Soratobu Tire | 空飛ぶタイヤ

Après Karei Naru Ichizoku et Fumô Chitai, continuons donc parmi les fictions à fortes dominantes industrielles, corporatistes, financières et économiques en parlant de Soratobu Tire, aussi connue en tant que soratobu taiya. Adaptée du roman du même nom d’Ikeido Jun, cette série se compose de cinq épisodes qui furent diffusés entre mars et avril 2009 sur WOWOW. Tandis que le premier d’entre eux dure soixante-quinze minutes, les quatre autres disposent d’une heure. Le renzoku a été récompensé par de nombreux prix. Son titre signifie approximativement le pneu volant. Aucun spoiler.

En plein centre-ville, un pneu se détache subitement d’un camion, percute et tue sur le coup une mère de famille marchant tranquillement sur le trottoir en compagnie de son jeune fils. D’après le constructeur du véhicule, Hope Motors, la défaillance vient d’une négligence de l’entretien émanant de l’entreprise de transport. Pour autant, le directeur de cette dernière ne croit pas du tout en ce rapport et compte coûte que coûte prouver son innocence et celle de ses employés. Il ne se doute pas qu’afin de rétablir la vérité, il lui importera de se confronter aux banques, aux proches de la victime, à la police, à une compagnie toute puissante et à bien d’autres obstacles.

Ce sont les billets d’Asa et de Livia qui m’ont vraiment donné envie de regarder Soratobu Tire. Comme j’avais testé plus tôt et apprécié Karei Naru Ichizoku et Fumô Chitai desquelles elle ressemble, je me suis dit que c’était le bon moment pour me lancer. Ceux intéressés par ces thématiques devraient sinon essayer Hagetaka qui, outre son illustration humaine de faits de société, possède de multiples points communs avec ces trois séries. Avant de commencer Soratobu Tire, il convient de savoir que le j-drama s’inspire d’évènements avérés. Hope Motors, appartenant au conglomérat (keiretsu) Hope, est en réalité assimilable à Mitsubishi Motors dont les scandales ont éclaboussé le Japon dès 2000. À partir de cette époque, de nombreux défauts de construction ont été publiquement décelés sur les véhicules et plus de six cents mille voitures et camions auraient été retournés à l’usine, avec l’assurance de Mitsubishi que les problèmes seraient réglés. Or en 2002, suite au décès d’une femme de vingt-neuf ans, la population constate que ce n’est pas le cas. S’en suit une grande indignation nationale, car il est découvert que l’entreprise dissimulait depuis 1977 une trentaine de malfaçons telles que des freins défaillants, des fuites de carburant ou bien des embrayages défectueux. À chaque fois, Mitsubishi Motors accusait le manque d’entretien et ne se remettait pas en cause, tout en sachant pertinemment que la faute était de son ressort. Par la suite, la compagnie a plaidé coupable pour quelques accidents, mais il s’avère tristement évident que bien d’autres n’ont jamais été blanchis. Quoi qu’il en soit, si les ventes ont rapidement périclité et que de nombreux véhicules furent retournés à l’usine, les responsables ne subirent qu’une très légère tape sur les doigts et la société fut sauvée de la faillite grâce à la puissance de son groupe. Écœurant ? Oui, c’est le mot.

Akamatsu Tokurô, interprété avec solidité par Nakamura Tôru (Karei Naru Ichizoku), dirige l’entreprise de transport Akamatsu, directement héritée de son père. Honnête, droit et travailleur, il est apprécié et considéré de ses employés. Un jour, un de ses chauffeurs perd le contrôle de son camion, car un de ses pneus vient de s’en détacher et fauche mortellement une femme. Après des vérifications de routine, la police admet que le conducteur ne se trouvait pas sous l’influence d’alcool et respectait les limitations de vitesse ainsi que les consignes de sécurité. L’engin incriminé est alors examiné par les constructeurs, Hope Motors. Difficile de ne pas être stupéfait et consterné de constater qu’au Japon, l’expertise est menée par la société à l’origine dudit véhicule. Naturellement, en France cela paraîtrait inconcevable, mais au pays du Soleil-Levant où la confiance et les autres valeurs morales sont prônées, non. Les conclusions du rapport sont accablantes : cette terrible tragédie serait simplement liée à un mauvais entretien. Sans vraie possibilité de faire appel, Akamatsu devrait, techniquement, ne plus sortir des rangs, courber l’échine et essayer de sauver son entreprise pointée du doigt par la population. Cependant, il ne croit pas en ce bilan parce qu’il est convaincu que ses employés ne sont pas négligents et effectuent leur travail convenablement. Alors, si la maintenance n’est pas coupable, que reste-t-il ? Le camion en tant que tel, bien sûr. Akamatsu découvre progressivement l’étendue et l’ampleur de ce qui l’attend. Dans le but de rétablir la vérité, une unique solution s’impose : s’attaquer au géant Hope Motors. Soratobu Tire s’apparente par conséquent à un authentique duel opposant David à Goliath.

