Game of Thrones (saison 6)

Beaucoup doivent certainement ronger leur frein puisque pour une fois, Game of Thrones ne revient pas au printemps, mais seulement au cours de l’été prochain. En attendant la septième et vraisemblablement avant-dernière saison, discutons donc de la sixième. Celle-ci se compose de dix épisodes diffusés sur HBO entre avril et juin 2016. Aucun spoiler, sauf si l’on considère le sort prévisible de Jon Snow comme tel.

Jusqu’à présent, les lecteurs du cycle littéraire de George R. R. Martin pouvaient se targuer de ne pas craindre les spoilers puisqu’ils connaissaient justement en amont les principaux traits de l’intrigue. La série s’est certes progressivement dissociée des livres, mais l’ossature restait la même. Cette fois, la roue tourne bien que des éléments du futur sixième volume, The Winds of Winter, ont dû être utilisés. Je l’avoue, j’espérais énormément de ce cru. J’ai eu l’occasion de le répéter, cet univers me passionne et je demeure une inconditionnelle de la version papier. Les premiers pas de l’adaptation télévisée m’ont beaucoup plu sauf qu’au fur et à mesure, je me suis détachée de la suite. La faute à un récit éclaté peu homogène, une surenchère de violence contrastant avec la finesse de naguère et à un émoussement émotionnel. Je ne parvenais pas à savoir si le problème venait de la production en tant que telle, de mes expectatives assez hautes ou du fait que les rebondissements m’étaient familiers. Après le visionnage de cette saison inédite, je n’ai toujours pas de réponse claire, mais tout ce dont je suis certaine, c’est qu’elle a réussi à me réconcilier avec Game of Thrones, cela malgré plusieurs écueils dispensables. Étant donné que le matériel de l’auteur a été en grande partie transposé à l’écran lors des cinq années précédentes, celle-ci est bien obligée de s’affranchir des romans, ce qui s’avère simultanément positif et négatif. Les scénaristes ne possèdent effectivement pas la qualité de la plume originale, mais pour le non-profane, la comparaison n’existe plus et rien que pour ça, j’avoue avoir l’impression de respirer un grand bol d’air frais. Dans le meilleur des mondes, j’aurais préféré lire en intégralité l’histoire et non pas regarder une adaptation, qui plus est différente de celle sûrement escomptée initialement, sauf qu’au vu du rythme de publication actuel, ce serait ridicule de laisser de côté la série. Bref, comme d’habitude je ne peux m’empêcher d’évoquer mes pensées tourbillonnantes, car je me suis vraiment retourné la tête. Pour une fois, j’ai visionné l’ensemble au fur et à mesure de sa diffusion à l’antenne, terrorisée à l’idée que quelqu’un me gâche la surprise.

La saison cinq s’attelait enfin à concentrer ses intrigues et celle-ci poursuit cette route. Mieux, elle prend la peine de faire rencontrer de nombreux personnages principaux et n’hésite pas en fin de parcours à effectuer ce qui s’apparente à un ironique ménage de printemps. Les points de vue sont resserrés et les véritables enjeux du récit commencent à se concrétiser. Après des années passées à tourner autour, à s’éparpiller dans des détours dispensables et à multiplier le racolage, ce mode de fonctionnement provoque un certain enthousiasme. D’ailleurs, excellente nouvelle, les scènes de sexe et de violence gratuites demeurent en arrière-plan. Un à un, les pions se mettent donc en place et chaque individu s’approche de son chemin final, tous devant probablement finir par converger pour lutter contre les Marcheurs blancs. Ces derniers se contentent une fois de plus de rares séquences, mais elles suffisent pour insuffler une atmosphère suffocante magnifiée par la prépondérance de la glace et du froid électrisant. Bran, de retour après une absence peu remarquée, est le principal contact avec ces créatures vindicatives et subit durement les leçons parfois sibyllines de la Corneille à trois yeux. Difficile de saisir exactement ce qui se trame autour du jeune Stark, mais ses dons particuliers, dont de vivides visions traumatisantes, permettent d’en apprendre davantage sur le passé, le présent et le futur. Son arc délivre aussi deux des moments les plus mémorables ; le premier au souffle émotionnel ravageur se déroule derrière une porte à retenir ; et le second divulgue à demi-mot l’origine d’un garçon méritant de la découvrir et d’embrasser son potentiel. Le retour d’un personnage espéré et attendu prouve que dans Game of Thrones, rien ni personne n’est jamais oublié. Pour l’instant, Bran n’a donc pas forcément l’occasion de briller pleinement et son rôle ne saute pas aux yeux, mais force est de constater que la suite s’annonce plus concrète. La situation s’avère similaire en ce qui concerne sa sœur, Arya. Désormais aveugle, elle poursuit son entraînement à Braavos avec Jaqen H’ghar. L’intérêt pour le téléspectateur est moindre en raison d’une redondance et d’incohérences diverses. Heureusement, la jeune fille reprend du poil de la bête vers la fin, mais ce n’est pas encore avec cette saison qu’elle soulève les foules. Les autres Stark toujours en vie, en revanche, impressionnent davantage.

