Gaiji Keisatsu | 外事警察

Difficile de prendre au sérieux les Japonais lorsqu’ils commettent des renzoku sur le terrorisme comme Bloody Monday. Heureusement, cela ne signifie normalement pas que toutes leurs histoires de ce genre s’avèrent aussi ridicules. Est-ce que Gaiji Keisatsu permet justement de changer la donne ? Adapté du roman du même nom d’Asô Iku, ce j-drama est composé de six épisodes d’une petite cinquantaine de minutes diffusés sur NHK entre novembre et décembre 2009. Notons qu’il existe également un film datant de 2012 et devant vraisemblablement faire suite à ce dernier ; malheureusement, aucun sous-titre n’est disponible pour l’instant. Sotogoto est apparemment l’intitulé utilisé à l’international. Aucun spoiler.

Sumimoto Kenji dirige une équipe chargée de traquer les terroristes et les espions sévissant au Japon. Agissant sous couverture, il est obligé de systématiquement demeurer dans l’ombre et de ne pas créer de vagues. Cet homme obsédé par sa mission est prêt à tout pour la mener à bien, qu’importent les dommages collatéraux. Le jour où la jeune Matsuzawa Hina intègre les rangs de cette section, un grain de sable enraye la machine et entraîne une succession d’évènements incontrôlables.

     

Gaiji keisatsu est l’expression se rapportant aux forces de l’ordre nippones dédiées aux affaires étrangères. Ce terme est pourtant très large et susceptible de se référer à de multiples domaines aussi divers que variés. Après les attentats du 11 septembre 2001, le département de la police métropolitaine de Tôkyô a initié une division secrète dans le but de traquer les terroristes et de s’occuper d’espionnage. Usant de moyens parfois peu conventionnels, ses membres n’hésitent alors pas à s’infiltrer et poursuivre des tâches clandestines ; ce sont les fameuses black operations. Afin de ne pas être découverts du grand public et anéantir leur hypothétique atout, ils sont capables de laisser tomber des informateurs et de briser des vies entières. Quand bien même des avis éclairés comme ceux d’Éclair, Katzina et Livia ont vanté les mérites et l’originalité de cette fiction, son visionnage surprend dès son premier épisode. Effectivement, Gaiji Keisatsu est une série extrêmement atypique dans le paysage télévisuel nippon. Bien qu’elle fasse partie de ces énièmes productions policières, elle ne ressemble en aucun cas à ce que l’on trouve habituellement sur les petits écrans. S’il fallait vraiment émettre une analogie, ce serait certainement l’œuvre britannique Spooks qui viendrait spontanément à l’esprit. Les deux partagent en effet une atmosphère froide, presque désabusée, où l’action se place en retrait pour mieux privilégier la recherche du renseignement. Car, oui, Gaiji Keisatsu est avant tout un renzoku d’espionnage où le suspense s’entremêle aux cas de conscience, à une tension sous-jacente et à une pluridimensionnalité troublante.