Hope Motors sait qu’Akamatsu sait ; Akamatsu sait que Hope Motors sait. La question de la série n’est pas de prouver qui est en tort ou qui n’agit pas selon les principes moraux en vigueur puisque la réponse est connue dès le départ. Non, le but est tout simplement de dévoiler au public la triste réalité et de mettre en avant les failles d’un système capitaliste ou plutôt, impérial. Malheureusement, le protagoniste ne peut que brasser de l’air tant il n’est écouté de personne. Si ses employés le suivent, ils sont quelque peu au pied du mur, car ils se rendent compte qu’ils n’ont plus d’avenir dans cette entreprise périclitant, les clients se désistant effectivement les uns à la suite des autres. Plusieurs d’entre eux comme Kadota (Emoto Tasuku – Sekai no Chûshin de, Ai wo Sakebu) ou Miyashiro – le bras droit d’Akamatsu joué par Ôsugi Ren (My Boss, My Hero) – restent fidèles quoi qu’il arrive, mais Akamatsu demeure tout à fait pragmatique quant à leur futur fort morose. Ce patron subit par ailleurs de multiples pressions de différents ordres. Tandis qu’il s’échine à prouver son innocence, des professionnels n’hésitent pas à lui faire savoir avec dédain quel individu ignoble il est. Aux yeux de la société, il ne représente plus qu’un paria ; lui qui a tué quelqu’un par son manque d’éthique, il ne peut maintenant même pas assumer ses erreurs, faire amende et se taire ; non, il blâme autrui. Au final, Akamatsu Tokurô se retrouve quasiment seul contre tous, que ce soit au travail, mais également dans sa vie personnelle étant donné que ses proches endurent divers coups bas et méchancetés. Son fils est victime de manipulations et de fortes critiques à l’école, tout comme son épouse (Toda Naho – Shikei Kijun). Soratobu Tire met parfaitement en avant la mentalité nippone à travers cette histoire, celle privilégiant l’honneur, l’abnégation et la performance avant beaucoup de choses. Car il est sûr de lui et qu’il désire protéger ses valeurs et ne pas oublier cette famille brisée, Akamatsu sort des rangs si spécifiques au communautarisme japonais. Il commence une lutte à première vue impossible, à savoir celle de démontrer que Hope Motors est coupable.

Akamatsu est dès lors confronté à un obstacle majeur. Comment, alors que l’on n’est qu’un simple individu, un patron moyen d’une affaire tout autant moyenne, faire plier une société dépendant d’un des plus grands conglomérats du pays ? Les petits ne sont pas écoutés tandis que les puissants, si, et ils sont généralement bien plus estimés. La tâche gagne en difficulté étant donné qu’il évolue dans une culture non contestataire où il importe de respecter l’autorité et la hiérarchie. Si sa quête s’annonce ardue, elle l’est d’autant plus titanesque que sa propre structure coule inexorablement. Ses clients quittent le navire et en prime, il subit une pression très forte de sa banque lui demandant de rembourser très rapidement ses prêts. Hope Motors appartient au consortium Hope qui, comme par hasard, multiplie les domaines et possède au moins une banque n’hésitant jamais à aider sa voisine pour pallier toute situation dangereuse. Ironiquement, Hope Bank soutient financièrement l’entreprise Akamatsu… En d’autres termes, le pauvre héros pris à parti se retrouve pieds et poings liés. Il pourrait très bien accepter le verdict de ce fameux rapport définitif et tenter de passer à autre chose en faisant preuve de renoncement. C’est le chemin vers lequel Hope Motors le pousse d’abord de façon assez gentille, puis les formalités commencent à ressembler à de véritables menaces ou ultimatums. La série y gagne ses galons de thriller, car un suspense à couper au couteau s’installe insidieusement et avance crescendo. Bien que l’issue soit quelque peu prévisible puisque la conclusion a défrayé la chronique à l’époque, le public ne peut se douter du sort de ces individus et des éventuels risques de finir seul, au pied du mur, en ayant tout perdu. Quand bien même on aimerait que Hope Motors soit punie et que la famille Akamatsu ne subisse plus cet ostracisme nauséabond, la réalité se révèle bien plus complexe que ça et le renzoku propose une juste mesure très sobre et parfaitement adaptée.

