Fûrin Kazan | 風林火山

Quoi de mieux que de clôturer l’année avec une fiction qui m’aura occupée un peu plus de six mois ? Après avoir tourné autour des taiga dramas – les jidaigeki de NHK s’étalant sur toute une année à raison d’un épisode le dimanche soir – j’ai enfin décidé de sauter le pas en 2012 avec Fûrin Kazan. Composée de cinquante épisodes, cette série japonaise fut diffusée sur NHK entre janvier et décembre 2007. À l’exception du premier et du dernier rallongés d’un quart d’heure, tous les autres épisodes durent la petite quarantaine de minutes habituelle. Il s’agit d’une adaptation du roman du même nom écrit en 1953 par Inoue Yasushi, disponible en France chez Philippe Picquier en tant que Le sabre des Takeda. Outre la série qui nous intéresse aujourd’hui, cet ouvrage a déjà été transposé en film (Samurai Banners en anglais) en 1969 par Inagaki Hiroshi où Mifune Toshirô a le rôle-titre, et en tanpatsu en 2006 avec Kitaôji Kinya (Yamamoto Kansuke) et Matsuoka Masahiro (Takeda Shingen – choix très curieux, d’ailleurs). Le premier est disponible avec des sous-titres, ce qui n’est pas le cas du second ; je n’ai regardé aucun des deux bien que j’envisage de tester la version de 1969 et de lire le livre. À noter que Kagemusha d’Akira Kurosawa retrace la fin de Takeda Shingen ; et, dans Tsukahara Bokuden, le héros rencontre Kansuke. L’intitulé, fûrin kazan, signifie littéralement vent (fû), forêt (rin), feu (ka), montagne (zan) et se rapporte à la phrase « Déplace-toi aussi vite que le vent, reste aussi silencieux que la forêt, attaque aussi férocement que le feu, que ta défense soit invincible comme la montagne » ; c’est une citation du septième chapitre de L’Art de la guerre de Sun Tzu, reprise sur l’étendard de guerre de Takeda Shingen. Ômori Sumio (Tempest, Akumu-chan) s’est occupé du scénario de cette série et il semblerait qu’il ait un gros faible pour Gackt puisque ce dernier joue dans trois de ses renzoku. Aucun spoiler.

Ce 46è taiga raconte les aventures de Yamamoto Kansuke de 1535 à 1561 et de comment il est passé de rônin solitaire à stratège militaire de Takeda Shingen, un des plus grands seigneurs de cette époque.

Quand je me suis lancée dans les j-dramas il y a maintenant plus de cinq ans, j’ai immédiatement voulu voir Fûrin Kazan. Il terminait alors sa course sur NHK et, en passionnée d’Histoire que je suis, il me paraissait évident qu’il fallait que je le regarde. Malheureusement, il aura été nécessaire d’attendre cette année pour que des vidéos de qualité convenable – et avec sous-titres ! – soient disponibles ; et, incroyable, une qualité supérieure (DVDrip au lieu de TVrip tout à fait correct) est apparue en août dernier. Je ne me voyais vraiment pas me lancer avec les vidéos que je possédais, d’une résolution moyenne, avec sous-titres incrustés en jaune, provenant de la diffusion sur la côte ouest des États-Unis. Vers 2011, j’avais presque fini par faire une croix dessus, me disant que j’avais de toute manière deux autres taiga en stock qui n’attendaient alors que moi. Au final, je ne regrette pas du tout de m’être montrée patiente. Je ne saurais trop expliquer pourquoi je voulais absolument pénétrer dans ce monde assez intimidant avec cette série historique, mais il s’avère évident qu’après avoir visionné JIN et découvert Uchino Masaaki, mon envie n’était que plus vivace. Compte tenu de la longueur de ces productions portant admirablement bien leur nom (taiga signifie fleuve), il est légitime d’être impressionné face à elles et de ne pas oser se lancer. Pourtant, les habitués des fictions américaines ne pourraient y voir que deux saisons et demie, donc on ne peut pas dire que ce soit insurmontable. En revanche, lorsque l’on ne connaît absolument rien à l’Histoire, et qui plus est à l’Histoire japonaise, il y a de quoi avoir des frissons d’angoisse.

Que l’on se rassure immédiatement, Fûrin Kazan se suit aisément en n’ayant presque aucune notion. Ne nions pas que le début est très ardu, mais c’est uniquement parce qu’il comporte énormément de personnages et que ceux-ci changent régulièrement de noms. D’ailleurs, quelle distribution ! Difficile de cacher sa joie en voyant autant d’acteurs compétents ; pour une fois, les plus âgés ont en plus toutes les possibilités de briller. Rapidement, les clés de décryptage se mettent en place et le visionnage se révèle, de ce côté-là, plus reposant grâce à une narration tout particulièrement éclairante. Cette voix off se veut inévitablement quelque peu académique, d’autant plus que de nombreuses cartes simplifiées expliquent les schémas militaires, mais les deux se montrent salutaires et plus que bienvenus. Fûrin Kazan se déroule ainsi au XVIè siècle, durant une période extrêmement trouble appelée l’époque Sengoku (Sengoku Jidai), soit littéralement l’âge des provinces en guerre. Elle ne se termine qu’avec Tokugawa Ieyasu, installant le shogunat qui porte son nom et qui s’étale sur plus de trois cents ans ; le très médiocre tanpatsu de 2006 Sengoku Jieitai met justement en scène la fameuse bataille de Sekigahara dont la principale conséquence est l’unification du Japon. Quoi qu’il en soit, durant l’époque Sengoku (ère Muromachi), l’archipel se partage en de nombreuses provinces appartenant aux daimyô, des gouverneurs féodaux issus de familles nobles. Certains d’entre eux sont au commandement d’un clan, avec de multiples vassaux leur prêtant allégeance. Ces provinces (Kai, Echigo, Suruga, Shinano, Sagami…), divisées en plusieurs fiefs, possèdent une sorte de capitale. Cette période est connue pour son instabilité, ses guerres civiles permanentes, ses alliances en perpétuel mouvement, ses successions dans le sang, ses trahisons, etc. Les vassaux en viennent parfois à prendre la tête de leur seigneur et il va soi que tout le monde cherche surtout à s’arroger une domination conséquente. À ce moment-là, le shogun Ashikaga, vivant à Kyôto, n’a pas de réelle autorité sur toutes ces provinces bien qu’il la représente. Il est important de savoir en débutant Fûrin Kazan que tous les coups sont permis et que ce XVIè siècle au Japon s’apparente à un jeu de pouvoir complexe où n’importe qui peut avoir une carte à abattre. Le j-drama est suffisamment explicatif pour les néophytes et même pour ceux n’y connaissant strictement rien à la culture et aux traditions nippones. C’est un excellent point, car les taiga impressionnent déjà par leur longueur alors, si en plus tout y est brumeux, il y aurait de quoi s’y perdre. Concernant la fidélité historique, ce n’est pas étonnant que la série prenne d’assez grandes libertés, notamment quand il est question de l’intimité des protagonistes. Peu de documents éclaircissent le personnage que fut Yamamoto Kansuke – certains historiens ont même mis en doute son existence à un moment donné – et il ne subsiste en réalité que le mythe qu’il a laissé derrière lui. Toutes les batailles, les alliances et les faits historiques majeurs se veulent, a priori, véridiques tandis que le reste est romancé. C’est inévitable et, de toute manière, cela ne gêne peut-être que les puristes. Grossièrement, la série se découpe en trois parties. La première s’axe sur la vie misérable de Kansuke ; la suivante démarre dès que Harunobu s’octroie les services du rônin ; et, la dernière approfondit la célèbre rivalité entre les Takeda et les Uesugi, menant Kansuke à sa fin.