Le directeur des affaires étrangères, Ariga Shôtarô (Ishibashi Ryô), est averti par la CIA de la présence fort potentielle d’un terroriste surnommé Fish sur le sol nippon. Cet individu dont on ne sait absolument rien de concret serait sur le point de mettre à mal à la sécurité nationale ; il s’avère donc impératif de repousser cette menace le plus rapidement possible. Assez étonnamment, les Américains travaillent de façon très rapprochée avec les Japonais et leur divulguent des renseignements, car, eux, ne possèdent pas même une agence en mesure de leur fournir le minimum vital. Une des principales raisons de cette collaboration est probablement liée au fait qu’au pays du Soleil-Levant, le terrorisme n’est guère pris au sérieux par le gouvernement, et les Japonais ne disposent pas de moyens aussi pointus que leurs confrères outre-Pacifique. En d’autres termes, il n’est pas étonnant que la section des affaires étrangères soit régulièrement pointée du doigt pour ses importantes dépenses alors que, techniquement, le Japon ne risquerait presque rien. Le climat est par conséquent complexe tant les dirigeants n’ont pas envie d’investir un quelconque budget dans cette protection supposément inutile. Quand Ariga essaye d’expliquer à une ministre aux dents longues incarnée par la sympathique Yo Kimiko (ChurasanWarui YatsuraYankee Bokô ni Kaeru, Aishiteiru to Itte Kure) l’existence de ce fameux Fish, celle-ci décide d’opter pour la sourde oreille bien que le Japon s’apprête à héberger une conférence sur l’antiterrorisme, cadre propice à un attentat de grande ampleur. Cherchant à gravir les échelons, l’heure est à ses yeux à la restriction financière afin d’apparaître la plus efficace possible. Ariga n’ayant de toute manière que de vagues pistes dévoilées par la CIA, il ne peut que présumer et stationner en position de faiblesse. C’est pourquoi il charge l’unité peu orthodoxe dirigée par Sumimoto Kenji de se lancer dans cette course contre la montre où tous les coups sont permis. Si l’accent est justement davantage axé sur Sumimoto et Matsuzawa, deux pions finalement anodins au niveau de la chaîne gouvernementale, le j-drama n’oublie pas pour autant les secrets du pouvoir. Il illustre alors les têtes pensantes où, là aussi, rien n’est jamais simple. Les méchants et les gentils n’y ont pas leur place, la justice s’apparentant quasiment à une valeur subjectivement abstraite. Tout y prend des proportions toujours plus emmêlées, l’ensemble étant en outre grandement parasité par des guerres d’idées et autres luttes intestines. Comme d’habitude, chacun souhaite tirer la gloire sur lui et s’en suivent des manigances.

Filatures, infiltrations, poses de micros, manipulations, mensonges éhontés, caméras de surveillance, rien n’arrête l’unité sous couverture dans cette production employant les codes propres au genre de l’espionnage. Traquer Fish et percer à jour les marionnettistes utilisant ce mercenaire sont le principal fil rouge du scénario politico-terroriste. Cependant, le contexte se complique sévèrement en raison du caractère insaisissable dudit personnage et de la stérilité des informations recueillies. Si le récit donne au départ l’impression d’être assez simple et linéaire, c’est pour mieux tromper, car il détend prestement sa toile d’araignée aux ramifications multiples et labyrinthiques. Une fois un élément mis à jour, ce sont d’autres qui s’y emboîtent pour densifier davantage l’intrigue aux relents d’une vraie matriochka. Dès ce moment, Gaiji Keisatsu abat progressivement ses cartes et lorsqu’elle paraît être venue à bout de ses ressources, c’est systématiquement pour surprendre de nouveau. Le dernier épisode aurait gagné à moins s’amuser des retournements de situation, mais, globalement, le j-drama demeure homogène. En jouant avec les faux-semblants, la série déstabilise par son imprévisibilité, ses relations en constant mouvement, ses flashbacks et flashforwards habiles, son climat de trahisons perpétuelles et sa propension à délivrer une angoisse sourde allant crescendo. Chaque protagoniste détient un rôle spécifique dans ce puzzle tourmenté, qu’il s’agisse de supérieurs comme celui porté par un toujours aussi magnétique Endô Kenichi (Shiroi Haru, Fumô Chitai), ou des Occidentaux présents en nombre contournant subtilement la caricature habituelle. Comme tout bon thriller qui se respecte, celui-ci déploie un suspense haletant où la paranoïa se taille une part de lion. À qui peut-on se fier quand personne ne suit les règles ? La réalisation soignée participe totalement à la lourde atmosphère. Avec une photographie très sombre et presque étouffante, les couleurs sont verdâtres, grisâtres, évitant toute trace d’une quelconque chaleur. Son cadrage parfois nerveux immerge par ailleurs d’autant plus son public en proie à un indicible malaise. Afin de parachever l’expérience, la bande originale orchestrée par l’excellent Umebayashi Shigeru, surtout réputé pour ses compositions cinématographiques (Shi Mian Mai FuLe Secret des Poignards Volants, 2046), se veut tour à tour prenante, stressante et intimiste. Qui plus est, l’ajout de symphonies classiques du répertoire de Beethoven offre une dimension tragique à cette production se transformant en fresque ambitieuse et aboutie au parfum shakespearien.