Au Nord, Sansa et Theon tentent d’échapper aux griffes du vicieux Ramsay Bolton. Stannis Baratheon ayant été vaincu aux portes de Winterfell, la voie semble toute tracée pour le psychopathe obsédé par ses chiens n’hésitant de toute manière jamais à forcer le destin. Ce personnage se veut presque caricatural et risible, mais la solide interprétation d’Iwan Rheon lui sauve la mise. L’intrigue se déroulant dans les environs occupe une grande partie de l’ensemble et représente l’un de ses atouts les plus remarquables. Pour cela, remercions un souffle épique vertigineux, des séances de bravoure, une leçon d’humilité et de courage assénée par la fabuleuse et féroce enfant Lyanna Mormont (Bella Ramsey), un massacre canin jouissif ou bien une scène de retrouvailles émouvante. Sansa embrasse son nouveau costume et la découvrir si déterminée, ardente et presque amère laisse parfois pantois. À force de subir des atrocités innommables, l’écervelée de naguère a été tuée dans l’œuf. L’éprouvé et brisé Theon bénéficie également d’un joli cheminement psychologique. Au sujet de sa famille, les Greyjoy, ils ne sont pas oubliés et bien qu’ils donnent légèrement l’impression de se borner à des pièces rapportées, l’écriture veille à les associer aux enjeux plus généraux. C’est d’ailleurs l’occasion d’y revoir la toujours aussi sympathique Asha Yara et d’y rencontrer son oncle, le cruel Euron (Pilou Asbæk – 1864). Sansa et Winterfell se rapprochent vite de Châteaunoir où règne désormais Alliser Thorne puisque Jon Snow est mort. Pendant que Sam s’envole pour Villevieille et en profite pour s’arrêter chez lui, à Corcolline, son grand ami se fait assassiner par les membres de la Garde de nuit. Feu le commandant est-il condamné à perdre définitivement toute chaleur ? La réponse à cette interrogation ne laisse aucun doute et si la manœuvre n’induit pas une quelconque surprise, ses conséquences plaisent tant elles poussent le personnage vers une direction moins timorée. Jon Snow s’affranchit partiellement de ses démons avec le soutien de plusieurs camarades, dont l’exceptionnel et fidèle Ser Davos, mais également le fougueux et flamboyant chef du peuple libre, Tormund. Ce dernier provoque quelques scènes drolatiques avec ses regards en coin pour Brienne se trouvant dans les parages. La situation bouge donc au nord de Westeros, les batailles s’y multiplient, les têtes tombent et derrière sa télévision, l’audience retient son souffle, subjuguée par la force dramatique et l’esthétique soignée à l’extrême. Bien sûr, plus au sud, à Port-Réal, le contexte se révèle tout autant tendu, voire littéralement explosif.