En 1535, Yamamoto Kansuke, appelé alors Obayashi Kansuke, est un modeste rônin d’une trentaine d’années arpentant le Japon. Observant les guerres sans réellement y participer, il étudie les tactiques militaires dans l’espoir de devenir un jour stratège. Il sait que la route est longue puisqu’il est déjà âgé et, surtout, parce qu’il ne paraît pas suffisamment capable pour les daimyô. Aveugle d’un œil suite à la variole et boiteux, personne ne veut en effet de lui, ce qui ne l’empêche pas de tenter encore et encore de se faire engager. Son statut de rônin est en définitive loin d’être délibéré. Après être retourné auprès de son père adoptif qu’il n’avait pas vu depuis plus de quinze ans, il décide de s’installer avec la pétillante Mitsu (Kanjiya Shihori – Love Shuffle, Buzzer Beat, H2) dans la province de Kai, alors dirigée par Takeda Nobutora. Là-bas, il commence à apprendre la dure vie de paysan et finit presque par y prendre goût. Cependant, l’époque étant particulièrement violente pour quiconque, une tragédie s’abat sur ce petit village, plongeant Kansuke dans le désespoir, la haine contre les Takeda et la soif de vengeance. À partir de cette date, il cherche par tous les moyens à exercer comme vassal d’un daimyô, cela dans le but de s’approcher de Takeda Nobutora. Ce sont ce désir impérieux et cette rage indicible qui gouvernent Kansuke. Seul et dépressif, il en devient presque pathétique et son issue ne paraît guère joyeuse. Ce n’est pas dévoiler l’intrigue que d’écrire qu’en définitive, il va finir par s’allier au fils de Takeda Nobutora, Harunobu. Gagnant la confiance de ce jeune seigneur de guerre, il a enfin l’opportunité de montrer l’étendue de ses possibilités. Véritable ombre de Harunobu, Kansuke le pousse à continuer sa politique d’expansion dont la finalité est la mainmise sur le Japon dans sa totalité. Les deux hommes se lancent dès lors dans une conquête territoriale agressive, offrant aux Takeda un incroyable rayonnement sur les provinces. De plus, l’influence de Kansuke sur Harunobu ne s’arrête pas aux thématiques militaires. Le daimyô se prend d’une curieuse affection pour cet être atypique et l’écoute toujours, quand bien même des domaines plus personnels entrent en compte.

Fûrin Kazan développe avec beaucoup de profondeur la relation quasi fusionnelle de ces deux individus que, théoriquement, tout oppose. Elle est d’ailleurs assez ambiguë, car si Kansuke déclame à qui veut l’entendre qu’il est dévoué corps et âme à son fidèle seigneur, il n’est pas aisé de savoir s’il n’est pas plutôt perverti par une ambition démesurée. Harunobu ne serait alors que l’allongement de son bras lui permettant de contrôler un territoire de plus en plus vaste. Sous couvert d’agir au nom de Harunobu, Kansuke n’hésite pas à manipuler la vie de quiconque se trouvant sur le chemin et cela, sans a priori ne pas se servir au passage. Tromper effrontément et se jouer de la confiance de certains pour offrir la conquête du Japon sur un plateau d’argent à Takeda Harunobu, ou favoriser la princesse Yû, ne semblent pas lui poser de problème de conscience. Pour lui, tout est excusé par la justesse de sa cause : l’unification du Japon. Ce désintérêt personnel de sa part est plutôt particulier, mais correctement expliqué par son passé difficile. Il vit par procuration à travers Harunobu qu’il soutient exclusivement. Moqué, ostracisé et renié, Kansuke n’a jamais été entièrement heureux avant de devenir le vassal de Harunobu pour qui il paraît prêt à tout. L’histoire est ainsi vue sous la perspective de ce rônin, joué par un Uchino Masaaki (JIN, Jûnen Saki mo Kimi ni Koishite) sobre et évitant la caricature. Pourtant, l’acteur aurait aisément pu tomber dans les clichés compte tenu de cet aspect repoussant et peu amène. Pas une seule fois le scénario ne verse dans la facilité ou le sentimentalisme. En dépit de plusieurs handicaps, qui plus est nuisibles dans un monde impitoyable, le bushi fait preuve de ténacité et de volonté. Honnêtement, ce héros s’apparente plus à un antihéros étant donné qu’il laisse par moments perplexe. Il a pour lui d’avoir appris en autodidacte les tactiques militaires et d’être passionné. Véritable électron libre, il ne se fond que difficilement dans la masse et, finalement, il ne cherche pas réellement à familiariser avec qui que ce soit, préférant se préserver. Contre toute attente, le personnage est loin d’être le centre des intrigues et il n’est pas rare qu’on ne le voie qu’assez peu dans des épisodes. Le réel moteur est de toute manière le clan Takeda, duquel Kansuke se rapproche à un moment donné. Au début de Fûrin Kazan, ce clan est dirigé d’une main de fer par Nobutora (Nakadai Tatsuya – Sekai no Chûshin de, Ai wo Sakebu). Tyrannique, égoïste et caractériel, il rejette totalement son aîné, Harunobu, car il en a peur. Assez rapidement, Harunobu prend sa relève pour finir par devenir bien plus tard Takeda Shingen. C’est l’acteur de kabuki Ichikawa Kamejirô – ayant retrouvé Uchino Masaaki dans JIN 2 en 2011 – qui lui offre ses traits. Probablement en raison de sa carrière au théâtre, son jeu est particulièrement expressif au niveau de son visage. Le résultat est tout à fait correct, à l’exception du passage où ce chef commence à douter et avoir peur de perdre des guerres ; là, le comédien surjoue beaucoup trop et se décrédibilise. D’une manière générale, Harunobu n’est pas non plus foncièrement attachant tant son envie de conquêtes devient prégnante. Les deux hommes se sont en fait parfaitement trouvés et si leur duo amène d’excellents moments, ce ne sont pas eux qui se révèlent les plus plaisants. Inversement, ce sont tous les autres les environnant qui se veulent rapidement sympathiques, voire enthousiasmants. Sans grande surprise, le taiga se déroulant dans le monde des bushi, le code des principes moraux est tout particulièrement mis en avant avec des valeurs comme la loyauté, la droiture, l’honneur ou encore le courage.

