Shiroi Kyotô (2003) | 白い巨塔

À force de lui tourner autour et de le laisser prendre de la poussière virtuelle dans mes dossiers, j’ai enfin donné sa chance à un mastodonte de la télévision nippone. Effectivement, j’ai souvent pour fâcheuse habitude d’hésiter avant de lancer de supposés classiques, probablement par crainte de finir déçue. Trêve de verbiage, discutons donc de l’une des adaptations de Shiroi Kyotô, un roman écrit en 1965 par Yamazaki Toyoko à qui l’on doit également Fumô Chitai et Karei Naru Ichizoku. Cette histoire a déjà été transposée à l’écran en 1978, mais aussi en 2007 en Corée du Sud à travers White Tower, appellation anglaise traduisant littéralement la japonaise. La version nous concernant aujourd’hui est celle scénarisée par Inoue Yumiko (Engine, Pandora), constituée de vingt-et-un épisodes diffusés sur Fuji TV entre octobre 2003 et mars 2004 ; le premier et le dernier durent presque une heure et, étonnamment, le onzième se dote de quatre-vingt-dix minutes. Il s’agit d’une production fêtant le quarante-cinquième anniversaire de la chaîne. Aucun spoiler.

L’effervescence contamine l’hôpital universitaire Naniwa d’Ôsaka avec les élections à venir du nouveau chef de service de chirurgie. Pour beaucoup, le successeur du professeur actuel ne fait aucun doute, mais les surprises sont toujours possibles. L’ambitieux Zaizen Gorô attend avec avidité les résultats, lui qui brigue ce poste depuis maintes années et paraît être le candidat idéal. Si ses talents sautent aux yeux, son absence de véritable d’empathie et d’implication auprès de ses patients pose question pour l’un de ses anciens camarades de promotion, Satomi Shûji. Celui-ci exerce au sein du département de médecine interne et préfère s’adonner à la recherche plutôt que de favoriser les rouages politiques d’un microcosme vérolé. Les deux se respectent, mais leur personnalité contrastée risque de finir par rompre leur relation, surtout quand l’éthique médicale se voit bafouée de la sorte.

La qualité des travaux de la romancière s’avère indiscutable tant elle parvient à croquer des figures pluridimensionnelles évoluant dans des cadres aussi riches que divers. La réflexion de ses intrigues et son sens de la narration font souvent mouche. C’est donc avec une certaine attente que j’ai osé commencer Shiroi Kyotô, espérant être autant subjuguée qu’avec le superbe Fumô Chitai. Aucun livre de l’auteure n’est pour l’instant traduit en français donc je serai bien incapable de préciser la fidélité de cette adaptation. Je n’ai pas non plus eu l’occasion de regarder les autres versions. Avant d’entrer dans le vif du sujet, je tiens à critiquer les sous-titres anglais. En une phrase, ils sont médiocres. Je suis persuadée qu’ils m’ont gâché une bonne partie de mon appréciation, car je n’ai pas pu m’empêcher de tiquer à maintes reprises sur les coquilles, tournures approximatives, fautes d’orthographe et de transcription. Et je ne parle pas japonais, donc je suis peu à même de constater les erreurs ! Par exemple, le professeur Azuma est transformé en Asuma tout au long de la série. Pour peu que vous soyez à l’aise avec la langue ou capable de faire preuve d’une immense patience probablement vaine, je vous conseille soit de vous passer de cette traduction inepte, soit d’en attendre une plus tolérable. L’amertume est d’autant plus vive que les répliques enlevées et la finesse des propos de l’ensemble transparaissent à plusieurs reprises, mais sont souvent atténuées, voire parasitées par ces sous-titres. J’avoue avoir hésité à poursuivre les épisodes, de peur d’en finir dégoûtée. Car si Shiroi Kyotô ne manque pas de défauts et souffre d’une écriture parfois grandiloquente et exagérément symbolique, elle plaît grâce à son ton subversif, les facettes nuancées de plusieurs de ses personnages et cette peinture au vitriol de la médecine nippone. Elle se permet même de tenir un discours sur la cigarette plus qu’atypique pour la télévision japonaise. Sur la forme, bien que le budget semble conséquent comme le prouve ce voyage mémorable en Pologne, elle ne sort pas des sentiers battus et dispose d’une réalisation traditionnelle. La musique composée par Kako Takashi reste également assez classique et tend à légèrement forcer les émotions.