Soratobu Tire a pour principale qualité de multiplier les points de vue de ce futur scandale. Au-delà de la vision plus proche du téléspectateur avec la quête d’Akamatsu, l’intrigue n’hésite effectivement pas à se déplacer au cœur même de Hope. Tout d’abord, elle s’attarde sur le personnel et quelques meneurs de Hope Motors. À leur tête se trouve Kano Takeshi, incarné par un Kunimura Jun tout simplement impressionnant. Placide, froid et très posé, Kano est un dirigeant partant du principe qu’il faut toujours favoriser la majorité et ne pas se préoccuper des dommages collatéraux. Au lieu de dresser un constat purement manichéen en pointant du doigt les hautes sphères sociétales, la série se nuance grandement en privilégiant les valeurs d’excellence et d’ardeur au travail régissant un pays. Kano n’est pas quelqu’un de foncièrement calculateur ; il décide de manière à sécuriser son affaire ainsi que ses milliers d’employés. Le personnage dépasse totalement son cadre de figure à abattre, troublant les frontières. Si son tempérament calme et son faciès impassible peuvent le rendre détestable, ce n’est pas le cas grâce à des scènes plus humaines devant sa nièce (Mimura – Zeni Geba) qu’il considère comme sa fille.

À l’intérieur même de Hope Motors, trois autres visages se détachent du lot. Grâce à eux, le j-drama distille quelques éléments de réflexion sur l’éthique tout en mettant en avant une volonté fidèlement sincère de protéger la structure dans laquelle ils exercent. Chacun d’entre eux le fait à sa manière, parfois en prenant des chemins plus que discutables, mais le but est toujours sensiblement le même. Pour eux, la meilleure solution, c’est de régler en interne ces problèmes de fabrication et d’éviter de faire éclater tout scandale, préservant ainsi l’intégrité de Hope Motors. Ils sont amenés à choisir entre ce que leur dicte leur conscience, ce qu’ils souhaitent à plus ou moins long terme et ce qui serait mieux pour leur propre carrière et leur entreprise. Sawada (Tanabe Seiichi – Shôkôjo Seira) rêvant de créer lui-même ses modèles de voiture bénéficie de plus de développement que ses congénères, mais c’est aussi l’occasion de découvrir dans des registres pertinents Hakamada Yoshihiko (Fumô Chitai), Aijima Kazuyuki (JIN, Aishiteiru to Itte Kure) et Ono Machiko (Gaiji Keisatsu).

Au-delà des murs de Hope Motors, la caméra illustre le travail de la journaliste Enomoto (Mizuno Miki – Koi Ga Shitai x3) ou encore les doutes du jeune banquier (Hagiwara Masato) de Hope Bank dont les liens personnels avec Kano influencent forcément certaines de ses décisions et augmentent les conflits d’intérêts. Sinon, la police, subtilement critiquée, joue son rôle, mais reste plutôt en arrière-plan et c’est un très sobre Endô Kenichi (Shiroi Haru) qui fait office d’inspecteur chargé de l’affaire. La série n’oublie pas au passage de montrer les difficultés de s’attaquer à de gros groupes puissants lorsque l’on est un individu ordinaire ainsi que pour les forces de l’ordre. Naturellement, la fiction n’efface pas la famille brisée, celle dont la femme a été violemment tuée en laissant derrière elle un mari détruit (Kômoto Masahiro) et un fils psychologiquement éprouvé.