Alors que Sumimoto commence sa nouvelle mission à bras-le-corps, il recrute parallèlement une jeune femme, Matsuzawa Hina. Droite et intègre, elle ne connaissait tout naturellement pas jusque-là le département dans lequel elle vient d’être transférée. S’armant de bonne foi et d’un sens aigu de ce qui est bien ou mal, elle découvre avec une certaine stupeur le fonctionnement de son travail et, surtout, la personnalité de son supérieur direct. Interprété d’une main d’orfèvre par Watabe Atsurô (Koi ga Shitai x3, Byakuyakô, Sengoku Jieitai – 2006), Sumimoto est un policier expérimenté ayant déjà fait ses preuves au sein de l’espionnage. Fin stratège, il est tout autant manipulateur et à première vue sans réelle conscience morale. Sa froideur et son détachement le rendent encore davantage mystérieux et ambigu. Chacune de ses actions est mûrement pesée, réfléchie et non anodine. Pour lui, la fin justifie les moyens. Même si elle concentre une grande partie de son énergie à l’installation de son intrigue rondement menée, Gaiji Keisatsu ne laisse aucunement de côté ses héros qui en sont la figure de proue, et dépeint leurs motivations foncièrement humaines. Teintés d’une pluralité de nuances, ils se veulent difficiles à caractériser. La série refuse en effet toute trace de manichéisme et place régulièrement ses personnages face à des dilemmes moraux, en les obligeant à choisir entre ce que dicte leur for intérieur, ce qu’ils estiment être juste et ce qui serait supposément meilleur pour leur gouvernement. N’apportant pas une réponse puisqu’il n’en existe pas de préétablie – et parce que là n’est de toute manière pas son but –, elle soulève seulement quelques pistes analytiques pour lesquelles son public a toute la possibilité de cheminer et de réfléchir. Le calculateur Sumimoto en est l’exemple le plus concret. Si ses débuts dans la fiction le rendent extrêmement antipathique, son portrait se densifie en même temps qu’il tend à progressivement s’affiner et à brouiller les frontières. Humanisé grâce à son contexte familial présent et passé, Sumimoto se révèle au final fascinant et particulièrement ambivalent.

Loin de se limiter aux tactiques habituelles telles que la filature, l’unité de Sumimoto emploie également des informateurs. Simples civils n’ayant parfois aucune connexion ou ne tirant aucun bénéfice de ce qui s’apparente presque à une double vie, ces derniers fournissent des éléments capables de faire avancer les enquêtes en cours. Ils mettent leur destin en danger, sans filet de sécurité, car le secret du département de police prédomine et ne sera pas ébranlé, quand bien même une existence peut être directement menacée. Les dommages collatéraux sont écartés et non priorisés, partant du principe que la sûreté nationale prévaut. Or, les êtres humains composant le pays ne sont-ils pas le liant et le joyau à protéger ? Chacun de ces collaborateurs est uni par une relation très particulière avec l’un des professionnels. Gaiji Keisatsu esquisse cette riche et délicate dynamique où un individu a priori banal n’hésite pas à braver des risques pour des raisons qu’il ne connaît par ailleurs pas forcément. Matsuzawa (Ono Machiko – Carnation, Magma, Saikô no Rikon) utilise à contre-cœur dans ce rôle ingrat une ancienne camarade, Shimomura Aiko (Ishida Yuriko – Pride), bien moins innocente qu’elle n’y paraît. Pour en revenir à la fraîche recrue Matsuzawa, sans la qualifier de fade, elle peine à se montrer réellement passionnante de bout en bout. Naïve, elle apprend précipitamment de ses erreurs et finit par essayer de se placer au même niveau que Sumimoto, quitte à perdre au passage sa propre identité et ses valeurs auxquelles elle tenait profondément jusqu’à présent.