Takeda Nobutora et Harunobu s’entourent de vassaux a priori fidèles. D’ailleurs, le second est connu pour avoir eu 24 généraux de guerre au cours de son existence, dont Yamamoto Kansuke. Le plus charismatique d’entre eux est définitivement Itagaki Nobutaka, campé par un extraordinaire Chiba Shinichi plein de prestance. Avec sa voix imposante, son magnétisme, sa déférence et sa stature, il figure parmi les solides rocs de la série. Harunobu voit en lui un père de substitution et compte beaucoup sur son soutien. Tout comme ses camarades, Itagaki considère d’un mauvais œil l’arrivée de Kansuke tant le personnage est mystérieux et insondable. La dynamique entre ces deux vassaux des Takeda est joliment retranscrite à l’écran et repose, encore une fois, sur le respect mutuel. Le sévère Amari Torayasu (Ryû Raita – Shôta no Sushi, TEIÔ, H2), l’ambivalent Oyamada Nobuari (Tanabe Seiichi – Soratobu Tire, Futatsu no Spica, Shôkôjo Seira), Obu Toramasa (Kaneda Akio), le tuteur de Takeda Nobushige (Kashima Noritoshi), l’attachant Baba Nobuharu (Takahashi Kazuya), l’inarrêtable Hara Toratane (Shishido Kai) ou encore le plus âgé Murozumi Torasada (Katô Takeshi) sont quelques-uns des vassaux siégeant régulièrement avec Harunobu et que l’on se plaît à suivre. Il ne s’agit là que des vassaux présents dès le départ. À cela il faut ajouter ceux se rattachant au clan, bien souvent malgré eux après une défaite à la guerre. La Sengoku Jidai est une période si compliquée qu’il est toujours possible d’être amené à servir son ancien ennemi par la suite. Le page principal du daimyô de Kai, Komai (Takahashi Issei) et Gengorô (Tanaka Kôtarô – Sekai no Chûshin de, Ai wo Sakebu, Byakuyakô, H2) sont aussi des valeurs sûres de la série. Harunobu développant une réputation peu flatteuse, beaucoup d’habitants d’autres régions ne voient en lui qu’un démon avide de conquête capable de tout pour arriver à ses fins. Les épisodes cherchent à humaniser ce seigneur légendaire ayant tout mis en pratique afin d’élargir son domaine et unifier un Japon morcelé. Le clan Takeda, résidant donc dans la province de Kai, est régulièrement amené à marchander, à batailler ou à élaborer des alliances avec les territoires annexes.

Les plus féroces opposants aux Takeda, au début de Fûrin Kazan, sont les Imagawa, vivant dans la province voisine, celle de Suruga. Rapidement, le jeune Imagawa Yoshimoto (Tanihara Shôsuke – Tempest, Magerarenai Onna, Love Shuffle) mène son clan aux côtés de sa mère, l’imposante Jukeini (Fujimura Shiho), et du fascinant prêtre placide Taigen Sessai incarné par un Ibu Masato (Warui Yatsura, Marumo no Okite, Nodame Cantabile) que j’apprécie décidément de plus en plus. Yoshimoto est un daimyô détestable prenant un malin plaisir à rabaisser Kansuke. Sournois, il se repose beaucoup sur son entourage proche et il paraît assez évident que sans lui, il ne serait pas aussi influent. Détailler toutes les provinces et autres daimyô en contact avec les Takeda dans Fûrin Kazan serait fastidieux et inutile, mais ce serait dommage de ne pas en citer quelques-uns apportant beaucoup à la série. La province de Suwa amène une superbe intrigue s’étalant sur la durée, avec des personnalités intéressantes comme la princesse Yû. De cette même province, les Sanada avec à leur tête Yukitaka (le génial Sasaki Kuranosuke – Zettai Kareshi, Waraeru Koi wa Shitakunai) et son épouse, Shinome (Shimizu Misa) sont magnifiques pour leurs qualités nobles et leur force de caractère. On pourrait continuer en parlant du clan Hôjo n’inspirant pas grand-chose si ce n’est le mépris, ou bien des Murakami se rapprochant par la suite des Uesugi d’Echigo. À ce sujet, impossible d’occulter le grand ennemi de Takeda Shingen, le mythique Uesugi Kenshin ! Il faut savoir qu’au Japon, leur rivalité est devenue légendaire. Se faisant régulièrement la guerre, avec des victoires pour l’un ou l’autre souvent peu claires, ils ont marqué l’Histoire de la même manière. Uesugi Kenshin n’a pas encore ce nom dans Fûrin Kazan. Lorsqu’on le découvre, il s’appelle Nagao Kagetora. Contre toute attente, Gackt (Tempest) l’incarnant est plus que bon dans le rôle de ce daimyô difficile à cerner. Androgyne, apparemment jamais attiré par les femmes, impulsif, totalement dédié au culte de Bishamonten, Kagetora est un seigneur insaisissable et bien plus appréciable que Harunobu. Sinon, des références sont faites à des monstres mythiques comme Oda Nobunaga ou Tokugawa Ieyasu, et cela donne vraiment envie de regarder un autre taiga se déroulant quelques années après celui-ci (Toshiie to Matsu ? Une bonne qualité de vidéo et des sous-titres sont disponibles depuis octobre 2012, chouette !) Pour information, dans le Japon féodal, il n’était pas rare de changer de nom et d’être adopté alors même que ses propres parents étaient encore en vie ou que l’on était majeur. Par exemple, le but de ces adoptions était de continuer une lignée. Quant aux modifications de noms, elles avaient lieu pour plusieurs raisons : ajout d’un kanji de son daimyô, investiture en tant que prêtre, etc. Pour ne pas trop se perdre, la série n’hésite pas à rappeler la fonction des personnages, leur origine ou leurs liens avec un autre plus connu ; elle inscrit d’ailleurs à l’écran toutes ces informations plus que salutaires à la bonne compréhension.