Enfin, concernant la forme Soratobu Tire demeure très classique sans en devenir pour autrement banale. Si la réalisation n’a rien de particulier, la musique elle, marque définitivement par sa discrétion et sa précision. Composée par Satô Naoki (Hagetaka, Orange Days, Water Boys, Ryôma-den), familier des productions de WOWOW, elle est surtout repérée à des moments bien spécifiques, lorsque les engrenages commencent à s’imbriquer et que les personnages font des avancées significatives. Elle participe dès lors à l’ambiance en augmentant la tension et se montrant vraiment exaltante. La superbe chanson entendue dans le générique de fin, The Tennessee Waltz reprise par Holly Cole, parfait l’expérience avec ses tonalités presque country et définitivement gracieuses.

En définitive, Soratobu Tire est une excellente série mettant en avant un simple individu cherchant avec désespoir et minutie des armes afin de faire éclater la vérité qu’une gigantesque entreprise tente de camoufler. En contournant habilement les écueils habituels comme le sentimentalisme ou le manichéisme, elle gagne en complexité et en nuances. De même, en ne s’arrêtant pas à cette lutte riche en suspense évoquant sans aucun doute le combat de David contre Goliath, elle dépeint un conflit humain captivant aux multiples facettes. Comme souvent avec les travaux de cette chaîne, celui-ci exploite son sujet sous tous les angles possibles en critiquant au passage les domaines corporatistes et financiers, mais aussi dans une moindre mesure policiers. Dès lors, tout en dressant le portrait d’une nation évolutive parfois engluée dans des principes moraux, cette production amène des réflexions encourageantes au fondement social sur des problématiques contemporaines. Outre ses nombreux atouts, le renzoku se révèle donc passionnant pour qui désire comprendre – ou tout du moins, commencer à comprendre – les bases de la mentalité nipponne au sein de sa société, et plus particulièrement dans une entreprise avec les liens qui lui sont connectés. En d’autres termes, l’ensemble s’avère indispensable à qui aime le genre.

Par |2017-05-01T13:59:44+02:00octobre 20th, 2012|Séries japonaises, Soratobu Tire|6 Commentaires

Karei Naru Ichizoku | 華麗なる一族

Dans le cadre des cinq ans de Luminophore, vous avez choisi en juin deux fictions que vous souhaitiez voir traitées ici : Karei Naru Ichizoku et Fumô Chitai. Ce premier billet arrive plus tard que prévu, car j’ai eu beaucoup de mal à obtenir la version en haute définition de Karei Naru Ichizoku ; je voulais commencer par ce j-drama. Une fois ces soucis techniques réglés, je me suis dépêchée de m’atteler à la tâche. Cette production nippone constituée de dix épisodes est passée sur TBS entre janvier et mars 2007 et fête le cinquante-cinquième anniversaire de la chaîne. Tandis que la première et la dernière semaine de diffusion comportent soixante-cinq minutes, les autres disposent du format habituel, soit trois quarts d’heure. Il s’agit d’une adaptation du roman du même nom écrit par Yamazaki Toyoko, également à l’origine de Fumô Chitai, Shiroi Kyotô ou encore d’Unmei no Hito. L’histoire a déjà été transposée au cinéma en 1974, mais malheureusement, impossible de mettre la main dessus. Karei naru ichizoku signifie approximativement une splendide famille. Sans surprise, la locomotive Kimura Takuya a entraîné des audiences plutôt élevées. Aucun spoiler.

   

Kôbe, les années 1960. Les Manpyô forment une famille riche, cultivée, influente et en apparence, unie. Pourtant, soudée, elle ne l’est clairement pas tant le patriarche, Daisuke, à la tête d’une banque bien placée, et l’aîné des fils, Teppei, le directeur général d’une usine de sidérurgie, partagent de nombreuses rivalités se manifestant sous forme de conflits ouverts ou non. Leurs divergences risquent de les mener vers une lente et inexorable implosion.

Pour être franche, malgré toutes les critiques éminemment positives lues un peu partout sur Internet depuis sa diffusion, Karei Naru Ichizoku ne me donnait pas vraiment envie. Certes, la série figurait sur mon programme, mais je n’étais pas très pressée de la lancer. Pourquoi ? Parce que le climat économico-industriel ne me disait rien de passionnant. J’ai beau m’intéresser à une multitude de sujets, celui-là a surtout la fâcheuse manie de me faire fuir. Mais comme je viens de l’écrire, les échos concernant le renzoku sont excellents et mettent en avant d’autres aspects bien plus prégnants que le contexte socio-économique. Et puis, après tout, j’ai bien adoré Hagetaka ayant pour fond l’éclatement de la bulle spéculative des années 1990 alors, bon..