Au final, Gaiji Keisatsu est indiscutablement une série d’un calibre supérieur à la moyenne parmi la pléthore d’histoires policières phagocytant la télévision nippone. À travers son scénario haletant privilégiant l’intelligence à l’esbroufe, elle dépeint un univers sombre et non manichéen où ses personnages énigmatiques nagent en eaux troubles. S’intéressant à une cellule antiterroriste luttant sans concession contre des menaces plus qu’inquiétantes, elle se permet par ailleurs de délivrer une mise en scène soignée où la bande-son véhicule régulièrement au téléspectateur un tourment palpitant. De surcroît, son atmosphère délétère n’en devient que plus vivace en raison d’une grande sobriété d’ensemble associée à un réalisme détaché magnétique et tout autant déroutant, voire inconfortable. Son pessimisme, ses risques versatiles et son jeu de dupes touchant toutes les sphères de la population font de cette partie d’échecs humanisée une franche réussite à ranger avec Soratobu Tire dans les thrillers maîtrisés du petit écran nippon.

Par |2018-07-06T18:10:22+02:00octobre 21st, 2013|Gaiji Keisatsu, Séries japonaises|2 Commentaires

Soratobu Tire | 空飛ぶタイヤ

Après Karei Naru Ichizoku et Fumô Chitai, continuons donc parmi les fictions à fortes dominantes industrielles, corporatistes, financières et économiques en parlant de Soratobu Tire, aussi connue en tant que soratobu taiya. Adaptée du roman du même nom d’Ikeido Jun, cette série se compose de cinq épisodes qui furent diffusés entre mars et avril 2009 sur WOWOW. Tandis que le premier d’entre eux dure soixante-quinze minutes, les quatre autres disposent d’une heure. Le renzoku a été récompensé par de nombreux prix. Son titre signifie approximativement le pneu volant. Aucun spoiler.

En plein centre-ville, un pneu se détache subitement d’un camion, percute et tue sur le coup une mère de famille marchant tranquillement sur le trottoir en compagnie de son jeune fils. D’après le constructeur du véhicule, Hope Motors, la défaillance vient d’une négligence de l’entretien émanant de l’entreprise de transport. Pour autant, le directeur de cette dernière ne croit pas du tout en ce rapport et compte coûte que coûte prouver son innocence et celle de ses employés. Il ne se doute pas qu’afin de rétablir la vérité, il lui importera de se confronter aux banques, aux proches de la victime, à la police, à une compagnie toute puissante et à bien d’autres obstacles.

Ce sont les billets d’Asa et de Livia qui m’ont vraiment donné envie de regarder Soratobu Tire. Comme j’avais testé plus tôt et apprécié Karei Naru Ichizoku et Fumô Chitai desquelles elle ressemble, je me suis dit que c’était le bon moment pour me lancer. Ceux intéressés par ces thématiques devraient sinon essayer Hagetaka qui, outre son illustration humaine de faits de société, possède de multiples points communs avec ces trois séries. Avant de commencer Soratobu Tire, il convient de savoir que le j-drama s’inspire d’évènements avérés. Hope Motors, appartenant au conglomérat (keiretsu) Hope, est en réalité assimilable à Mitsubishi Motors dont les scandales ont éclaboussé le Japon dès 2000. À partir de cette époque, de nombreux défauts de construction ont été publiquement décelés sur les véhicules et plus de six cents mille voitures et camions auraient été retournés à l’usine, avec l’assurance de Mitsubishi que les problèmes seraient réglés. Or en 2002, suite au décès d’une femme de vingt-neuf ans, la population constate que ce n’est pas le cas. S’en suit une grande indignation nationale, car il est découvert que l’entreprise dissimulait depuis 1977 une trentaine de malfaçons telles que des freins défaillants, des fuites de carburant ou bien des embrayages défectueux. À chaque fois, Mitsubishi Motors accusait le manque d’entretien et ne se remettait pas en cause, tout en sachant pertinemment que la faute était de son ressort. Par la suite, la compagnie a plaidé coupable pour quelques accidents, mais il s’avère tristement évident que bien d’autres n’ont jamais été blanchis. Quoi qu’il en soit, si les ventes ont rapidement périclité et que de nombreux véhicules furent retournés à l’usine, les responsables ne subirent qu’une très légère tape sur les doigts et la société fut sauvée de la faillite grâce à la puissance de son groupe. Écœurant ? Oui, c’est le mot.