Bien que Fûrin Kazan mette surtout en avant Yamamoto Kansuke et Takeda Harunobu, la série fait preuve d’un soin particulier pour l’ensemble de son immense galerie de protagonistes. Cette dernière a de quoi donner le tournis au départ entre les différents seigneurs, les vassaux s’amusant parfois au jeu des chaises musicales et tout ce qui a trait à la géopolitique très complexe de cette époque mouvementée. En cinquante épisodes, tous ont le droit à une caractérisation en bonne et due forme, non figée dans le temps, et évoluant au fil des aléas de la vie. Ce qu’il y a de particulièrement agréable est que le taiga n’hésite pas à inventer des personnages n’ayant jamais existé et à leur offrir un vrai rôle. Car après tout, ce n’est pas parce qu’untel n’est pas mentionné dans des documents qu’il n’a pas, lui aussi, eu son influence sur le cours des évènements. De même, bien que le cadre s’axe essentiellement sur la haute caste de la population, les plus modestes ne sont pas oubliés. Durant la période Sengoku, il n’était pas rare que les daimyô enrôlent de force des paysans dans leurs armées ; il s’agit des ashigaru, placés sous l’égide des bushi, eux-mêmes vassaux de leur seigneur attitré. Des individus comme les attachants Denbei (Arizono Yoshiki) et Taikichi (Arima Jiyû) apportent en plus juste ce qu’il faut d’humour et progressent énormément, alors qu’au départ, ils ne faisaient que s’échiner dans les champs. Encore plus flagrant, Yazaki Heizô (Satô Ryûta – Kisarazu Cat’s Eye, Ikebukuro West Gate Park, Pride, JIN 2) passe du simplet à un homme aspirant plus que tout à la vengeance et se perdant presque au passage. Ces trois-là donnent dès le début l’impression de n’être que secondaires, mais ils finissent par former le liant de Fûrin Kazan. En réalité, tout l’archipel est en guerre et personne ne peut échapper à ce climat belliqueux perpétuel. Le scénario n’illustre en revanche que très peu l’impact de ces conflits violents sur les autochtones, tout tournant majoritairement autour du contexte militaire.

L’époque Sengoku étant celle des guerres, il n’est pas étonnant d’assister à plusieurs batailles comme celle d’Uedahara, de Sezawa, Hanagura no Ran, de Shiojiritoge, etc. La production se termine sur la quatrième bataille de Kawanakajima sur cinq, entre les Takeda et les Uesugi. Un des points faibles de Fûrin Kazan est son aspect sensiblement répétitif. Découvrir ces conseils militaires se révèle parfois un tant soit peu lassant d’autant plus que la stratégie n’est pas aussi explorée que ce que l’on aurait pu penser. Elle l’est, cela va s’en dire, et elle peut se montrer fascinante, mais la série souffre d’un ventre mou en milieu de parcours, quand la géopolitique devient quelque peu redondante. Dans tous les cas, les conspirations, les manipulations, les tactiques et les trahisons alimentent la fiction et sont souvent stimulantes. En outre, la solidité d’écriture et la qualité de la caractérisation de l’ensemble des personnages permettent de toute manière de ne pas s’ennuyer. Le point important à savoir est que, comme tout jidaigeki qui se respecte, l’action passe au second plan au profit de longues périodes de discussions. Pour certains, ce sera rédhibitoire. Pour d’autres, cette manière posée de raconter un récit et de chercher à densifier la psychologie et la teneur de l’intrigue plaira grandement. Le rythme est par conséquent assez tranquille sans être pour autant plat et sans saveur. Là où le taiga est franchement réussi, c’est dans sa faculté à alterner avec une grande habileté entre les faits historiques et l’intimiste tout en traitant progressivement les relations plus que fragiles entre les personnages. Plutôt que de dresser la situation de ce Japon féodal de manière schématique, les épisodes impliquent émotionnellement le téléspectateur avec talent. Le nombre important de protagonistes ne gêne aucunement à l’appréciation. En dépit de la rigidité du cadre que veut l’époque, la production respire la passion et ne manque jamais de souffle. Autrement, les scénarios parviennent à développer des thématiques aussi diverses que variées, allant du deuil à la solitude d’un seigneur, en passant par le sacrifice personnel, les concessions amères, les codes de lois (Kôshû Hatto no Shidai) protégeant les habitants, la volonté de poursuivre ses rêves malgré les embûches, mais également des réflexions pertinentes sur le pouvoir et l’absolue nécessité d’aimer son peuple. La religion possède une place de choix, l’époque permettant de se faire prêtre à n’importe quelle période de sa vie. Plusieurs dieux tels que Bishamonten ou Marici, véritable symbole de liberté aux yeux de Kansuke, sont régulièrement mentionnés. La modernité n’est pas non oubliée avec l’arrivée des arquebuses (teppô), révolutionnant la guerre et faisant des ravages sur les champs de bataille. Il ressort de l’ensemble des tonalités philosophiques, romantiques et poétiques tranchant parfaitement avec la férocité de ces bouleversements politiques. Fûrin Kazan tire profit de ses cinquante épisodes et l’univers se révèle extrêmement riche. Loin de se contenter d’être une série historique, celle-ci se veut surtout humaine.