Dans cet univers misogyne et hyperviolent, les femmes prennent progressivement le pouvoir. Des changements s’annoncent et prouvent que le meilleur ou le pire restent encore à venir. Daenerys est portée disparue après s’être envolée à dos de dragon, laissant Tyrion, Varys, Missandei et Ver Gris gérer Mereen et ses guerres intestines. Là-bas, la conjoncture se montre toujours aussi fade et voir le cadet Lannister se borner à des répliques humoristiques attriste sensiblement. Sa cote de sympathie permet de ne pas lui en tenir rigueur surtout que le dernier épisode lui offre de jolies scènes, mais le nain a connu des moments plus pertinents. Varys se limite également à une sorte de faire-valoir capable de traverser les quatre coins du monde à vitesse supersonique, ce qui se révèle ridicule. De toute manière, cette saison de Game of Thrones ne se soucie pas d’une véritable crédibilité et multiplie les ficelles assez grossières, comme tout ce passage insipide à Dorne. Décidément, cette région ne bénéficie jamais d’une exploration satisfaisante. Quoi qu’il en soit, Tyrion et les autres bataillent pour préserver la paix en attendant le retour de leur meneuse devant dans un premier temps frayer avec les Dothrakis. Cet arc se suit non désagréablement, mais comme souvent avec cette héroïne, il laisse surtout un sourire poli sur le visage. À vrai dire, c’est surtout l’épilogue qui, comme pour beaucoup de personnages, induit un vent rafraîchissant et proprement exaltant. Cersei Lannister ne viendra pas le démentir avec ses manigances et ses ambitions démesurées susceptibles de lui faire perdre le peu d’humanité lui restant. Humiliée par la Marche de la honte, secouée par l’assassinat de sa fille, elle ne peut compter que sur le mestre Qyburn et ce qui subsiste de la Montagne. Là également, le développement autour du Grand Moineau finit par user quelque peu en raison d’une certaine répétition, de délires fanatiques et d’une constante impression de faire du surplace. Les Tyrell essayent de s’en sortir en enfonçant davantage Cersei, Tommen ne sait plus où donner de la tête et finalement, rien ne change. Les moments s’y consacrant n’en deviennent absolument pas désagréables si ce n’est qu’ils manquent de vigueur et de subtilité. Sans surprise une fois de plus, le dernier épisode lance les hostilités et fascine par sa parfaite mise en scène. D’ailleurs, la musique de Ramin Djawadi, en mesure de se taire pour contraster avec ce qui se déroule devant nos yeux, n’a peut-être jamais été aussi envoûtante que cette année ; pensons à la magnifique Light of the Seven ! Ces aventures inédites ne sont pas avares en rebondissements et points de vue, car en sus de tous ces personnages, d’autres disposent de séquences à eux presque déconnectées du reste. Le retour du Limier s’avère justement assez anecdotique, bien que très appréciable surtout qu’il offre un petit rôle à Ian McShane (Kings, Deadwood). En tout cas, malgré un sentiment aléatoire de surplace, l’histoire avance rapidement et ne laisse guère le temps de s’ennuyer. Le pouvoir se ressert autour des trois maisons maîtresses que sont les Stark, les Lannister et les Targaryen, les familles voisines cherchant à se rapprocher de celle répondant le plus à leurs besoins. Si les révélations se multiplient dans la première moitié, la seconde possède moins d’éléments surprenants et veille plutôt à suivre une logique implacable n’en devenant pas pour autant soporifique.

Pour résumer, la sixième saison de Game of Thrones parvient enfin à enrayer quelques-uns des défauts handicapant les précédentes et donne l’impression de souhaiter aller de l’avant en concluant les récits annexes. En resserrant son action sur plusieurs points chauds où se rejoignent des protagonistes, elle atténue grandement son absence autrefois criante de liant. De même, ses enjeux commencent à se dessiner concrètement et sa toute fin de parcours laisse augurer des périodes majeures définitivement riches. Si elle ne manque pas de facilités, de développements discutables, d’intrigues à l’intérêt variable selon les personnages et d’incohérences narratives, son souffle émotionnel et épique lui permet de passer outre et de taire brièvement son esprit critique. Plus intenses et intimistes, moins sensationnels et toujours visuellement extraordinaires, ces derniers épisodes mettent en branle la suite avec talent et délivrent un spectacle galvanisant. Leurs qualités d’ensemble plaisent, mais avouons que c’est aussi tout ce qui s’annonce qui crée un tel enthousiasme tant l’imprévisibilité caractérise cette sanglante partie d’échecs.