Akamatsu Tokurô, interprété avec solidité par Nakamura Tôru (Karei Naru Ichizoku), dirige l’entreprise de transport Akamatsu, directement héritée de son père. Honnête, droit et travailleur, il est apprécié et considéré de ses employés. Un jour, un de ses chauffeurs perd le contrôle de son camion, car un de ses pneus vient de s’en détacher et fauche mortellement une femme. Après des vérifications de routine, la police admet que le conducteur ne se trouvait pas sous l’influence d’alcool et respectait les limitations de vitesse ainsi que les consignes de sécurité. L’engin incriminé est alors examiné par les constructeurs, Hope Motors. Difficile de ne pas être stupéfait et consterné de constater qu’au Japon, l’expertise est menée par la société à l’origine dudit véhicule. Naturellement, en France cela paraîtrait inconcevable, mais au pays du Soleil-Levant où la confiance et les autres valeurs morales sont prônées, non. Les conclusions du rapport sont accablantes : cette terrible tragédie serait simplement liée à un mauvais entretien. Sans vraie possibilité de faire appel, Akamatsu devrait, techniquement, ne plus sortir des rangs, courber l’échine et essayer de sauver son entreprise pointée du doigt par la population. Cependant, il ne croit pas en ce bilan parce qu’il est convaincu que ses employés ne sont pas négligents et effectuent leur travail convenablement. Alors, si la maintenance n’est pas coupable, que reste-t-il ? Le camion en tant que tel, bien sûr. Akamatsu découvre progressivement l’étendue et l’ampleur de ce qui l’attend. Dans le but de rétablir la vérité, une unique solution s’impose : s’attaquer au géant Hope Motors. Soratobu Tire s’apparente par conséquent à un authentique duel opposant David à Goliath.

Hope Motors sait qu’Akamatsu sait ; Akamatsu sait que Hope Motors sait. La question de la série n’est pas de prouver qui est en tort ou qui n’agit pas selon les principes moraux en vigueur puisque la réponse est connue dès le départ. Non, le but est tout simplement de dévoiler au public la triste réalité et de mettre en avant les failles d’un système capitaliste ou plutôt, impérial. Malheureusement, le protagoniste ne peut que brasser de l’air tant il n’est écouté de personne. Si ses employés le suivent, ils sont quelque peu au pied du mur, car ils se rendent compte qu’ils n’ont plus d’avenir dans cette entreprise périclitant, les clients se désistant effectivement les uns à la suite des autres. Plusieurs d’entre eux comme Kadota (Emoto Tasuku – Sekai no Chûshin de, Ai wo Sakebu) ou Miyashiro – le bras droit d’Akamatsu joué par Ôsugi Ren (My Boss, My Hero) – restent fidèles quoi qu’il arrive, mais Akamatsu demeure tout à fait pragmatique quant à leur futur fort morose. Ce patron subit par ailleurs de multiples pressions de différents ordres. Tandis qu’il s’échine à prouver son innocence, des professionnels n’hésitent pas à lui faire savoir avec dédain quel individu ignoble il est. Aux yeux de la société, il ne représente plus qu’un paria ; lui qui a tué quelqu’un par son manque d’éthique, il ne peut maintenant même pas assumer ses erreurs, faire amende et se taire ; non, il blâme autrui. Au final, Akamatsu Tokurô se retrouve quasiment seul contre tous, que ce soit au travail, mais également dans sa vie personnelle étant donné que ses proches endurent divers coups bas et méchancetés. Son fils est victime de manipulations et de fortes critiques à l’école, tout comme son épouse (Toda Naho – Shikei Kijun). Soratobu Tire met parfaitement en avant la mentalité nippone à travers cette histoire, celle privilégiant l’honneur, l’abnégation et la performance avant beaucoup de choses. Car il est sûr de lui et qu’il désire protéger ses valeurs et ne pas oublier cette famille brisée, Akamatsu sort des rangs si spécifiques au communautarisme japonais. Il commence une lutte à première vue impossible, à savoir celle de démontrer que Hope Motors est coupable.

