit du 3 au 7 novembre 2010. Aucun spoiler.

Années 1910, Japon. Le pays souffre de la misère et, dans les campagnes, l’ambiance est morose. Alors que l’archipel s’est ouvert assez récemment sur le reste du monde, beaucoup de ses habitants rêvent du fameux eldorado que paraissent être les États-Unis. Ce n’est donc guère étonnant que plusieurs osent tenter de traverser le Pacifique afin de s’y installer. Hiramatsu Chôkichi est l’un d’entre eux. Les années s’écoulent, son existence et celle de ses descendants ne se révèlent pas aussi aisées que ce qu’ils espéraient tous. Outre la ségrégation, le racisme et les différences culturelles, la Seconde Guerre mondiale finit par frapper, ostracisant que davantage ces Japonais vivant sur le sol d’un pays contre lequel leurs représentants sont en guerre.

Les chaînes nipponnes désirent régulièrement marquer leur anniversaire avec une production sortant sensiblement de l’ordinaire. En l’occurrence, pour sa soixantième bougie, TBS a tenté de mettre les petits plats dans les grands avec 99-nen no Ai ; les épisodes font preuve d’une ambition palpable à travers ce voyage spatiotemporel. Tout en s’attardant sur une thématique historique finalement assez méconnue – à savoir la vague d’immigration japonaise vers les États-Unis au début du XXè siècle –, le tanpatsu démontre à de multiples reprises son souhait d’être au maximum exhaustif et, outre la dimension purement factuelle, de brasser toutes les difficultés de cette entreprise. Toutefois, cette visée didactique se voulant la plus complète possible s’avère être une qualité comme, malheureusement, un véritable défaut. Consciencieuse et appliquée, la fiction en devient par conséquent scolaire et académique.

99-nen no Ai commence en 2010, sur un terrain de baseball. Les spectateurs applaudissent un joueur qui, visiblement, est originaire du Japon. Cette ovation met vraisemblablement du baume au cœur à plusieurs d’entre eux, mais dans ce public, deux personnes âgées semblent davantage marquées que les autres. Effectivement, celles-ci ne peuvent s’empêcher de se remémorer les embûches rencontrées jadis ; elles constatent avec espoir qu’à l’heure actuelle, les anciennes inimitiés ont bel et bien été oubliées. Il s’agit de Hiramatsu Shinobu (Yachigusa Kaoru – Byakuyakô) et de Jirô (Kamijô Tsunehiko). Leur présence dans ce stade n’est pas liée à un amour du sport. Non, ils y attendent une femme qu’ils n’ont pas vue depuis des décennies. Une femme qu’ils pensaient même décédée et qu’ils n’osaient plus rêver croiser : Hiramatsu Sachi (Kishi Keiko), respectivement leur belle-sœur et sœur. Les retrouvailles ne se révèlent pas aussi aisées que ce qu’ils pouvaient escompter, mais elles sont surtout propices à un retour dans le passé et, plus particulièrement, à l’éclairage de toute une famille. D’une manière extrêmement peu naturelle et sans aucun sentiment décelable, Shinobu et Jirô racontent leur histoire à leurs descendants, la caméra alternant régulièrement entre notre époque et des faits bien plus anciens. Pour cela, il convient au préalable de parler du patriarche, celui par qui tout commença : Hiramatsu Chôkichi.