Par |2018-07-06T21:23:14+02:00octobre 19th, 2016|Game of Thrones, Séries étasuniennes|0 commentaire

Kings (série complète)

Il ne m’aura fallu qu’un peu plus de trois ans et demi pour essayer d’écrire quelque chose sur une série qui m’aura définitivement marquée lors de sa courte vie. Après l’avoir brièvement évoquée dans le premier jour du TV mème, fin novembre 2010, je me décide enfin à mettre en avant Kings. Composée de treize épisodes d’une quarantaine de minutes dont un pilote double, cette production étasunienne créée par Michael Green (Everwood, Heroes, The River) fut diffusée sur NBC entre mars et juillet 2009. À noter toutefois un hiatus de deux mois entre le passage à la télévision de l’épisode six et du suivant. La chaîne a clairement maltraité la série et c’est sans grande surprise qu’après un suspense artificiel, elle l’a annulée pour ses audiences insuffisantes. Concernant le DVD, il n’existe pour le moment aucune édition française ; celle provenant des États-Unis nécessite un lecteur dézoné et contient uniquement des sous-titres anglais. Kings est supposée arriver assez prochainement sur HD1, une des nouvelles chaînes de la TNT. Aucun spoiler.

Dans le royaume fictif de Gilboa, David Sheperd est un des nombreux soldats suivant les ordres de Silas Benjamin, le souverain, dans leur guerre incessante contre la république de Gath. La vie du jeune homme change du tout au tout lorsqu’il fait exploser un tank ennemi et qu’il sauve la vie du fils du roi. Devenu un véritable héros national, David est propulsé sur le devant de scène et côtoie dès lors les têtes pensantes de son pays, tout en réalisant rapidement que les apparences sont définitivement trompeuses. Dans une lutte de pouvoir de tout ordre à laquelle il n’a aucunement envie de se mêler, il n’a pourtant pas d’autre choix que d’en devenir un acteur à part entière.

Que l’on soit croyant ou non, l’histoire de Kings devrait normalement allumer une lumière dans la tête de n’importe qui. Il ne s’agit en effet ni plus ni moins que d’une réécriture de l’histoire biblique du roi David, celui essentiellement connu dans la mémoire collective pour avoir terrassé le géant Goliath. La question légitime serait de savoir s’il est nécessaire d’être chrétien – ou animé par une foi religieuse – pour apprécier à sa juste valeur cette série. La réponse est non, même des athées (en l’occurrence, ma modeste personne) peuvent aisément se plonger dans cet univers empreint de mysticisme et de spiritualité. Il va toutefois de soi qu’il ne faut pas être trop allergique aux thématiques du genre car les épisodes mettent régulièrement au centre des propos leur adoration pour une force supposément supérieure. Ce qu’il y a de particulièrement intéressant dans Kings est que le scénario s’inspire certes de la Bible mais y insuffle un important soupçon de modernité. Des éléments familiers sont repris, adaptés et parfois intégrés d’une manière originale. À l’arrivée, le résultat se révèle presque inqualifiable et sans aucun doute, extrêmement atypique. La production utilise en fait ses propres codes, raconte son histoire à sa façon et donne surtout l’impression de s’apparenter à une véritable pièce de théâtre dans la lignée des œuvres shakespearienne. Le scénario dispose à chaque fois d’un souffle vibrant et la mise en scène extrêmement soignée où chaque détail compte énormément ne fait qu’accentuer la grandiloquence de cette fresque. Car, oui, Kings ne lésine pas sur les moyens et ne cache aucunement que de l’ambition et de l’assurance, elle en a.