Chaque matin, une ribambelle d’internes, d’externes et d’infirmiers se pressent aux portes de l’ascenseur pour accueillir le chef de service. Une fois les courbettes effectuées, cette troupe se lance dans les couloirs au blanc clinique, allant de chambre en chambre pour discuter des patients. Les lits et pathologies défilent. Le professeur Azuma Teizô (Ishizaka Kôji) s’occupe depuis plusieurs années du département de chirurgie. Il s’approche de la retraite et devrait prochainement quitter son siège qu’il affectionne beaucoup. Tous les yeux sont braqués sur son assistant, Zaizen Gorô, qui sur le papier, a tout du futur dirigeant. Pourtant, Azuma ne l’apprécie guère. Il ne parvient pas à l’expliquer, mais quelque chose en son élève le rebute. Au lieu d’appuyer sa candidature, il tient des discours assez ambigus et, dans l’ombre, commence à chercher un collègue susceptible de le remplacer. Son antipathie est telle qu’il n’hésite pas à faire venir des professionnels d’autres villes, voire continents, comme Kikukawa Noboru (Sawamura Ikki – Doctors) exerçant jusqu’alors aux États-Unis. La jalousie n’étouffe-t-elle pas Azuma qui constate que Zaizen, celui qu’il a jadis formé, le dépasse ? Il ne tolère pas la corruption, mais finit par accepter d’en être un acteur à part entière à condition de conserver sa dignité et son sens de l’honneur. Ce professeur vieillissant doute et essaye tant bien que mal de faire bonne figure, surtout que son épouse, la mondaine Masako, s’évertue à mettre son grain de sel. D’ailleurs, cette femme se révèle horripilante et l’interprétation maniérée de la décidément passable Takahata Atsuko (Atsu-hime) accentue le problème. Le chirurgien pense ainsi à sa carrière périclitante et à l’héritage qu’il laisse, mais aussi à sa fille, Saeko (Yada Akiko – Last Christmas) qu’il aimerait voir s’unir à un riche parti travaillant dans un domaine similaire au sien. Sauf que cette dernière ne supporte plus les manœuvres politiques de la médecine, univers qu’elle croyait autrefois juste et désintéressé. Ses quelques rencontres avec Zaizen lui donnent envie de vomir tant l’homme est bouffi d’orgueil et semble avoir oublié les fondements de sa mission. Les rapports de force entre les différents et nombreux acteurs du milieu sont explorés avec beaucoup de densité et d’intensité, chacun ayant sa pierre à ajouter à l’édifice dans ce système où les frontières entre le professionnel et l’intimité n’existent plus.