Les fictions japonaises se déroulant dans les années 1960 dans leur intégralité sont assez rares. Quand le Japon s’aventure dans le passé, il a généralement plutôt tendance à se diriger vers la chute du shogunat Tokugawa ou lors de l’époque féodale. Heureusement, il existe plusieurs exceptions comme Karei Naru Ichizoku. Qui dit retour en arrière signifie forcément reconstitution. Sur ce point, ce j-drama ne fait pas d’étincelles, mais plonge avec une certaine efficacité ses téléspectateurs dans l’atmosphère japonaise du moment. La caméra montre notamment la résidence des Manpyô sortie tout droit d’un catalogue de décoration nord-américain, l’entreprise de sidérurgie de Teppei, les salles enfumées des banques et les rues de Kôbe. À ce sujet, bien que les acteurs ne conduisent clairement pas ces vieilles voitures et restent au même endroit, le résultat demeure globalement correct et assez enthousiasmant. Par exemple, le tramway et les vêtements de l’ensemble des figurants marchant dans la foule représentent plusieurs de ces réussites visuelles. Sur un registre similaire, les épisodes se permettent d’appuyer la différence plus ou moins franche entre l’envie d’utiliser et de porter uniquement des produits japonais, et celle bien tentante et de plus en plus prégnante de se contenter de profiter de la nouveauté étasunienne. Ce clivage se repère également dans une moindre mesure au niveau de la manière des personnages de gérer une firme. En clair, Karei Naru Ichizoku dresse avec subtilité le portrait d’une société en pleine mutation partagée entre ses traditions et l’attrait de la modernité occidentale. Mais aussi, elle oppose deux modes de fonctionnement : l’un basé sur la moralité, la fidélité et sonnant inévitablement naïvement affaibli, et l’autre, n’hésitant pas à accepter les pots-de-vin et les exactions afin d’obtenir le but souhaité. La mentalité japonaise est parfaitement illustrée avec cette retenue et ce sens de l’honneur perpétuellement présents, séparant physiquement certains protagonistes.

Au premier abord, Karei Naru Ichizoku montre un état souffrant encore des séquelles de la Seconde Guerre mondiale et tentant de se réorganiser, financièrement parlant. Réels moteurs de la patrie, les industries rayonnent grâce au héros, Manpyô Teppei, jeune directeur quelque peu candide d’une usine de fabrication d’acier, Hanshin Tokushu Seikô. Aimant son pays et désirant plus que tout le voir fleurir, il essaye de prévoir l’avenir et de ne pas rester campé sur ses acquis. Pour cela, il entreprend le délicat projet de création et de modernisation d’un haut fourneau destiné au développement de la fonte à partir du minerai de fer. Cette construction serait alors susceptible de fournir le Japon en matières premières, limitant les importations et permettant dès lors au Japon d’avoir une certaine autonomie, ainsi qu’une assise sur le marché international. Véritable visionnaire, Teppei est passionné et pugnace. Bien qu’il doive convaincre ses collègues, travailler dur et obtenir des fonds, il ne recule devant rien et s’apprête à renverser des montagnes. L’ultime étape, celle concernant le financement, pose le plus de problèmes et paraît être la figure de proue de Karei Naru Ichizoku. Pour autant, si le j-drama s’attarde durant de très longues périodes parfois rébarbatives sur les manœuvres monétaires et les montages économiques, ceux-ci se contentent du second plan. Teppei cherche un appui des banques, car sans elles, il sait pertinemment ne pas pouvoir mener à bien son rêve. Son père, Daisuke, est justement le directeur de la Hanshin se trouvant en neuvième place des établissements nationaux. Si celle-ci ne souffre pas d’une quelconque difficulté notable, la situation se révèle précaire pour tous. Les petites structures sont englouties par les plus grandes et les affaires publiques tendent toujours à entretenir des relations très floues avec le monde des capitaux. Ce n’est donc pas étonnant que le ministre dudit département manigance à son propre avantage et manipule certaines décisions. À noter qu’il est interprété par le vétéran Tsugawa Masahiko (Sengoku Jieitai) que j’ai beaucoup de mal à supporter en raison de sa voix particulière et de son jeu tout aussi marqué. Cet homme politique aux dents longues n’est pas le seul être méprisable tant le renzoku dresse un constat assez désolé et tristement crédible d’un microcosme vérolé où les ambitieux sont prêts à tout. Les personnages s’avèrent très nombreux et possèdent pour la majorité une caractérisation digne de ce nom en dépit d’un format de seulement dix épisodes. La série distille un climat quelque peu oppressant dans le sens où les relations amicales sont perpétuellement constituées de faux semblants et où un sourire n’évite pas le couteau dans le dos. Quoi qu’il en soit, la logique voudrait que Daisuke aide son fils, sans signifier qu’il lui accepte tout ou qu’il lui apporte ce qu’il souhaite sur un plateau d’argent, car lui doit également diriger sa propre entreprise. Or, ce n’est pas dans le tempérament de Daisuke qui, derrière ses propos dénués d’animosité franche, s’évertue à mettre Teppei au pied du mur et le limiter dans ses actions. Au-delà de son cadre industrio-financier, Karei Naru Ichizoku est en vérité une lutte de pouvoirs familiale, tout d’abord inconsciente puis frontale, sous fond de tragédie inéluctable et de secrets.