Dans la Bible, David est au départ un simple berger (sheperd en anglais). Suite à certaines circonstances, il s’allie au roi Saül de la tribu de Benjamin avec qui il entretient des rapports assez conflictuels, jusqu’à parvenir à un point de non-retour. Adoré par le peuple et soutenu par Dieu, il devient à son tour roi et place son immense territoire dans une période de paix et de félicité. Si les récits religieux ont toujours intéressé les œuvres cinématographiques et, dans une moindre mesure, celles diffusées à la télévision, très rares sont celles à oser s’y attaquer aussi frontalement et sans ne jamais s’attacher à la facilité. Dans Kings, le royaume de Gilboa est en guerre ouverte contre la république de Gath depuis des années. Leurs armées s’affrontent et ce conflit n’apparaît jamais pouvoir s’arrêter ; c’est d’autant plus vrai qu’en réalité, cette instabilité profite à des personnes haut placées. La machine commence à s’emballer grâce aux actions désintéressées du jeune David Sheperd, un soldat en apparence quelconque bien que donnant l’impression d’être béni de Dieu tant il est chanceux. Alors que plusieurs otages ont été capturés par Gath et que le roi de Gilboa, Silas, décide de ne pas leur porter secours afin de ne pas répondre aux menaces de ce genre, David cherche à les libérer. Seul. Il ne sait pourquoi il est convaincu du bien-fondé de son geste mais il est persuadé qu’il doit le faire. Ce dont il n’a pas connaissance, c’est que parmi les prisonniers se trouve notamment Jack Benjamin, le fils de Silas. Or, en tentant de retourner en catimini du côté des leurs, ils sont surpris par les armées de Gath qui n’envisagent naturellement pas de les laisser partir. Si la mission de sauvetage désespérée de David lui vaut de la reconnaissance, c’est l’explosion d’un tank – appartenant aux opposants et sur lequel est inscrit Goliath – qui est l’étincelle mettant le feu au poudre. Cette scène, photographiée par un de ses camarades, fait immédiatement sensation et c’est la naissance de la légende. Voilà David, le simple homme ayant abattu un monstre tout de métal totalement dépersonnalisé. À partir de cette date, tout le monde veut le voir, le rencontrer, le toucher et… le manipuler. Convoqué par Silas, il se rend à Shiloh, la capitale de Gilboa, et se doit de répondre aux demandes de son roi pour lequel il a beaucoup d’admiration. Partagé entre l’espoir qu’il inspire à ses compatriotes, sa loyauté pour un souverain ambigu, les attentes de sa propre famille, son envie de retourner à son existence tranquille et les sentiments qu’il porte à la fille de Silas, David doute et essaye tant bien que mal de profiter de sa nouvelle situation pour apporter à la population la paix. Toutefois, en apparence prospère, lumineuse et faste, Shiloh est rongée de l’intérieur ; les malversations et autres manipulations sont pléthores et personne ne semble jamais être ce qu’il montre.

Il est vrai, l’histoire de Kings est plutôt complexe au premier abord et le double épisode l’amorçant lui est entièrement nécessaire afin d’expliciter les tenants et aboutissants. Plus que d’être une série utilisant les références bibliques, celle-ci se définit surtout comme une plongée au cœur du pouvoir et de ceux y étant liés de près ou de loin. Fondamentalement, le scénario est traditionnel, voire même, convenu et non dénué de clichés. En effet, le héros est assez lisse et souhaite conquérir le cœur d’une femme pure et idéaliste, le roi n’est pas aussi parfait que ce qu’il laisse paraître, la reine cache habilement son jeu, de vils conspirateurs s’efforcent de renverser le gouvernement, et ainsi de suite. Pour résumer, il s’agit tout simplement des fondements basiques des mythes et légendes, éléments qui n’apportent rien d’enthousiasmant lorsqu’ils ne disposent pas d’une valeur ajoutée digne de ce nom. Tout cela aurait donc pu sonner aussi ridicule à l’écran que sur le papier. Dans cet ordre d’idées, suivre la destinée d’un jeune homme dont justement, nous savons tout, avait tous les risques de devenir ennuyeux. Sauf que dans ce cas précis, l’accent n’est jamais sur la conclusion mais bel et bien sur le cheminement nécessaire pour y parvenir. Là où Kings réussit son pari c’est dans son ton et son parfait équilibre entre la tragédie shakespearienne, l’épopée héroïque et le soap opera maîtrisé et définitivement classieux. Grâce à une écriture solide et très soignée, l’alliance entre le classicisme de l’intrigue et la modernité de l’ensemble fait alors mouche. Les épisodes doivent beaucoup à la forme, elle aussi tout autant travaillée que le reste. Les décors de Shiloh ressemblant à une New York dynamique, le contraste entre l’architecture de verre et les hauts bâtiments de pierres imposantes, l’austérité et le froid transpirant de Gath, la lumière chaleureuse et l’atmosphère bucolique de Port Prosperity, ou encore les camps militaires poussiéreux, plongent rapidement sans mal dans cet univers différent bien que tout à fait crédible. Les costumes dont beaucoup sont militaires maximisent grandement le côté atypique et offrent une rigueur au cadre et une certaine solennité se fondant parfaitement dans cette histoire empreinte de mysticisme et d’allégories en tous genres. La mise en scène est sans conteste une des figures de proue de Kings. Entre une photographie lumineuse, une réalisation efficace, une musique – du fantastique Trevor Morris (The Tudors, The Borgias, The Pillars of the Earth, Moonlight) – discrète bien que régulièrement marquante, des métaphores omniprésentes et d’abondants symboles, rien ne semble laissé au hasard. À noter que trois épisodes ont été réalisés par Francis Lawrence (I Am Legend, The Hunger Games : Catching FireMockingjay). De longues années auparavant, Silas vit des papillons se positionner autour de sa tête et former une couronne. C’est à ce moment-là qu’il sut que Dieu lui parlait et qu’il devait donc devenir roi de Gilboa. Ces insectes sont les véritables emblèmes de Kings et sont retrouvés dans de nombreux plans et parfois, de façon plus qu’inattendue. Dans tous les cas, l’atmosphère de la série est chargée en électricité dans l’air, en poésie, en philosophie et elle en devient presque magique, voire hypnotique, tant elle dégage une grâce que l’on serait plus que tenté de qualifier de… divine.