À l’exception de quelques rares personnages, Shiroi Kyotô illustre une galerie naviguant en eaux troubles et pour lesquels il paraît très compliqué de les apprécier. Le protagoniste, le chirurgien Zaizen Gorô en est le chef de file. Depuis son enfance vécue dans une certaine désuétude, il s’est juré de gravir les échelons. Il est parti de rien et s’approche du sommet. Il ne lui manque plus que le poste de professeur, mais son mentor, Azuma Teizô, lui met des bâtons dans les roues. Tout l’hôpital ne parle plus que des élections du futur dirigeant de chirurgie. Zaizen semble être le plus qualifié pour une multitude de raisons. Déjà, ses compétences en la matière impressionnent les plus grands. Véritable prodige du bistouri, il enchaîne les opérations tel un virtuose. Son sang froid lui permet de se sortir des situations les plus inextricables. Atone, insondable et arrogant, cet individu ne provoque aucune sympathie. L’intérêt de ses patients n’existe que s’il répond à son propre agenda. Brutal face à ceux qu’il juge inférieurs et arrondissant les angles devant ses supérieurs, il trouble par son attitude méprisable. Bien qu’il intrigue et fascine à sa façon, sa suffisance constante finit par irriter, lui que l’on souhaite voir tomber de son piédestal. Néanmoins, n’est-il pas prisonnier de ses désirs, de son appétit obsessionnel d’être reconnu par ses pairs ? À l’instar de la majorité de la distribution, Karasawa Toshiaki (Fumô Chitai) propose là une solide interprétation. Sans aucune surprise, la série dépeint la montée en puissance de cet homme avant une chute qui s’annonce vertigineuse. Dans le fond, les prétentions de cet antihéros se veulent compréhensibles, car il court après la gratitude et tente de combler la vacuité de son quotidien. Mais son austérité et son absence de remise en question dans la plupart des épisodes lui ôtent une humanité qui aurait été bienvenue. Son épouse, la superficielle et vénale Kyôko (Wakamura Mayumi), horripile tout autant qu’Azuma Masako, même si elle révèle une facette plus étonnante et nuancée en bout de chemin. La caractérisation de l’aspirant professeur souffre d’une légère caricature d’autant plus que l’emphase de la caméra et de la photographie cherche trop régulièrement à accentuer cet aspect métaphorique, voire ostentatoire. Au bout du compte, Zaizen s’est peut-être perdu au passage et ne se souvient plus de ses motivations passées. Il ne montre son vrai visage qu’au contact de sa maîtresse et dirigeante du bar Aladdin, Hanamori Keiko (Kuroki Hitomi – Scapegoat). Intelligente et cultivée, elle regarde ces batailles risibles d’un œil mi-amusé mi-ironique. Finalement, Shiroi Kyotô s’apparente presque à une fresque théâtrale où tous les coups sont permis, quitte à oublier par moments la finesse et la subtilité.

Cette production a beau se dérouler dans le milieu hospitalier, elle ressemble surtout à une histoire humaine aux multiples ramifications. Il n’est nullement question d’affaires médicales au sens strict du terme, mais d’une réflexion sur la nature des individus, l’éthique ou encore sur la mission des établissements de soin. Le lieu de l’intrigue importe peu parce que les luttes intestines ponctuent aussi le quotidien de grandes et plus modestes structures analogues en France comme ailleurs. Avant tout, Shiroi Kyotô dépeint une guerre d’égo. Le pragmatique Zaizen désire le poste de chef de chirurgie qu’Azuma essaye coûte que coûte de lui refuser. La première partie de la série s’attarde ainsi sur cette course menée de manière plus que discutable. Effectivement, le protagoniste ne s’y adonne pas directement et plutôt que de se borner à ses qualités propres, compte sur le soutien de son beau-père, Zaizen Mataichi (Nishida Toshiyuki – Tiger & Dragon), obstétricien en clinique privée. Ce grossier personnage rêve de voir celui qu’il considère comme un fils au sommet de la hiérarchie et n’hésite pas à flatter et sortir les pots de vin comme s’il vendait des petits pains. Cossu et logorrhéique, il n’a aucune honte, laisse régulièrement pantois et amuse. Il va de soi que le mariage de Gorô avec son épouse n’a pas été motivé par l’amour ; les deux ne se le cachent pas. Les Zaizen complotent ainsi tout au long des épisodes et font ressembler ces futures élections à une vraie campagne politique. La médecine ne semble pas peser dans la balance. Les autres professeurs, dont le cupide Ugai Ryôichi (Ibu Masatô – Fûrin Kazan) à la fidélité changeante, ne sont pas en reste. Les repas secrets, les cadeaux empoisonnés, la corruption effrontée et les regards détournés alimentent une atmosphère mettant plus que mal à l’aise. Ce petit monde n’inspire pas confiance et savoir que ces hommes, car les femmes doivent se contenter pour la majorité du rôle d’écervelées avides de richesse, tiennent en leurs mains la santé et le devenir de la population provoque des hauts le cœur. Toutefois, ne nions pas que l’intrigue pimentée pique la curiosité et divertit efficacement. Si les onze solides premiers épisodes représentent alors l’ascension de Zaizen Gorô et ses tentatives de ravir ce poste désiré, la suite ne peut que symboliser sa décadence. À force de jouer avec le feu, arrive toujours un moment où l’on se brûle les ailes.