Depuis toujours, Teppei cherche l’affection de son père. En vain. Bien qu’il soit maintenant âgé d’une trentaine d’années, naïvement, il espère encore entendre des paroles encourageantes, voir un sourire ou tout simplement sentir une certaine chaleur. Ce protagoniste est un homme intelligent, posé et idéaliste. Portrait craché de son grand-père paternel désormais décédé, il ne lui ressemble pas que physiquement, car il est aussi charismatique et naturel que lui, haranguant les foules d’un seul discours. Qui de mieux pour interpréter un personnage de cette trempe que Kimura Takuya (Sora Kara Furu Ichioku no Hoshi, Pride, Engine) ? Le Johnny’s insuffle tout ce qu’il faut de magnétisme mêlé à une fragilité et des blessures ouvertes que ce héros tente de dissimuler. Mariée à la douce Sanae (Hasegawa Kyôko – BOSS 2) pour des raisons arrangeant les siens, il l’aime malgré tout d’un amour sincère et se dévoue entièrement à son bien-être. Il est d’ailleurs en de très bons termes avec son beau-père, Ôkawa Ichirô, porté par le très sympathique Nishida Toshiyuki (Tiger & Dragon), qui le lui rend bien. Le leitmotiv de Teppei est donc son haut fourneau hantant ses jours et ses nuits. En raison de son caractère, il ne se laisse pas envahir par son ambition et se préoccupant toujours de ses proches amenés à expérimenter moult adversités. Bien que sa famille soit relativement aisée, elle souffre en silence de la tyrannie du chef, Daisuke. Contrairement à Teppei, ce dernier est d’une incroyable froideur et utilise ses propres enfants dans son intérêt personnel, lui qui essaye coûte que coûte d’inscrire son héritage dans la postérité. Pour cela, il est prêt à tout sacrifier, à commencer par ses descendants. Mais il ne s’arrête pas là. Il impose une manière de vivre détestable à son entourage et n’en a aucune honte, ne veillant pas à s’excuser ou à s’expliquer. Il règne comme un souverain absolu que rien ne pourrait ébranler. Kitaôji Kinya (Unmei no Hito) offre ses traits à cet homme ambivalent très difficile à cerner gardant toujours un visage impassible et presque suffisant. Bien que Daisuke réside avec son épouse, il partage son toit avec sa maîtresse, Takasu Aiko (Suzuki Kyôka – Second Virgin) qu’il érige au même rang que sa femme, voire davantage. Aiko n’appartient pas à la famille Manpyô, mais en tient les rênes, nageant tel un piranha dans les eaux troubles et agitées de la haute société de Kôbe. Avec le soutien de Daisuke, elle manipule et cherche à appuyer la position de son amant à travers diverses orchestrations comme des mariages arrangés. Malgré une attitude souvent détestable, Aiko finit surtout par inspirer de la pitié, elle qui n’a finalement, rien. Elle a beau se montrer forte, elle est suffisamment lucide pour réaliser que sa situation dispose de pieds d’argile. En attendant, elle continue son petit manège et s’évertue à trouver de bons partenaires à Ginpei et Tsugiko, le frère et la plus jeune des sœurs de Teppei, tout en injectant un climat particulier dans ce microcosme bourgeois sclérosé.