Akamatsu est dès lors confronté à un obstacle majeur. Comment, alors que l’on n’est qu’un simple individu, un patron moyen d’une affaire tout autant moyenne, faire plier une société dépendant d’un des plus grands conglomérats du pays ? Les petits ne sont pas écoutés tandis que les puissants, si, et ils sont généralement bien plus estimés. La tâche gagne en difficulté étant donné qu’il évolue dans une culture non contestataire où il importe de respecter l’autorité et la hiérarchie. Si sa quête s’annonce ardue, elle l’est d’autant plus titanesque que sa propre structure coule inexorablement. Ses clients quittent le navire et en prime, il subit une pression très forte de sa banque lui demandant de rembourser très rapidement ses prêts. Hope Motors appartient au consortium Hope qui, comme par hasard, multiplie les domaines et possède au moins une banque n’hésitant jamais à aider sa voisine pour pallier toute situation dangereuse. Ironiquement, Hope Bank soutient financièrement l’entreprise Akamatsu… En d’autres termes, le pauvre héros pris à parti se retrouve pieds et poings liés. Il pourrait très bien accepter le verdict de ce fameux rapport définitif et tenter de passer à autre chose en faisant preuve de renoncement. C’est le chemin vers lequel Hope Motors le pousse d’abord de façon assez gentille, puis les formalités commencent à ressembler à de véritables menaces ou ultimatums. La série y gagne ses galons de thriller, car un suspense à couper au couteau s’installe insidieusement et avance crescendo. Bien que l’issue soit quelque peu prévisible puisque la conclusion a défrayé la chronique à l’époque, le public ne peut se douter du sort de ces individus et des éventuels risques de finir seul, au pied du mur, en ayant tout perdu. Quand bien même on aimerait que Hope Motors soit punie et que la famille Akamatsu ne subisse plus cet ostracisme nauséabond, la réalité se révèle bien plus complexe que ça et le renzoku propose une juste mesure très sobre et parfaitement adaptée.

Soratobu Tire a pour principale qualité de multiplier les points de vue de ce futur scandale. Au-delà de la vision plus proche du téléspectateur avec la quête d’Akamatsu, l’intrigue n’hésite effectivement pas à se déplacer au cœur même de Hope. Tout d’abord, elle s’attarde sur le personnel et quelques meneurs de Hope Motors. À leur tête se trouve Kano Takeshi, incarné par un Kunimura Jun tout simplement impressionnant. Placide, froid et très posé, Kano est un dirigeant partant du principe qu’il faut toujours favoriser la majorité et ne pas se préoccuper des dommages collatéraux. Au lieu de dresser un constat purement manichéen en pointant du doigt les hautes sphères sociétales, la série se nuance grandement en privilégiant les valeurs d’excellence et d’ardeur au travail régissant un pays. Kano n’est pas quelqu’un de foncièrement calculateur ; il décide de manière à sécuriser son affaire ainsi que ses milliers d’employés. Le personnage dépasse totalement son cadre de figure à abattre, troublant les frontières. Si son tempérament calme et son faciès impassible peuvent le rendre détestable, ce n’est pas le cas grâce à des scènes plus humaines devant sa nièce (Mimura – Zeni Geba) qu’il considère comme sa fille.