Shiroi Kyotô délivre un message pessimiste et amer concernant le milieu médical. Le récit pousse une réflexion pertinente sur les missions de l’hôpital, ses problèmes inhérents tels que la compétition entre les différents services, le mépris des médecins pour les infirmiers, le nombre limité de lits, l’absence d’annonce de diagnostic fatal quitte à cacher la vérité, l’apparente nécessité d’être financièrement rentable, le souci des patients en phase terminale, la valeur d’une vie sur une autre, l’effort de recherche, etc. Maints personnages secondaires gravitent autour de la distribution principale et apportent un réalisme appréciable. C’est en plus l’occasion d’y retrouver des visages familiers : Sasaki Kuranosuke, Itô Hideaki, Nishida Naomi, etc. Pour peu que l’on ait un intérêt pour ce genre de thématique, cette production mérite un certain investissement. D’ailleurs, malgré son âge maintenant avancé et sa nationalité, les difficultés qu’elle met en avant existent malheureusement toujours. Si l’écriture souffre d’un discret didactisme, elle compense régulièrement par sa dimension plus intime en plaçant à chaque fois au cœur du propos l’être humain, ce qui l’empêche justement de perdre au passage ceux n’ayant que peu de goût pour ces fictions médicales. Tandis que Zaizen œuvre dans l’ombre, l’un de ses anciens comparses de l’université continue tranquillement son chemin. Le ressort de la série repose en grande partie sur l’opposition entre deux personnages ayant commencé leur carrière simultanément, mais prenant un parcours différent. Si Zaizen est gouverné par sa quête de pouvoir, Satomi Shûji (Eguchi Yôsuke – Chase) ne pense qu’à ses patients et leur confort. Idéaliste convaincu, il passe ses journées à soigner des malades et ses nuits dans son laboratoire, à chercher divers remèdes. Son abnégation et son dévouement tranchent avec le comportement de ses autres confrères. Sa petite famille, avec sa femme et son fils, en pâtit forcément. Outre des coïncidences parfois trop fortuites, là où Shiroi Kyotô perd notamment de sa force, c’est en oubliant une vraie demi-mesure. Le médecin est ici trop lisse et propre sur lui. Un peu d’aspérité l’aurait rendu plus attachant. Zaizen et lui forment les deux faces d’une pièce. Leur dynamique conflictuelle touche et propose de jolies scènes, car les deux s’apprécient en tant que confrères et du fait de leur spécialité différente, ne se considèrent pas comme ennemis. Ils aiment leur profession, cela s’avère indéniable. Bien que le chirurgien se veut sûr de lui, il semble avoir peur de Satomi et essaye de l’atteindre tandis que ce dernier ne vit que pour ses patients, occultant tout le reste. Cet homme affable prend de l’importance alors que son collègue commence à être pointé du doigt.

Dans la deuxième moitié de ses épisodes, Shiroi Kyotô quitte régulièrement les couloirs hospitaliers pour arpenter ceux des tribunaux. Après avoir conspué l’attitude parfois déplorable de ces médecins, le scénario illustre l’acharnement d’individus pour faire valoir leurs droits. Comme partout, les fautes ne manquent pas au sein des établissements de soin. Si Satomi se révèle consciencieux, beaucoup d’autres ne le sont pas autant et au lieu d’agir selon l’intérêt des malades, pensent d’abord à eux. Les erreurs médicales et la négligence nourrissent le récit qui, progressivement, montre le parcours du combattant d’une famille ayant tout perdu suite à un diagnostic discutable. Cet arc, bien qu’écrit dans les années 1960, conserve une incroyable et sidérante modernité. Attaquer un hôpital s’apparente à une lutte titanesque, voire impossible, surtout devant une vraie institution. Un seul avocat (Kamikawa Takaya – Warui Yatsura) accepte de prendre en charge les demandes des supposées victimes et doit subir les menaces plus ou moins déguisées d’un consortium de praticiens prêts à tout pour étouffer l’affaire. Cette partie plus judiciaire manque un peu de rythme, s’oublie dans quelques redondances et des intrigues secondaires, et délaisse une véritable stratégie. Les arguments et plans du défenseur restent au placard, ce qui est bien dommage. De même, malgré les convictions de Satomi et son courage valant des louanges dans cette société tuant dans l’œuf l’individualisme, son sens de la morale et sa rigidité asphyxient sensiblement. Son association avec la fille Azuma, Saeko, et l’espèce de triangle amoureux s’installant insidieusement n’apportent pas non plus grand-chose. La jeune femme se révèle tout aussi idéaliste et innocente que l’unique médecin qu’elle vénère. Les deux détiennent une caractérisation trop manichéenne. Dans la vie, rien n’est jamais simple et ne pas suivre les règles ne signifie pas toujours mériter une quelconque condamnation. Contre toute attente, en dépit d’un bouillonnement incroyable et d’un suspense électrisant, le sort des protagonistes laisse parfois indifférent. Ce manque d’émotion palpable nuit sûrement à l’appréciation de cette fiction pourtant très dense favorisant la thématique du destin, de l’importance de la hiérarchie et des dérives quand des intérêts financiers entrent en considération.