Teppei est le premier des enfants Manpyô et tient à cœur son statut en veillant sur sa fratrie. Seulement âgé de quelques années de moins que lui, Ginpei, joué par le sobre et convaincant Yamamoto Kôji (Atashinchi no Danshi), est partagé entre le désir de plaire au patriarche et celui d’écouter ce que lui dicte sa conscience. À l’inverse de son frère, Ginpei est soutenu par Daisuke qui n’hésite d’ailleurs pas à le lui faire savoir, et cela, devant Teppei. Il suit les traces de son père, car il travaille dans le milieu de la banque, mais manque de passion et d’implication tant il s’avère apathique. La relation entre les deux aînés est très joliment écrite, l’un enviant le charisme et la volonté à son voisin, l’autre espérant avoir ne serait-ce qu’un dixième de l’attention de celui leur ayant donné la vie. Les deux forment une paire solide ne demandant qu’à être développée, mais qui, tristement, se voit parasitée par l’ombre toujours toxique de Daisuke. Ginpei n’a plus la force de se battre et laisse tout couler, préférant accepter, même si cela signifie devoir éponger ses déboires dans l’alcool ou détourner le regard. Sa personnalité est plutôt poussée et peut notamment évoluer grâce à l’arrivée de la figure campée par Yamada Yû (Binbô Danshi) qui, elle, réalise trop tard dans quoi elle vient de pénétrer. Sinon, le héros a deux sœurs. La plus âgée d’entre elles, Ichiko (Fukiishi Kazue – Barairo no Seisen) est unie au bras droit de Daisuke, Mima Ataru (Nakamura Tôru – Soratobu Tire), véritable requin dont les dents rongent le parquet. Malheureuse en mariage, Ichiko a beaucoup d’affection pour Teppei, ce qui est également le cas de la cadette, Tsugiko. Aibu Saki incarne la plus jeune des Manpyô, une fille encore immature, vertueuse et espérant ne pas avoir à subir un sort analogue à celui de son aînée. Elle craint de devoir prendre pour époux un homme qu’elle n’aime pas, mais qui solidifierait l’assise de son père. Cette petite sœur admirative de son grand frère partage beaucoup de temps avec un ouvrier joué par Narimiya Hiroki (Bloody Monday, Orange Days), dans l’entreprise de Teppei. Preuve qu’elle au moins passe outre la supposée puissance monétaire ou sociale… Au-dessus de cette fratrie, la mère, Yasuko (Harada Mieko), essaye de faire au mieux en dépit d’une incroyable passivité permissive envers les actes de son conjoint. Son immobilisme n’est certainement pas innocent dans la lente dégradation de la relation entre Daisuke et Teppei, sans qu’on ne puisse pour autant la critiquer, elle qui est une véritable victime de sa condition.

Karei Naru Ichizoku est avant tout une série traitant de la dynamique conflictuelle entre un père et son fils, celle-ci phagocytant l’ensemble de leur entourage. Le héros est plutôt croqué comme le chevalier blanc fidèle dans son armure étincelante, lui qui n’a au bout du compte rien à se reprocher. Bien qu’il soit légèrement trop lisse, on ne peut blâmer un enfant de vouloir être reconnu par son parent, surtout lorsqu’il ne comprend pas pourquoi celui-ci ne l’aime pas. Dès le premier épisode, le récit montre un Daisuke froid, antipathique et profondément jaloux de son aîné. Tout le monde le lui répète, Teppei est le portrait craché de son propre père. Souffrant probablement d’un complexe vis-à-vis de ce dernier, le patriarche supporte difficilement les similarités qu’il voit entre cet homme en partie idéalisé et certainement craint, et ce fils bien plus proche de son grand-père que de lui-même. L’évidence scénaristique saute toutefois aux yeux : cette haine refoulée et cette vanité exacerbée ne se bornent pas à une banale similitude. C’est notamment là où la fiction perd une partie de son intelligence puisqu’elle ne se départ pas d’une importante prévisibilité mélodramatique. Dès le départ, les supposés secrets sont visibles, qu’ils concernent le chef Manpyô, Teppei, Yasuko ou l’ancien grand amour du protagoniste, Tsuruta Fusako (Inamori Izumi – Watashi ga Renai Dekinai Riyû). En manquant autant de finesse et en ressemblant surtout à un soap, elle finit presque par décevoir, la forme n’aidant en plus en rien. Ne le nions pas, ce conflit d’abord inconscient puis totalement ouvert entre Daisuke et son aîné se révèle intéressant à suivre. Il s’arme d’une dimension inattendue avec sa conclusion tristement ironique se voulant certes précipitée, mais faisant rejoindre la production dans le rang de ces tragédies désabusées de l’Antiquité. Le placide stratège machiavélique Daisuke ne voit pas en son enfant un fils, mais une menace perpétuelle ; alors que l’utopiste Teppei, lui, cherche à tout prix la reconnaissance de son père, quitte à perdre sa santé mentale. L’amour et la haine sont mis en scène avec une tension et une intensité allant crescendo et dévorant littéralement la pellicule.