À l’intérieur même de Hope Motors, trois autres visages se détachent du lot. Grâce à eux, le j-drama distille quelques éléments de réflexion sur l’éthique tout en mettant en avant une volonté fidèlement sincère de protéger la structure dans laquelle ils exercent. Chacun d’entre eux le fait à sa manière, parfois en prenant des chemins plus que discutables, mais le but est toujours sensiblement le même. Pour eux, la meilleure solution, c’est de régler en interne ces problèmes de fabrication et d’éviter de faire éclater tout scandale, préservant ainsi l’intégrité de Hope Motors. Ils sont amenés à choisir entre ce que leur dicte leur conscience, ce qu’ils souhaitent à plus ou moins long terme et ce qui serait mieux pour leur propre carrière et leur entreprise. Sawada (Tanabe Seiichi – Shôkôjo Seira) rêvant de créer lui-même ses modèles de voiture bénéficie de plus de développement que ses congénères, mais c’est aussi l’occasion de découvrir dans des registres pertinents Hakamada Yoshihiko (Fumô Chitai), Aijima Kazuyuki (JIN, Aishiteiru to Itte Kure) et Ono Machiko (Gaiji Keisatsu).

Au-delà des murs de Hope Motors, la caméra illustre le travail de la journaliste Enomoto (Mizuno Miki – Koi Ga Shitai x3) ou encore les doutes du jeune banquier (Hagiwara Masato) de Hope Bank dont les liens personnels avec Kano influencent forcément certaines de ses décisions et augmentent les conflits d’intérêts. Sinon, la police, subtilement critiquée, joue son rôle, mais reste plutôt en arrière-plan et c’est un très sobre Endô Kenichi (Shiroi Haru) qui fait office d’inspecteur chargé de l’affaire. La série n’oublie pas au passage de montrer les difficultés de s’attaquer à de gros groupes puissants lorsque l’on est un individu ordinaire ainsi que pour les forces de l’ordre. Naturellement, la fiction n’efface pas la famille brisée, celle dont la femme a été violemment tuée en laissant derrière elle un mari détruit (Kômoto Masahiro) et un fils psychologiquement éprouvé.

Enfin, concernant la forme Soratobu Tire demeure très classique sans en devenir pour autrement banale. Si la réalisation n’a rien de particulier, la musique elle, marque définitivement par sa discrétion et sa précision. Composée par Satô Naoki (Hagetaka, Orange Days, Water Boys, Ryôma-den), familier des productions de WOWOW, elle est surtout repérée à des moments bien spécifiques, lorsque les engrenages commencent à s’imbriquer et que les personnages font des avancées significatives. Elle participe dès lors à l’ambiance en augmentant la tension et se montrant vraiment exaltante. La superbe chanson entendue dans le générique de fin, The Tennessee Waltz reprise par Holly Cole, parfait l’expérience avec ses tonalités presque country et définitivement gracieuses.

En définitive, Soratobu Tire est une excellente série mettant en avant un simple individu cherchant avec désespoir et minutie des armes afin de faire éclater la vérité qu’une gigantesque entreprise tente de camoufler. En contournant habilement les écueils habituels comme le sentimentalisme ou le manichéisme, elle gagne en complexité et en nuances. De même, en ne s’arrêtant pas à cette lutte riche en suspense évoquant sans aucun doute le combat de David contre Goliath, elle dépeint un conflit humain captivant aux multiples facettes. Comme souvent avec les travaux de cette chaîne, celui-ci exploite son sujet sous tous les angles possibles en critiquant au passage les domaines corporatistes et financiers, mais aussi dans une moindre mesure policiers. Dès lors, tout en dressant le portrait d’une nation évolutive parfois engluée dans des principes moraux, cette production amène des réflexions encourageantes au fondement social sur des problématiques contemporaines. Outre ses nombreux atouts, le renzoku se révèle donc passionnant pour qui désire comprendre – ou tout du moins, commencer à comprendre – les bases de la mentalité nipponne au sein de sa société, et plus particulièrement dans une entreprise avec les liens qui lui sont connectés. En d’autres termes, l’ensemble s’avère indispensable à qui aime le genre.

Par |2017-05-01T13:59:44+02:00octobre 20th, 2012|Séries japonaises, Soratobu Tire|6 Commentaires