En résumé, la longue série Shiroi Kyotô délivre une fresque plutôt fascinante par sa capacité à jouer sur plusieurs registres. Tour à tour médicale, politique, légale, morale et sociétale, elle relate le parcours de deux individus passionnés à la personnalité opposée démarrant leur chemin au même endroit. Tandis que l’un n’écoute que son orgueil et sa soif de reconnaissance, l’autre fait preuve d’une humilité permanente. Avant toute chose, cette production presque désillusionnée propose un drame où chacun de ses moments est pesé en amont pour mieux asseoir sa dimension tragique, sa tension indicible et cette constante vanité étouffant un système hospitalier nippon non dénué de lacunes. Après une quête d’influence et de pouvoir, elle explore les tréfonds de la négligence médicale, n’oubliant jamais au passage de placer en son centre la nature humaine. Bien que l’ensemble souffre de quelques limites, comme une corruption trop appuyée, un manque de finesse et une seconde partie moins enlevée, il délivre un solide et riche divertissement choisissant de traiter avec beaucoup de réalisme critique des problématiques complexes.

Par |2017-05-01T13:58:08+02:00juin 22nd, 2016|Séries japonaises, Shiroi Kyotô (2003)|0 commentaire

Shukumei 1969-2010 | 宿命 1969-2010

Sans l’avoir forcément vécu, tout Français a déjà entendu parler de Mai 68, ce mouvement social ayant profondément marqué le pays, mais aussi quelques autres endroits sur le globe. En revanche, peu savent certainement qu’au Japon, à cette même date, les étudiants se révoltaient également. La jeunesse s’est mobilisée et soulevée contre le gouvernement dont elle se défiait pour diverses raisons. Les affrontements furent extrêmement violents, voire sanglants. Étonnamment, alors que les séries nippones n’hésitent jamais à plonger dans le passé, elles ne s’orientent qu’assez rarement vers une époque plus contemporaine. S’agit-il d’une frilosité de la part des producteurs ? Ont-ils peur de froisser l’opinion publique, de réveiller des susceptibilités ? Bonne question. C’est donc plutôt intriguée que je suis tombée sur Shukumei 1969-2010 transposant une partie de l’œuvre littéraire de Nire Shûhei publiée périodiquement entre 2004 et 2007. La fiction télévisée se constitue de huit épisodes de quarante-cinq minutes diffusés sur TV Asahi entre janvier et mars 2010. Aucun spoiler.

Arikawa Takashi rêve d’embrasser une carrière politique, mais dans l’attente, il travaille consciencieusement en tant que bureaucrate. Quand un intime du Premier ministre lui propose d’épouser sa propre fille, il voit là l’occasion de mettre les pieds dans cet univers l’attirant depuis toujours. En plus de satisfaire ses ambitions, il continuera aussi de plaire à sa mère dont il est très proche et qui, depuis sa naissance, veille à le pousser au sommet du pouvoir. Toutefois, c’est souvent lorsque l’on cherche à refouler un passé embarrassant qu’il finit par revenir et bouleverser des fondements familiaux finalement plutôt branlants.