Outre sa cinématographie léchée et envoûtante, Kings s’attarde avec autant de soin sur son fond pour se transformer en un inclassable classique moderne légèrement suranné. Aussi antithétique que cela puisse résonner, les épisodes respirent à la fois l’ancienneté et la nouveauté. En faisant preuve de finesse, l’écriture n’hésite pas non plus à y inclure plusieurs niveaux de lecture et laisser son public réfléchir par lui-même en ne lui mâchant jamais le travail. Parmi les points tout particulièrement stimulants, la transposition d’une monarchie – de droit divin qui plus est – à une époque similaire à la nôtre a quelque chose d’extrêmement agréable. Mais surtout, l’arrivée de David à Shiloh place régulièrement Silas en situation de faiblesse. Lui qui ne voit au départ le jeune soldat que comme un héros temporaire qu’il va écarter le plus rapidement possible, il découvre avec une stupeur mêlée à une sorte d’affection craintive qu’il ne peut se détacher de David comme il en avait l’idée. Silas est un roi perfide s’étant arrogé les pleins pouvoirs parce que Dieu lui aurait parlé. La série ne laisse que peu de doutes à ce sujet, une force supérieure agit bel et bien et a placé sur le trône Silas. Malgré tout, cet être insaisissable a toutes les possibilités de se détourner de son ancien protégé et de se diriger vers un autre, plus humble et moins corrompu. Si Silas fut un jour juste, ce n’est plus le cas. Pour incarner un homme de cette stature, menaçant tout en gardant un magnétisme incroyable, il fallait un acteur brillant. Michael Green pensait au grand Ian McShane (Deadwood) en écrivant ce rôle et, alors qu’il ne s’y attendait pas, celui-ci accepta de devenir Silas. Rien que sa voix basse impose d’emblée le personnage. Charismatique, Silas est surtout autoritaire, caractériel et non dénué de zones d’ombres inquiétantes. La relation qu’il cultive avec David est la clé de voûte de la production par les sentiments divers la composant. Tandis qu’un ne voit en l’autre que quelqu’un à suivre aveuglément et lui offrir une loyauté sincère, le second n’hésite pas à demander de froides exécutions ou détourner – consciemment ou non – la vérité pour ses propres besoins. Silas utilise en fait David jusqu’à ce qu’il lui soit profitable, d’autant plus qu’il réalise que le nouveau héros de la nation le rend plus fort. Cette dynamique, magnifiée par Ian McShane, est tout particulièrement enrichissante et à l’origine de rebondissements de cet acabit.