S’il est indubitable qu’à l’époque féodale, les hommes sont les principaux acteurs, les femmes ne sont aucunement oubliées dans Fûrin Kazan. Loin d’être cantonnées dans des rôles sentant la naphtaline en dépit de leur instrumentalisation et des limites de leur condition, certaines se donnent la peine de rayonner et d’user de leur influence. En effet, elles ne sont souvent apparentées qu’à des pions favorisant les alliances et sont alors envoyées dans des clans inconnus pour solidifier une entente quelconque. Cela dit, il arrive aussi que ces mariages de convenance ne soient pas du tout à l’avantage des hommes et que les daimyô soient obligés de se séparer de fils pour lesquels ils ont de l’estime et de l’attachement. À l’instar des personnages masculins de la série, les femmes sont présentes en nombre et plusieurs réussissent sans aucun mal à tirer leur épingle du jeu. La première d’entre elles, chronologiquement parlant, est Mitsu, perpétuellement dans les pensées de Kansuke et véritable catalyseur de sa destinée. Il ne l’oublie jamais, pas même lorsqu’il rencontre la princesse Yû, la fille de Suwa Yorishige (Kohinata Fumiyo – Ashita no Kita Yoshio, JIN, Kisarazu Cat’s Eye). Cette jeune fille, incarnée par Shibamoto Yuki (la fille de Shiba Toshio et de Maya Kyôko à qui elle ressemble grandement), est, sans aucun doute possible, un des meilleurs personnages du taiga. Magnifique, intelligente, gracieuse, farouche et brave, elle se retrouve dans une situation délicate, tel un oiseau dans une cage. Suite à certaines circonstances, elle doit se rapprocher grandement de Takeda Harunobu, avec le concours délibéré de Yamamoto Kansuke. La dynamique s’installant entre eux deux est sublime par son minimalisme, sa grande pudeur, le respect mutuel et l’amour platonique s’en dégageant. La princesse Yû est définitivement une noble dame charismatique. Là aussi, Fûrin Kazan fait plaisir puisque les épisodes n’oublient pas le lien indéfectible que ces femmes entretiennent avec leurs suivantes et, plus particulièrement, avec celle dédiée à leurs services depuis parfois leur naissance. Shima (Ômori Akemi) s’occupant de Yû, ou encore Hagino (Asada Miyoko – Itazura na Kiss), sont les exemples les plus éloquents de ces servantes se donnant corps et âme à celle qu’elles protègent, et cela, au péril de leur propre vie. Parmi les femmes marquantes dans ce taiga, la première épouse de Harunobu, Sanjô (Ikewaki Chizuru – Shokuzai) inspire le respect par sa douceur, son inflexibilité et son abnégation. Toujours dans le clan Takeda, n’oublions pas Ôi (Fubuki Jun – Soredemo, Ikite Yuku), la mère de Harunobu, impressionnante par son calme, et l’adorable Ritsu (Maeda Aki) ayant un faible pour Kansuke. D’autres figures comme la princesse Miru (Maki Yôko – 6-jikan Go ni Kimi wa Shinu) ne demeurent pas longtemps à l’écran, mais témoignent parfaitement de la cruauté de cette période. Enfin, Jûgorô Hisa (Mizukawa Asami – Inu wo Kau to Iu Koto, Last Friends, Nodame Cantabile, Long Love Letter) est touchante, elle qui ne peut que se plier aux lois d’une guerre impitoyable.

Enfin, impossible de ne pas s’attarder un minimum sur la forme. Les taiga sont des séries coûteuses, avec un budget bien plus conséquent que les renzoku habituels. NHK met les moyens et cela se sent. Il ne faut évidemment pas s’attendre à une superproduction américaine. Malgré cela, les scènes de batailles ne sont jamais évitées et si la caméra favorise essentiellement le gros plan de manière à ne pas trop montrer l’absence de figurants, la crédibilité n’en pâtit pas de trop. Étrangement – ou pas vraiment vu les habitudes de ce type de travail – le sang n’est que peu visible lors des combats ; seuls les bruits caractéristiques des armes s’entrechoquant sont entendus. La réalisation est dans son ensemble correcte. Sans faire preuve d’éclat particulier, elle se révèle efficace, mais ne marquera clairement pas les esprits. Les paysages sont en tout cas magnifiques et l’on se croirait vraiment devant un Japon médiéval tirant parti de la beauté naturelle des environs. Il en va de même du côté de la reconstitution avec des décors traditionnels et vraiment typiques. Les épisodes restent régulièrement en milieu fermé, dans la pièce principale du château des Takeda par exemple, dans les quartiers de Kansuke ou encore dans d’autres constructions diverses. Concernant les vêtements, ceux des femmes sont généralement superbes pour qui apprécie les kimonos. Les hommes, eux, sont souvent parés de leur armure, avec le kabuto (casque), surmonté du mon (sorte de blason) caractéristique de leur clan. À ce propos, les mon servaient justement de reconnaissance sur les batailles et, pour le téléspectateur, c’est aussi le cas à partir du moment où il a repéré qui était orné de quoi ; les étendards de guerre sont un autre élément significatif. La production n’oublie jamais les moindres détails et veille notamment à ce que le langage soit plus proche de celui de l’époque – pas de mots issus de l’anglais, ce qui est extra. Chaque taiga est connu pour la figure qu’il met à l’honneur, mais également pour sa musique. Il faut savoir que les jidaigeki annuels de la chaîne sont les seuls à avoir le droit à un véritable orchestre. Fûrin Kazan a eu la chance d’être illustré par Senju Akira (Suna no Utsuwa, Kôkô Kyôshi 2003, Kimi ga Oshietekureta Koto). Avec son thème principal entendu en premier lieu dans le long générique, la bande-son s’impose d’emblée comme une actrice à part entière de la série. Si l’on ne tombe pas immédiatement sous son charme en raison de son caractère symphonique légèrement grandiloquent avec ses trompettes, elle finit progressivement par séduire. C’est d’autant plus vrai que plusieurs traits plus reposants et intimistes se font davantage remarquer par la suite et sont de pures merveilles.