Travailleur, réaliste et comprenant que le Japon ne lui apportera rien de correct, Chôkichi choisit de se rendre aux États-Unis, avec l’aide et le soutien d’un ami lui ayant assuré qu’il trouverait aisément en emploi sur cet autre continent. C’est ainsi que le jeune homme fait ses adieux à sa terre natale et décide de tout risquer. Les débuts sont, sans grande surprise, extrêmement durs pour lui. Ne parlant pas un mot d’anglais, ne passant forcément pas inaperçu et n’ayant pas un sou en poche, il est en plus victime de racisme. Personne ne veut l’embaucher et, lorsque c’est le cas, il doit s’échiner pour quelques piécettes. Malgré tout, il ne baisse pas les bras, enchaîne les tâches dans les champs tout en envoyant régulièrement la quasi-intégralité de son salaire à sa famille demeurée au Japon. Les années défilent et il réalise qu’il ne peut pas continuer de la sorte, à vivre comme un forçat solitaire. Contre toute attente, il parvient à trouver une femme, une Japonaise venue spécialement du pays pour lui, et tous deux jouissent de l’altruisme d’une Américaine leur léguant sa ferme. Les journées s’écoulent alors, leurs pâturages se développent, les enfants naissent, la vie suit son cours. Or, le destin étant parfois cruel, ils ne peuvent guère profiter longtemps de cette paisible existence, car au-delà des remarques et autres attitudes désobligeantes à leur encontre, ils doivent composer avec les conséquences de l’attaque de Pearl Harbor. Le gouvernement américain force ces Japonais ainsi que leurs descendants – possédant pourtant la nationalité américaine puisqu’ils sont nés sur ledit sol – à intégrer les camps d’internement, dont celui de Manzanar. De là suivent de nouvelles barrières, dont l’impératif pour ses secondes générations (les nisei) de choisir entre leurs origines japonaises et leur patrie d’accueil. Pour les hommes, cela se traduit par l’enrôlement dans l’armée américaine, les obligeant à aller batailler contre le Japon. Entre malnutrition, emprisonnement, injures, humiliation, sentiment d’injustice, impression de trahir le Japon et doutes de ce que sera composé le futur, les Hiramatsu se retrouvent pieds et poings liés et ne peuvent que patienter, dans l’espoir que la situation s’arrange. Cependant, peu importe qui sera le gagnant de cette guerre, il y aura des perdants et personne n’en ressortira indemne.

Tout au long de ses cinq épisodes, 99-nen no Ai développe essentiellement deux générations. La première, menée par Chôkichi, représente les issei, les Japonais ayant émigré aux États-Unis. Kusanagi Tsuyoshi incarne le jeune chef de famille. Fait assez étrange, il endosse également le rôle du fils aîné de Chôkichi, Ichirô, Nakai Kiichi (Smile, Saigo Kara Nibanme no Koi) reprenant alors la version âgée du père. Chôkichi fait figure du Japonais modèle, gouverné par le sens de l’honneur et du devoir. Pugnace, il persévère envers et contre tout, même lorsque de terribles voisins – tels que le vilain raciste James – tentent de le terroriser. Ichirô est issu du même bois, d’ailleurs. Le tanpatsu éclaire en réalité surtout la seconde génération, celle de ces enfants d’immigrés détenant la citoyenneté américaine. L’écriture s’efforce de montrer l’ambivalence de leur situation, les difficultés inhérentes à ce double héritage, celles-ci étant amplifiées par les évènements de l’époque. Elle cherche assez artificiellement à créer une empathie avec le spectateur, de manière à ce qu’il puisse comprendre qu’effectivement, ces personnes ont souffert et sont dignes de moult louanges. S’il est indiscutable que cette période s’avère bouleversante, la série est bien trop maladroite pour concerner comme elle l’aurait nécessité. Le scénario est manichéen et illustre d’un côté les Japonais fiers et méritants, et, de l’autre, trop d’Américains retors et racistes – et affreusement joués ! Certes subsistent quelques perles occidentales si ce n’est qu’elles sont bien rares et que la nuance n’existe jamais au sein de ces épisodes. En revanche, ne nions pas qu’il est très intéressant que ce pan de l’Histoire bien trop occulté soit mis en avant, surtout vu l’ironie du procédé, des Américains ayant interné leurs compatriotes sur leur propre sol ! Pour en revenir aux enfants Hiramatsu, Ichirô n’est pas le seul à figurer sur le devant de la scène. Son frère cadet, Jirô, est tout autant important. Pondéré et amoureux de la terre, il rêve de pouvoir reprendre la ferme parentale. C’est le sympathique Matsuyama Kenichi (Zeni Geba, Taira no Kiyomori) qui l’incarne et propose le portrait d’un jeune homme n’hésitant pas à demeurer en retrait pour le bien-être de tous. À ces deux s’ajoute Shinobu, portée par Nakama Yukie (Gokusen, Tempest, Erai Tokoro ni Totsuide Shimatta!). Affable, douce et intelligente, elle dépeint le courage féminin fantasmé, voire stéréotypé. Les épisodes distillent un soupçon romanesque avec une histoire d’amour affectée d’abord par des milieux différents, mais également par d’autres aléas bien plus incontrôlables. Là aussi, l’échec est notable puisque l’alchimie entre les acteurs est quasi inexistante et que l’espèce de triangle amoureux insipide ne vient que parasiter le tout ; le couple de la première génération est bien plus solide. La surenchère n’est jamais très loin, en définitive.