David Sheperd est au départ l’optimiste chevalier sur son destrier blanc. Droit, honnête et bon, il manque légèrement de profondeur pour convaincre totalement. Pourtant, Christopher Egan (Vanished, Empire) lui offrant ses traits se montre tout à fait satisfaisant mais le personnage aurait peut-être mérité d’être sensiblement moins propre sur lui. Il est vrai, c’est l’histoire qui le veut. Les épisodes réussissent toutefois à lui conférer plus de bagage personnel et à ne pas le rendre fade. Sa romance avec Michelle, la fille de Silas, n’est pas non plus toujours très inspirée. Ne le nions pas, l’alchimie entre les deux protagonistes est palpable, ils sont mignons par leur fraîcheur et leur innocence, si ce n’est que ce ne sont pas eux les plus passionnants de la galerie. En somme, ce n’est pas un défaut dérangeant étant donné que David évolue, gagne en épaisseur, perd en candeur et que Michelle (la jolie Allison Miller – Terra Nova) plaît par son courage et son idéalisme naïf. En revanche, les autres personnages gravitant autour de Silas sont bien plus ambivalents, ce qui a généralement tendance à davantage contenter. Le fils, Jack, joué par le charmant Sebastian Stan (Gossip Girl), est touchant par ses fêlures, sa dualité, ses amours qu’il cache tant bien que mal et son envie de satisfaire son père alors qu’en réalité, rien ne sera jamais suffisant. La relation entre un père et son fils, spirituel ou non, est régulièrement mise en avant dans Kings. La reine, Rose (l’excellente Susanna Thompson – Once and Again) est tout aussi intéressante ; dissimulant son pouvoir, elle dit ne rien connaître en politique et ne pas avoir une influence sur quoi que ce soit ; ce qui n’est clairement pas le cas d’autant plus qu’elle peut être froide et implacable comme désintéressée et aimante. Son frère, William Cross, incarné par un parfait Dylan Baker (Drive), est prêt à tout pour que Silas continue la guerre contre Gath. Puissant homme d’affaires, riche et ayant placé le roi sur son trône grâce à sa fortune, il est bien décidé à garder le contrôle coûte que coûte. Il est indiscutable que des rapprochements avec notre propre réalité peuvent être effectués. La monarchie ressemble sur certains points aux démocraties de pays comme la France ou les États-Unis et Silas doit impérativement garder l’affection de son peuple. De plus, le conflit entre Gath et Gilboa offre un sentiment de familiarité avec celui se déroulant sur le territoire israëlo-palestinien, et même, avec d’autres comme ceux en Irak. Tristement, le lobby des entreprises privées ou le capitalisme outrancier n’ont, non plus, rien d’inédit à nos oreilles.

Le règne de Silas n’est pas de tout repos et chacun souhaite se tailler la part du lion. En distillant une angoisse quasi létale et une tension sourde, les morts ne sont pas si rares et l’intrigue plonge régulièrement dans un jeu de pouvoir où tout peut basculer du jour au lendemain. La série en profite pour y traiter des problématiques au fondement universel comme l’aval du peuple, la dimension politique, les ressorts de la monarchie, le patriotisme, le contrôle des médias, l’éthique, la contamination de la corruption, l’existence du destin ou encore la solitude qu’apportent de grandes responsabilités. Dans un registre plus intime, il est aussi question de jalousie, de colères, d’obligations parfois très dures, d’ambitions, de la chute d’un homme à qui tout souriait et de tout ce qui a trait à l’existence particulière de la famille royale et de son entourage proche. Kings est une tragédie dans la lignée de celles datant de l’Antiquité et la mise en scène ne fait qu’accentuer un théâtralisme parfois presque pédant mais toujours fascinant. Les dialogues très verbeux se joignent à l’effort et, exceptées quelques séquences plus humoristiques grâce aux sympathiques gardes du palais, le reste n’est que tristesse et noirceur. En dépit de plusieurs révélations parfois sur le fil du rasoir et qui auraient justement pu sombrer dans la surenchère dans d’autres productions, l’ensemble se tient admirablement bien grâce à une recette éprouvée. Le suspense monte dès lors crescendo et plus que de s’axer sur de l’action simpliste, les épisodes impliquent émotionnellement et cérébralement le téléspectateur qui ne peut se détacher de ce à quoi il assiste. Les reprises du soap opera comme les complots, les amours torturées et les secrets distribuent ce qui est nécessaire pour rythmer et dramatiser les différents arcs, sans verser dans le sentimentalisme ou la facture bon marché.