En conclusion, Fûrin Kazan est une solide série historique dressant un superbe portrait de toute une génération d’hommes et de femmes ayant côtoyé le bushi atypique Yamamoto Kansuke. Au cours d’une période féodale extrêmement sanguinaire, ce rônin cumulant les tares réussit à surpasser sa modeste condition pour progressivement devenir l’atout tactico-stratégique et le confident d’un des plus grands généraux de guerre de l’Histoire nippone. Avec une psychologie très soignée, une complexité des relations, des valeurs nobles, de nombreux sujets fédérateurs amenés avec délicatesse, une imposante galerie de protagonistes évolutifs et nuancés, des personnages attachants, une ambiance parfois poétique et une belle bande-son symphonique, les épisodes s’avèrent définitivement captivants à suivre en dépit d’une certaine longueur en milieu de parcours. Le taiga a pour mérite de se montrer convaincant lors de ses moments militaires avec des batailles épiques menées selon une stratégie impitoyable, mais aussi au cours de ses séquences bien plus intimistes où les émotions et les sentiments déchaînent leur passion. Pour la richesse dont ce taiga fait preuve et la fascination que peut exercer Kansuke, l’ensemble en devient exaltant et plus que vivifiant. Bien que des séries de ce genre puissent impressionner, celle-ci se veut assez facile d’accès et devrait sans mal intéresser ceux appréciant les grandes fresques humaines et définitivement habitées.

Par |2017-05-01T13:59:38+02:00décembre 31st, 2012|Fûrin Kazan, Séries japonaises|6 Commentaires

Ri Kôran | 李香蘭

Ôtaka Yoshiko, Li Xianglan, Pan Shuhua, Yamaguchi Shirley, la Judy Garland japonaise ou encore Ri Kôran sont toutes les appellations d’une unique personne : Yamaguchi Yoshiko. Cette femme fut une véritable star en Asie dans les années 1930-1940 puis a travaillé durant 18 ans au sein du gouvernement japonais en plus de s’occuper de nombreuses associations. Son existence étant extrêmement intéressante et profondément liée à l’Histoire, il n’est pas étonnant qu’elle soit à l’origine de plusieurs productions. Celle qui nous intéresse aujourd’hui est Ri Kôran, un tanpatsu en deux épisodes de deux heures diffusés les 11 et 12 février 2007 sur TV Tôkyô. Il existerait sinon un autre tanpatsu, Sayônara Ri Kôran, datant de 1989 et réalisé par Fuji TV pour fêter les trente ans de la chaîne mais je n’ai pas trouvé grand-chose à son sujet. À noter que le réalisateur Koreeda Hirokazu travaillerait sur un biopic, soit : voilà une affaire à suivre de très près. Ri Kôran est une adaptation de l’autobiographie de la principale concernée, Ri Kôran : Watashi no Rirekisho, et il semblerait qu’elle ait apprécié le résultat. Aucun spoiler.

Née en 1920 en Mandchourie de parents japonais, Yamaguchi Yoshiko – encore en vie à l’heure actuelle – a toujours été partagée entre ses deux pays. D’un côté il y a la Chine qu’elle côtoie quotidiennement, qu’elle connaît bien et dont elle se sent proche ; et de l’autre il y a le Japon, le pays de ses ancêtres, celui de sa culture et pour lequel elle a une grande admiration sans pourtant y avoir mis les pieds avant d’être adulte. Ri Kôran se déroule durant approximativement quinze ans. Le tanpatsu débute effectivement en 1932 puis se termine quelque temps après la fin de la Seconde Guerre Mondiale. En d’autres termes, il ne met en scène qu’une infime partie de l’existence de Yamaguchi Yoshiko mais il s’agit probablement de celle la plus trouble et la plus discutée. Le premier épisode s’arrête en 1941, très peu de temps avant l’attaque de Pearl Harbor, et se passe en Mandchourie. Le second a quant à lui pour principal cadre Shanghai. Il n’est pas foncièrement nécessaire de tout connaître de la géopolitique de l’époque pour regarder cette série mais il est tout de même préférable d’avoir quelques clés de décryptage. Rappelons qu’à partir des années 1930, l’Empire du Japon s’est installé en Mandchourie qui lui sert alors d’avant-poste afin de continuer son expansion en Asie. Le gouvernement impérial y créé un état fantoche, le Manchukuo (en japonais Manshûkoku) et installe à sa tête Puyi, connu comme étant le dernier empereur de l’Empire chinois. Le Manchukuo est par conséquent totalement détaché du reste de la Chine et suit en réalité les directives nippones. L’Empire du Japon, persuadé d’avoir besoin de cette région pour devenir une grande puissance, y injecte d’importants moyens financiers de manière à exploiter les ressources industrielles et y envoie de nombreux Japonais mais aussi des Coréens – la Corée ayant effectivement été annexée en 1910 par l’Empire japonais. Six ans après l’invasion de la Mandchourie, soit en 1937, la Chine et l’Empire du Japon entrent en guerre ouverte car les Japonais continuent leur politique expansionniste agressive. Il faut attendre 1945 et la capitulation nippone pour que la Mandchourie soit libérée, envahie par l’Union Soviétique, puis définitivement rattachée à la Chine. De nombreux colons japonais furent à ce moment-là capturés. Durant cette période tumultueuse, l’Empire du Japon prône la fameuse doctrine hakkô ichiu, soit littéralement les huit coins du monde sous un seul toit, dont l’idéologie est que la race japonaise est supérieure aux autres et a donc le droit de dominer l’Asie ; toutes les dérives possibles et inimaginables furent alors mises en place… Afin d’appuyer leur assise, la propagande est un instrument privilégié. Elle a pour but de décrédibiliser l’Occident en pointant du doigt la luxure, le capitalisme, d’interdire l’anglais en changeant totalement certaines appellations triviales, etc. Mais en Manchukuo, le but des Japonais est aussi de garder une mainmise sur les locaux en tentant de construire un pont entre les deux nations. En résumé, l’ambiance est extrêmement tendue. Les Chinois se retrouvent dépossédés de leurs terres au profit des immigrants, ils sont raillés et doivent se soumettre aux lois nipponnes ; sans parler des nombreuses victimes de guerre. Pour tenter d’atténuer la crise et d’amadouer le peuple, les hauts dirigeants n’hésitent pas à utiliser des artistes, dont Yamaguchi Yoshiko.