Outre le duo rongé Daisuke/Teppei, Karei Naru Ichizoku doit transiger avec la très forte présence d’une autre entité : la musique. Composée par Hattori Takayuki (Nodame Cantabile) et jouée par l’orchestre Philharmonia, elle est tout simplement magnifique. Précisons qu’à l’exception des taiga dramas, rares sont les séries japonaises à bénéficier d’un véritable groupe d’instrumentistes. Celle-ci est sans surprise typiquement imposante et si l’ensemble vaut que l’on s’y attarde, c’est surtout son thème principal qui a tout pour subjuguer le téléspectateur. Cependant, là aussi Karei Naru Ichizoku ne fait pas suffisamment preuve de naturel en se dotant de telles mélodies empathiques, ce qui étouffe légèrement le récit. Les séquences silencieuses se comptent sur les doigts, la bande originale forçant les émotions et orientant l’ambiance d’une scène. Le j-drama revêt définitivement une impression de grandiloquence parfois bienvenue, mais trop souvent assourdissante. La chanson de fin, Desperado des Eagles – et une production occidentale de plus pour KimuTaku ! – n’est pas mauvaise, sans être particulièrement inspirée avec ses tonalités country pour ce renzoku. La voix off n’est pas non plus un atout, car elle est omniprésente, assénant des banalités et ne servant qu’à paraphraser ce qui vient de se dire, prenant littéralement le public par la main. Si les mouvements de caméra et le cadrage n’ont rien de particulier, la photographie est en revanche soignée et bénéfice de jolies teintes bleutées ou plus chaudes. Certaines scènes sont en tout cas superbes, comme celles se déroulant à la montagne, sous la neige. Sur une note plus anecdotique, la série est un véritable vivier à acteurs connus. En plus de tous ceux cités au-dessus, comptons également sur le génial Takeda Tetsuya, Hiraizumi Sei, Shôfukutei Tsurube, Nishimura Masahiko, Yajima Kenichi, Ishida Tarô, Nakamaru Shinshô, Ôwada Shinya ou encore sur Yanagiba Toshirô que j’affectionne clairement de plus en plus. Contre toute attente, de grands noms se contentent parfois de petits rôles.

Pour conclure, malheureusement pour moi, Karei Naru Ichizoku est une autre victime à ranger dans le coin des productions dont on entend tellement de bien que l’on imagine d’emblée un cinq étoiles. Honnêtement, j’espérais mieux. Si le ton de ce billet peut paraître très désabusé, je tiens tout de même à préciser que j’ai vraiment apprécié ce j-drama atypique. Sans conteste, il s’agit d’une fresque familiale ambitieuse, tourmentée et tout simplement imposante. Sous fond de finance, de complots politiques et d’opérations bancaires en lien avec la reconstruction économique nippone, elle met surtout en avant une relation désillusionnée entre un père et son fils. Par la multiplicité et la complexité de ses thématiques, elle transcende littéralement les codes du petit écran et n’entre dans aucune case. Davantage de naturel et une forme plus posée et moins ampoulée ne l’auraient pas desservie, mais grâce à la richesse de son intrigue, une sensation ineffaçable de malaise écœurant associée à une tension grandissante, sa musique et l’intense impact émotionnel qu’elle insuffle à travers son principal duo, elle a tout pour marquer les esprits. En d’autres termes, sans être le chef-d’œuvre tant attendu, la série se révèle clairement habitée et nécessite d’être regardée par quiconque s’intéressant un minimum aux productions japonaises.

Par |2018-07-06T17:48:09+02:00septembre 20th, 2012|Karei Naru Ichizoku, Séries japonaises|12 Commentaires