Quid de la religion ? Elle s’intègre parfaitement au tout et ne se révèle ni étouffante, ni ridicule ou déplacée. Le but n’est absolument pas de convertir qui que ce soit. Les croyances offrent au contraire une dimension sensiblement surnaturelle, où la mort et la maladie peuvent être défiées et où Dieu peut être interpellé tout en espérant qu’il réponde. Kings a par ailleurs l’excellente idée de se détacher totalement des symboles chrétiens puisqu’aucun crucifix ou autre objet de ce genre ne sont présents ; ce sont les éléments naturels qui sont les véritables symboles d’une intervention divine. Le cadre est par conséquent mystique mais ne s’apparente à rien que l’on connaisse déjà, et c’est en partie pour cela qu’il est aisé de s’y plonger et de ne pas se sentir oppressé. Enfin, les nuances dont se teinte ce mysticisme et la retenue relative dont la série fait preuve ne peuvent qu’appuyer cette idée qu’elle puisse être appréciée par n’importe qui, croyant ou non. Le contexte de spiritualité pourrait presque être pris ici pour les ingrédients d’un conte ou d’une histoire de fantasy entremêlant la magie et le fantastique à la foi, au hasard et à la chance. Le révérend Samuels, interprété par un Eamonn Walker (Oz) toujours aussi impressionnant est un excellent religieux ambivalent. Ayant soutenu auparavant Silas, il s’en détache progressivement et, malgré son statut sacro-saint, fait parfois preuve de méthodes discutables. En général, les personnages sont ciselés et multidimensionnels. Thomasina (Marlyne Barrett), l’ombre de Silas, le bras-droit de ce dernier joué par Wes Studi (Into the West), le neveu de Silas (Macaulay Culkin) ou l’opportuniste Katrina Ghent (Leslie Bibb – Popular) en sont d’autres exemples. Autrement, il est possible d’y voir Brian Cox en roi déchu, Michael Mosley (Scrubs) en tant que grand frère de David, Mark Margolis (Oz) et Lee Tergesen (Oz, Weird Science). Pour l’anecdote, Becky Ann Baker interprétant la mère de David n’est autre que l’épouse de Dylan Baker.

En définitive, Kings aurait clairement pu irriter en raison de son ambition presque démesurée, voire de sa prétention, mais c’est tout le contraire. En transposant dans un monde parallèle l’histoire biblique de David, elle se montre intelligente et extrêmement enthousiasmante en dépit d’un classicisme rigoureux. Si elle marche sur une ligne fragile, elle ne la franchit jamais et évite habilement les écueils de la surenchère gratuite et de l’emphase ostentatoire. Loin de s’arrêter aux références bibliques, elle n’hésite pas non plus à embrasser divers genres et se présenter comme une version moderne et théâtralisée d’une tragédie shakespearienne gouvernée par la quête du pouvoir. Avec une superbe mise en scène, un incroyable symbolisme métaphorique et une ambiance mystico-philo-poétique, les treize épisodes s’apparentent à une curieuse expérience quasi hors du commun à la télévision. En d’autres termes, l’ensemble a parfaitement réussi à se créer une véritable identité proche de la grandiloquence. La richesse de ses dialogues, son souffle émotionnel et épique, la solidité de son écriture, ses multiples thématiques, sa noirceur associée à sa tension perpétuelle, sa lecture à de nombreux niveaux et l’interprétation au diapason de la majorité de sa distribution et plus particulièrement du monstre passionnant qu’est Ian McShane, confirment indiscutablement que Kings mérite d’être visionnée. Quand bien même elle ait été annulée, elle a en outre l’honneur de ne pas se terminer de manière trop frustrante et de conclure la plupart des arcs qu’elle avait lancés jusque-là. Bien plus que d’être une série religieuse, il s’agit d’une grande œuvre fédératrice du petit écran n’ayant pas à rougir devant une critique proche du panégyrique.

Par |2017-05-01T13:59:36+02:00janvier 21st, 2013|Kings, Séries étasuniennes|2 Commentaires