Le récit et les rebondissements de Shukumei 1969-2010 amènent immédiatement à penser à l’atmosphère étouffante de Karei Naru Ichizoku. Il est impossible de trop en dire au risque de dévoiler des éléments clés de l’intrigue, mais les deux séries possèdent de nombreux points communs. Toutes deux ont d’ailleurs pour principale similarité d’axer leur propos sur une famille dysfonctionnelle en proie aux secrets et mensonges. Tout le monde manipule et personne ne peut réellement faire confiance à son prochain. Malheureusement, la production nous intéressant aujourd’hui s’avère nettement inférieure à la susnommée. Elle oublie par exemple de densifier son cadre socio-politico-historique et s’attarde sur des personnages antipathiques n’inspirant pas grand-chose. Un souffle tourmenté aurait permis d’asseoir la dimension shakespearienne de cette fresque familiale plongeant progressivement dans des abîmes de souffrance. À la place, les rebondissements mélodramatiques à souhait, les révélations de dernière minute et autres coïncidences inespérées pullulent. Les amateurs des soap opera y trouveront au moins en partie leur compte, mais ceux cherchant davantage de naturel et de subtilité lèveront assez régulièrement les yeux au ciel. D’ailleurs, la forme de cette série joue le jeu puisqu’elle se dote de musiques virevoltantes, d’un certain théâtralisme et de métaphores symboliques quelque peu kitsch.

La route d’Arikawa Takashi semblait toute tracée. En toute logique, il aurait effectivement dû prendre la relève de sa mère dirigeant d’une main de fer plusieurs hôpitaux. Pourtant, il a choisi une voie plus étonnante et, à première vue, moins clinquante. Jusqu’à présent, il travaille consciencieusement au sein du ministère des Finances. Son sérieux et sa rigueur sont bien vus, mais il reste malgré tout en retrait. Sa vie personnelle apparaît tout aussi discrète et personne n’est au courant qu’il fréquente une seule femme depuis dix ans, la trader Sasayama Nobuko (Koike Eiko – Shokuzai). La tradition nippone voudrait qu’il lui demande sa main, mais il ne le fait pas. Pire, il décide même de rompre abruptement, sans réelle explication, le jour où un pont d’or lui est offert. Le patriarche Shirai Shinichirô, un homme exerçant parmi les hautes sphères politiques, lui suggère d’épouser sa fille aînée, Naoko (Uehara Misa). Cette proposition n’est pas désintéressée, car ce requin aux dents longues constate que les richesses de sa belle-famille fondent comme neige au soleil. En s’associant aux Arikawa, ses caisses se regarniraient et il pourrait poursuivre ses activités. Le chef des Shirai campé par Okuda Eiji ne recule devant rien et se révèle hautement détestable. Takashi et sa mère ne sont pas naïfs, mais voient là aussi une opportunité. Cette union arrangée a vraisemblablement tout pour plaire. Sauf que l’ex-petite amie n’a pas dit son dernier mot et que, surtout, les futurs mariés sont bien plus liés qu’ils ne pourraient le croire. Leur père et mère respectifs ne sont pas des inconnus et, courant 1969, se sont rencontrés à plusieurs reprises alors que les violences estudiantines faisaient rage.

Sur le papier, Shukumei 1969-2010 entremêle donc la sphère politique à une plus intime. Or, la première est presque inexistante malgré quelques tentatives de développement. La majorité des épisodes tournent autour de la révélation de la fin de la deuxième semaine de diffusion, oubliant tout le reste sur leur passage. L’occasion aurait été d’explorer les jeux de pouvoir au sein du gouvernement et des hautes instances de la finance, de mettre en avant les manipulations et autres dissensions, ou encore de montrer l’influence de l’argent sur ce microcosme vérolé par les ambitions de chacun. Le scénario demeure malheureusement un peu trop simpliste d’autant plus que son cadre historique, avec les mouvements sociaux des années 1968-1969, n’est pas davantage exploité. Associer des images d’archives aux flashbacks des principales figures de la série n’est pas dénué d’intérêt, mais il importe alors d’expliquer le contexte et de prouver pourquoi cette époque fut aussi dure, pessimiste et presque traumatisante pour certains. La mère de Takashi paraît en être sortie peu indemne si ce n’est que ses blessures latentes se veulent à l’écran presque incompréhensibles. Ne comptez donc pas apprendre quoi que ce soit sur cette période trouble dont l’assaut par les forces de l’ordre du hall Yasuda de l’université de Tôkyô fut le point culminant. À la place, les épisodes se contentent d’illustrer scolairement les personnages agir parfois stupidement et de manière redondante. En revanche, l’instrumentalisation des enfants par les parents est cruellement mise en scène et source de passages dramatiques. Le père des Shirai en est le parfait représentant, lui qui n’hésite jamais à utiliser ses filles – dont la cadette est jouée par Fujii Mina (Bloody Monday) –, sa femme (Matsuzaka Keiko – Madonna Verde, Erai Tokoro ni Totsuide Shimatta!) et n’importe qui pour conserver une domination pourtant fort fragile. Son esprit retors le pousse même à oublier sa conscience et son sens moral. Le comportement ambigu et les retournements de situation dépeints dans cette production amèneraient quasiment à penser que les scénaristes ne sont pas japonais, mais coréens !