   

Lorsque la série débute, Yamaguchi Yoshiko est une jeune adolescente vivante, aspirant tout simplement à s’amuser avec ses voisins, chinois. Comme le veut la coutume, elle est adoptée par des amis chinois de ses parents avec qui ils vivent, et reçoit un nom chinois, Li Xianglan, que l’on prononce Ri Kôran en japonais. Yoshiko ne comprend évidemment pas le pourquoi de certains assassinats et tentatives de rébellion tant pour elle, tous les gens sont égaux. Grâce à une amie russe qui vivra elle aussi les soubresauts de l’Histoire à sa manière, elle apprend le chant et se retrouve sans trop savoir comment, actrice. Rattachée à la compagnie Manshû Eiga Kyôkai, abrégée en Man’ei, elle y est manipulée et multiplie les rôles dans des films aux thématiques plus que discutables voire même totalement humiliantes pour le peuple chinois. À cette époque, Yoshiko n’a pas conscience de participer à l’effort de propagande nipponne. Candide, naïve et voulant faire plaisir à un peuple qu’elle aime, elle ne se rend pas compte qu’elle est instrumentalisée par cette invasion nippone s’exerçant même dans des loisirs. À noter que la compagnie sera d’ailleurs critiquée en raison de son dirigeant, Amakasu Masahiko, joué ici par l’excellent Nakamura Shidô, militaire japonais accusé d’avoir tué des anarchistes et un petit garçon. Yamaguchi Yoshiko ne connaît presque rien de son propre pays mais œuvre inconsciemment pour lui. Rapidement, sa réputation dépasse les frontières du Manchukuo tant ses chansons sont diffusées à la radio ou que ses films sont projetés sur le continent. Que ce soit en Chine, au Japon ou dans d’autres pays, elle est connue et appréciée. Ses concerts, en Chine comme au Japon, sont à guichets fermés et sont parfois même à l’origine d’émeutes. Pourtant, presque personne ne sait qu’elle s’appelle Yamaguchi Yoshiko car sa véritable nationalité a été cachée. Tout le monde la nomme alors Ri Kôran et on croit qu’elle est chinoise. Peu sont dans la confidence et il va de soi qu’à un moment donné, les médias découvrent la supercherie et le doute subsiste longtemps. Ce qui marque les épisodes est qu’en réalité, Yoshiko n’a pas de pays propre. Parlant le mandarin et le japonais, ne connaissant rien du Japon mais tout de la Chine et s’habillant comme une Chinoise, elle ressemble à une Chinoise mais elle ne l’est pas bien qu’elle possède aussi un nom chinois. Des Japonais la critiquent parce qu’elle serait trop Chinoise ou qu’elle appartiendrait à une race inférieure et des Chinois lui reprochent de collaborer avec l’ennemi, d’être une espionne ou encore de les tromper effrontément car eux, haïssent les Japonais. Ce flou autour de sa nationalité est présent dans son esprit, aux yeux du peuple mais aussi légalement puisqu’aucun papier ne semble alors prouver sur le moment qu’elle est bien ce qu’elle dit être, autrement dit une Japonaise. Suite à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, Yoshiko est poursuivie par le gouvernement chinois pour avoir trahi son propre pays (en l’occurrence, la Chine) en participant à la propagande nippone. Condamnée à la peine de mort, elle doit tenter de prouver qu’elle n’est pas chinoise… Alors qu’elle ne cherche qu’à apaiser les deux peuples à travers ses chansons et ses films, les deux lui reprochent au final de n’être qu’une traîtresse.

Si Ri Kôran s’apparente par conséquent à une biographie et met surtout en scène l’intimiste, il est évident que le tanpatsu ne peut laisser de côté l’aspect historique ayant grandement marqué l’existence de son héroïne dans les années 1930-1940. (Elle dit se sentir toujours honteuse quant à ses actes passés, quand même bien elle n’en réalisait alors pas la portée, et fait amende honorable depuis ce jour.) Avoir déjà regardé l’excellent film The Last Emperor (Le Dernier Empereur) offre en tout cas un intéressant éclairage. Les bouleversements sont nombreux entre la guerre sino-japonaise, la bataille des Philippines, la Seconde Guerre Mondiale, etc. L’ensemble parvient avec justesse à dresser les conflits et la tension en place. Perpétuellement ballotée entre le Japon et la Chine, Yamaguchi Yoshiko est une véritable marionnette. Elle rencontre de nombreuses importantes figures comme l’espionne Kawashima Yoshiko, princesse mandchoue ayant travaillé pour le gouvernement nippon et surnommée la Mata Hari orientale. Si celle qui l’interprète, Kikukawa Rei (Asuko March!), aurait gagné à être moins dans l’excès, cette femme est clairement impressionnante par sa personnalité dominatrice et incontrôlable. Proche de Puyi, elle porte des vêtements d’homme et est curieusement attirée par Yoshiko. (Pour ceux qui seraient intéressés, il existe un tanpatsu s’attardant sur elle, Dansô no Reijin, avec Kuroki Meisa dans le rôle-titre ; je ne sais pas du tout ce qu’il vaut par contre mais il devrait passer un jour sur Luminophore.) L’empereur fantoche du Manchukuo et Mao Zedong sont entraperçus à quelques reprises. Yoshiko côtoie autrement des personnalités du monde artistiques telles que l’acteur Hasegawa Kazuo avec qui elle se partagera l’affiche. La jeune femme est clairement confrontée aux bouleversements de l’époque et n’est pas maîtresse de son propre destin. Les deux épisodes mettent parfaitement en avant le fait qu’elle n’avait aucun contrôle sur son avenir et sur ses difficultés à être prise entre deux feux, elle qui au final, aime tout autant la Chine que le Japon. Grâce à une mise en scène émouvante et vivante, les épisodes sont riches en émotions et il est facile de se sentir impliqué par ce tourbillon dramatique, souvent contrebalancé par l’énergie des chansons de Ri Kôran.