Outre la dimension humaine, l’historique lui est inextricablement lié. Afin de parfaire son exhaustivité, 99-nen no Ai retrace un grand nombre d’évènements : le travail dans les fermes, la traversée du Pacifique des futures épouses, les camps d’internement, l’obligation de vendre à bas prix les propriétés durement acquises, la guerre du Pacifique, l’attaque de Pearl Harbor, le 442è régiment, etc. De même, si la majorité de ces scènes ont pour cadre les États-Unis, la série n’oublie pas le Japon en tant que tel. Pour cela, elle s’attarde sur deux des filles Hiramatsu ayant été renvoyées sur l’archipel avant que le conflit ne devienne aussi prépondérant. Avec elles, les épisodes détiennent la possibilité de dépeindre un retour compliqué, elles qui n’ont jamais connu le Japon, qui sont vues comme des étrangères du fait de leur ancienne existence américaine, et des conséquences parfois plus que terribles de la capitulation japonaise. Okinawa et Hiroshima en sont les principaux points chauds. La plus jeune d’entre elles porte les traits de la toujours aussi médiocre Kawashima Umika (Kôkôsei Restaurant, Kaibutsu-kun). Au moyen de vidéos d’archives, le tanpatsu continue donc sur sa lancée que de balayer du mieux qu’il peut le sujet, délivrant une vraie leçon d’Histoire. D’aucuns seraient tentés de préciser que les horreurs perpétrées par les Japonais sont totalement occultées, ce qui est évident et prouve de nouveau cette aseptisation et cette envie de dépeindre des personnages bien blancs et sans grands reproches. Sinon, sur la forme, la série aurait mérité un travail plus complet au niveau du cadre puisque l’on ne croit que trop rarement se situer dans les années 1940. La reconstitution n’est guère crédible, à l’exception des séquences bienvenues de véritables batailles en Europe. En revanche, la photo est jolie et les paysages sont magnifiques à partir du moment où l’on a un faible pour les champs à perte de vue. Quant à la musique, composée par Senju Akira (Fûrin Kazan, Suna no Utsuwa), elle est très imposante et extrêmement intrusive, forçant dès lors les sentiments.

Pour conclure, 99-nen no Ai s’attarde avec soin sur une famille de Nippo-Américains s’engouffrant dans la brèche du rêve américain et finissant surtout empêtrée dans le tourbillon de la Seconde Guerre mondiale. Via une narration poussive, la série caractérise consciencieusement la désillusion et le retour à la réalité, la question de la nationalité et de l’héritage culturel, aborde les conséquences du conflit selon différents points de vue, et tente de délivrer une vraie leçon de mémoire et de morale. L’effort de cette fresque intergénérationnelle est louable mais, malheureusement, le résultat s’annonce assez approximatif en raison d’un manque total de naturel, d’une interprétation fluctuante et d’une pédagogie exagérée à l’extrême. Les situations s’enchaînent suivant un parfait cahier des charges, les dialogues sonnent mécaniques, les relations entre les personnages ne dégagent pas grand-chose et l’ensemble devient par moments désagréable tant l’écriture donne l’impression de prendre le public par la main, trop idiot qu’il est pour tout comprendre de lui-même. Il aurait été grandement préférable que cette fiction soit moins scolaire et davantage nuancée, elle aurait alors gagné en chaleur. À force de vouloir trop bien faire, le tanpatsu apparaît surtout comme une production artificielle, proprette et bien sous rapports. Dommage vu le potentiel évident.

Par |2017-05-01T13:58:54+02:00octobre 19th, 2014|99-nen no Ai, Séries japonaises, Tanpatsu|0 commentaire