Le protagoniste de Shukumei 1969-2010 est un individu froid n’ayant guère fréquenté son géniteur, décédé quand qu’il n’était encore qu’un enfant. Sa mère, Mina (Maya Kyôko – Churasan), l’éleva de son mieux, mais ne parvint pas à annihiler ce sentiment de solitude parasitant son fils alors unique. Takashi n’est pas foncièrement désagréable ; il est en fait incolore et ne dégage rien. L’interprétation timorée de Kitamura Kazuki (Neko Zamurai, Tenchijin) favorise le côté constipé du héros, ce qui n’arrange pas la donne. Au début de la série, son couple avec l’enjouée Nobuko semble solide et tous deux ont apparemment tout pour être heureux. Le jour où il fait la connaissance de celle qu’il est supposé épouser, Naoko, il laisse tomber son ancienne compagne comme une vulgaire chaussette. Ses ambitions politiques ne sont pas les seules raisons de cette rupture, car il a le coup de foudre pour sa douce promise cherchant à plaire à son père, quitte à se transformer en martyre. La dynamique du futur ménage ne se révèle pas non plus extraordinaire et manque d’alchimie, de papillons dans le ventre et d’une véritable progression. La caméra suggère bien trop abstraitement des comportements et a la fâcheuse manie de ne pas illustrer des scènes d’affection qui, justement, permettraient de rendre ces figures plus attachantes et convaincantes. La réaction de l’ex-petite amie de Takashi se veut aussi caricaturale et peu crédible par rapport à sa caractérisation initiale ; tout ce qui gravite autour d’elle, avec son père et son frère, brise en plus le rythme déjà vacillant de la série. En réalité, Shukumei 1969-2010 a peut-être pour principale tare d’étirer sa grande déclaration et d’occulter tout le reste. Ironiquement, l’épilogue lance de nouvelles pistes stimulantes sortant enfin du registre jusque-là prépondérant, et le clap de fin retentit au moment le plus intéressant. Il semblerait qu’une seconde saison adaptant la suite du roman fut envisagée, mais elle n’a jamais été mise en chantier… dommage.

Pour conclure, malgré ses nombreux travers scénaristiques et des personnages peu agréables, Shukumei 1969-2010 dispose de plusieurs atouts pour proposer un divertissement relativement convenable. En embrassant pleinement les codes et ressorts éculés des soap opera, elle illustre le parcours de deux familles se réunissant pour le pire comme pour le meilleur. Les enfants veulent être maîtres de leur destin, mais apprennent à leurs dépens et bien trop tard que les dés sont pipés dès le départ. Derrière leur dos, les parents n’hésitent pas à les manipuler et à continuer de nourrir le feu d’une situation incontrôlable et diaboliquement tragique. Si les intrigues politiques demeurent bien trop en arrière-plan, les amateurs des thématiques propices aux secrets, corruptions et autres éléments dignes des mélodrames intergénérationnels seront peut-être ravis devant cette fiction à mon goût trop clichée.

Par |2017-05-01T13:58:15+02:00février 17th, 2016|Séries japonaises, Shukumei 1969-2010|2 Commentaires