Yamaguchi Yoshiko est très rapidement plongée dans le monde des adultes alors qu’elle n’est qu’une adolescente ne connaissant pas grand-chose à la vie. Utilisée comme outil de propagande, presque assimilée à une geisha, jugée comme espionne et traître, elle est avant tout une comédienne et une chanteuse de talent. Elle fait ainsi partie des sept plus grandes étoiles de la chanson d’Asie (qī dà gēxīng) du début du XXè siècle, celles qui ont participé à l’essor de la culture chinoise jusqu’à ce que le régime communiste assimile la mandopop à de la pornographie. Si dans Ri Kôran, l’accent est mis sur la carrière de la jeune femme, la dimension plus personnelle n’est en aucun cas oubliée avec ses amours souvent entravées en raison de sa situation, de la société mais aussi du fait du contexte géopolitique du moment avec notamment les diverses guerres. On y reconnaîtra des visages plus ou moins connus comme Sawamura Ikki (Natsu no Koi wa Nijiiro ni Kagayaku, Gokusen), Ozawa Yukiyoshi (Shikei Kijun) ou encore Ono Takehiko (Soredemo, Ikite Yuku). Ses parents, dont son père (Hashizume Isao – Fumô Chitai), profondément attaché à la Chine pour laquelle il a dédié toute sa vie, ou encore ses différentes amitiés sont d’autres points d’ancrage permettant de mieux comprendre la personnalité de Yoshiko. L’écriture aurait gagné à être justement plus nuancée à ce sujet car son héroïne apparaît comme étant la femme modèle mais cela n’est pas trop gênant ; de toute manière, Yoshiko n’avait peut-être réellement aucun squelette dans son placard et était donc, une vraie victime. C’est la jolie Ueto Aya (Kôkô Kyôshi 2003, Jûnen Saki mo Kimi ni Koishite) qui lui offre ses traits et si son interprétation connaît plusieurs périodes de flottement, elle y est tellement magnifique que l’on ne peut qu’être subjugué. Si l’on a un gros faible pour elle, il s’agit sans aucun doute d’un indispensable. Quoi qu’il en soit, la dimension émotionnelle est perpétuellement présente et habille comme il faut ces deux épisodes définitivement passionnants à suivre même s’ils n’évitent parfois pas quelques maladresses. Il est en tout cas intéressant de voir qu’une production japonaise ne cherche pas d’excuse à ce qui s’est passé autrefois et ne cache pas certaines horreurs comme l’unité 731 ou le racisme latent plus que nauséabond, même si là aussi, elle ne met jamais un seul Japonais dans une véritable situation discutable. Le point positif est que la production paraît tenter d’apaiser les nombreuses rancœurs entre les deux pays et se termine d’ailleurs sur une jolie note optimiste.

Sur le fond, Ri Kôran bénéfice ainsi d’une écriture relativement correcte, facilement transcendée par sa forme plus que convaincante. La réalisation est dans l’ensemble classique si ce n’est que la photographie sait parfaitement mettre en valeur les costumes d’époque. Entre les vêtements dont les robes chinoises à couper le souffle que porte Yoshiko, ceux plus modernes et typiques de la fonction des personnages, les nombreux accessoires, les coiffures et le maquillage, il y a de quoi en avoir plein les yeux. De même, la musique composée par Hattori Takayuki (Nodame Cantabile, Karei Naru Ichizoku) participe totalement à l’ambiance avec ses tonalités parfois langoureuses, émouvantes, mélancoliques, drôles ou presque épiques. Elle utilise des instruments typiques de la culture chinoise ou japonaise et s’avère fascinante. Cela dit, ce qui marque avant tout est bien évidemment la voix de Ri Kôran. On pourrait penser que le tanpatsu aurait utilisé les chansons de la vraie chanteuse mais apparemment, ce ne fut pas toujours le cas puisque Ueto Aya en chanterait quelques unes. De toute manière, on dirait à chaque fois sa propre voix. Contre toute attente, le résultat est ensorcelant. Difficile de juger les capacités de l’actrice à prononcer comme il faut le mandarin quand on n’y connaît rien mais justement, en tant que néophyte on ne se sent pas du tout floué. Il n’est pas rare que les tanpatsu possédant un ou plusieurs épisodes de deux heures aient quelques problèmes de rythme si ce n’est que ce n’est pas du tout le cas de Ri Kôran devant lequel on ne voit pas le temps passer. Sinon, à l’instar des productions de ce genre, celle-ci utilise des vidéos d’archives.

En définitive, Ri Kôran est une fresque vivante et très intéressante relatant une petite dizaine d’années de la vie d’une immense star asiatique durant les années 1930-1940. Employée comme un outil de propagande japonaise dans le tourbillon de l’époque, Yamaguchi Yoshiko n’aspirait en réalité qu’à une unique chose, celle de pouvoir continuer d’aimer les deux peuples importants dans son cœur. Grâce à une mise en scène très soignée, le tanpatsu se révèle souvent palpitant en dépit de quelques fragilités d’écriture ou d’interprétation ainsi qu’un manque de nuances. Cela ne l’empêche nullement d’être émotionnellement chargé, musicalement stimulant et définitivement riche pour qui apprécie ce genre de productions. Les deux épisodes montrent dès lors l’évolution de la Chine et du Japon et l’importance de continuer d’entretenir leurs relations afin de garder l’espoir d’un avenir apaisé.
Bonus : un petit extrait audio (désolée pour la qualité, je n’ai pas pu mieux faire)

Par |2018-07-08T11:12:33+02:00novembre 19th, 2012|Ri Kôran, Séries japonaises, Tanpatsu|0 commentaire